TRIBUNE

Éliminer les disparités entre les sexes : l’Afrique montre la voie

25 février 2016


Makhtar Diop, Awa Marie Coll-Seck et Cristina Duarte The Huffington Post

On entend souvent dire que les filles en Afrique sont pénalisées par rapport aux garçons, qu’elles ont bien moins de chances d’accéder à une éducation digne de ce nom, qu’elles sont victimes de discrimination sur le marché de l’emploi et qu’on ne leur donne pas les moyens de subvenir aux besoins de leur famille. On dit aussi que le fait d’avoir trop d’enfants représente un frein à la croissance économique et que des milliers de femmes décèdent en accouchant, faute d’accès à des soins de santé essentiels. Si tout cela est vrai, ces vérités masquent le fait que l’Afrique a réalisé des progrès importants et est même en mesure de donner quelques leçons au reste du monde.

Entre l’adoption des objectifs du Millénaire pour le développement en 1990 et le passage aux Objectifs de développement durable l’an dernier, l’écart entre le niveau de scolarisation des filles et des garçons dans l’enseignement primaire a été réduit de façon spectaculaire, le taux moyen de mortalité maternelle a baissé pratiquement de moitié, la proportion de femmes dans la main-d’œuvre a augmenté —au point d’être maintenant plus élevée que dans n’importe quelle autre région du monde. Quant à la proportion de femmes au sein des parlements nationaux, elle a plus que doublé. Le Rwanda et le Sénégal figurent en tête de la liste des pays affichant la plus forte proportion de femmes parlementaires et un pays comme Cabo Verde a atteint la parité au sein du gouvernement depuis plus d’une décennie.

Ces progrès s’expliquent en partie par la capacité des pays africains à transformer en avantages inattendus les statistiques déprimantes que nous ne connaissons que trop bien. Nécessité fait loi. C’est ainsi qu’en Afrique, les pouvoirs publics, les chercheurs et bien d’autres parties prenantes ont entrepris de recueillir des données factuelles pour déterminer quelles mesures contribuent efficacement ou non à réduire les discriminations dont sont encore victimes les femmes et les filles.

Le développement économique peut bien entendu grandement contribuer à combler les écarts entre hommes et femmes. Pourtant, il serait illusoire de croire que les discriminations disparaissent au fur et à mesure que les pays s’enrichissent. La ségrégation professionnelle est l’un des problèmes les plus persistants. Dans de nombreux pays, les femmes et les hommes travaillent dans des secteurs différents. Bien qu