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Accroître l’inclusion financière en Tunisie : défis et opportunités

13 octobre 2015


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Eric Fahrner l Shutterstock.com

La Tunisie a attiré l’attention de la communauté internationale lorsqu’elle a été le théâtre de la première révolution qui a marqué le début du Printemps arabe de 2011. Depuis cette époque, le pays a opéré des transitions fondamentales. Il a en particulier adopté une nouvelle Constitution et s’est doté d’un gouvernement démocratiquement élu à la fin de l’année 2014. Cependant, la stagnation de son économie, l’explosion du chômage (qui touche 15 % des adultes et 33 % des jeunes) ainsi que le climat d’insécurité menacent ces avancées politiques obtenues de haute lutte.

Le ministère tunisien des Finances prépare un plan de modernisation du secteur financier pour la période 2015-2020. Ce plan prévoit des réformes dans plus de 20 domaines, notamment au profit de l’inclusion financière. L’inclusion financière est la possibilité, pour les ménages et les entreprises, d’accéder et recourir à des services financiers, tels que le crédit, l’épargne, les moyens de paiement ou l’assurance.

A cet égard, une note analytique récente sur l’inclusion financière, élaborée par la Banque mondiale et le Groupe consultatif d’assistance aux plus pauvres (CGAP), donne des informations importantes pour les autorités tunisiennes.

En dépit de ces efforts, l’inclusion financière reste dans l’ensemble limitée. Selon la stratégie nationale pour le développement du secteur de la microfinance adoptée en 2011, environ 30 à 40 % de la population adulte (soit 2,5 à 3,5 millions de personnes) et plus de la moitié des entreprises tunisiennes (soit 245 000 à 425 000 entreprises formelles) n’ont pas accès, ou n’ont qu’un accès limité au secteur  financier formel. Ces chiffres sont corroborés par deux études de marché récentes : l’étude de la Banque mondiale et du Centre des femmes arabes pour la formation et la recherche (CAWTAR), datée de 2015, d’après laquelle les deux tiers des adultes sont exclus du secteur financier formel, ou mal desservis, et l’étude Findex de 2014[1] qui indique que 27 % seulement des adultes affirment détenir un compte dans un établissement financier formel. De plus, des recherches qualitatives approfondies montrent que les personnes à faible revenu sont financièrement actives mais doivent recourir à des services financiers informels, ce qui peut être à la fois risqué et onéreux.


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Demande potentielle et offre actuelle de crédit et d’épargne en Tunisie

Estimation de la taille du marché : 1) épargne = population adulte, soit 8,4 millions de personnes ; 2) crédit aux particuliers = 950 000 personnes (étude de 2014) ; 3) crédit aux entreprises = toutes les entreprises figurant dans le Registre national des entreprises (654 200 en 2013). Des études supplémentaires sont nécessaires pour quantifier plus précisément le nombre de demandeurs et les montants, tout particulièrement en ce qui concerne le crédit.


L’offre actuelle n’étant pas adaptée aux besoins, nombreux sont les Tunisiens qui recourent à des services d’épargne ou de crédit informels. De plus, la qualité des portefeuilles des banques laisse à désirer : on observe des arriérés sur quelque 15 % des prêts, et les banques prêtent essentiellement aux salariés. D’après la banque centrale tunisienne, en 2013, l’encours des prêts à 1,3 million d’entrepreneurs avoisinait 16 milliards de dinars tunisiens (7 265 milliards d’euros), et environ 338 000 entreprises ont pu se financer.

La plupart des établissements financiers considèrent que le microfinancement des TPE-PME (très petites entreprises et petites et moyennes entreprises) est un segment risqué et opaque. Selon une étude IFC de 2014 (a), les personnes qui travaillent dans 29 % des TPE-PME examinées n’ont jamais cherché à ouvrir un compte bancaire, 37 % affirment avoir besoin d’un financement mais n’avoir jamais contacté un établissement financier, 78 % paient leurs fournisseurs en numéraire et 91 % rémunèrent leur personnel en numéraire.

Le réseau des comptes d’épargne postale est presque aussi étendu que le réseau bancaire, et sa répartition est bien plus homogène sur l’ensemble du territoire national. Avec 1 051 agences en 2014, il joue un rôle de premier plan dans l’inclusion financière. Mais il ne compte que 178 distributeurs automatiques, et un quart des agences ne sont pas reliées à un serveur central ; de plus, elles ont des horaires d’ouverture relativement restreints et imposent des montants minimum. Ce réseau ne se prête donc guère à la micro-épargne, qui nécessite le dépôt de très petites sommes et des retraits réguliers. Plus de la moitié des 5,5 millions de comptes postaux n’ont enregistré aucun mouvement (c’est-à-dire aucune opération) sur les deux dernières années ou plus.

En 2011, une réforme législative a jeté les bases du développement du secteur de la microfinance en autorisant l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché, tels que des associations ou des sociétés à responsabilité limitée, et en créant une instance de régulation moderne (l’autorité de contrôle de la microfinance). Sur les 12 derniers mois, quatre de ces nouveaux prestataires ont obtenu une licence (Taysir, Microcred Tunisie, Advans Tunisia et le Centre financier aux entrepreneurs). Étant donné leur expansion, les organismes de microfinancement sont appelés à jouer un rôle important dans l’inclusion financière en Tunisie.

Les autres prestataires de services financiers, dont les sociétés de crédit-bail et les sociétés d’assurance, sont encore quasiment inexistants en Tunisie. Les primes des compagnies d’assurance représentent encore moins de 2 % du PIB du pays. En revanche, la finance numérique, prestation de services financiers grâce à des moyens électroniques, gagne du terrain depuis quelques années. Elle propose actuellement quatre types de produits, mais qui, en l’absence d’interopérabilité et d’une vaste offre de services connexes, peinent à décoller. À ce jour, moins de 4 % des Tunisiens utilisent des services financiers mobiles.

L’inclusion financière devrait nettement progresser en Tunisie. Le pays devra toutefois surmonter un certain nombre d’obstacles structurels à court terme. Au-delà de l’essor du microcrédit, l’expansion de l’épargne, de la micro-assurance et des services de paiement nécessite :

  • de trouver une institution de haut niveau pour promouvoir l’inclusion financière ;
  • de coordonner les différentes composantes d’une stratégie nationale axée sur l’inclusion financière ;
  • de réaliser une étude détaillée pour produire des données à jour, et représentatives au niveau national, sur les caractéristiques du marché ;
  • de préciser le rôle des différents acteurs du marché, publics et privés (la Poste tunisienne, les banques, les organismes de microfinancement, les opérateurs des réseaux mobiles, entre autres) ;
  • et, enfin, de mettre en place un solide réseau de protection des consommateurs, de façon à maîtriser la croissance du secteur et de relever les défis à venir.

L’inclusion financière peut être un mécanisme important pour encourager la croissance économique et améliorer les conditions de vie des Tunisiens pauvres. Pour qu’elle progresse, il faudra que les acteurs publics et privés travaillent ensemble, au lieu de défendre uniquement leurs intérêts, afin qu’une action concertée permette la poursuite des réformes. Étant donné les récentes réformes du microfinancement, l’essor de l’épargne postale et les nouvelles opportunités d’expansion de la finance numérique en Tunisie, ce pays peut devenir un exemple pour ses voisins, avec, à la clé, des perspectives très prometteuses pour le développement de la microfinance.

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[1] L’étude Findex, réalisée par la Banque mondiale avec le concours financier de la Fondation Gates, s’appuie sur des enquêtes représentatives de la population, qui couvrent 148 pays, et sur une série d’indicateurs relatifs à l’utilisation des services financiers.

 

 

 


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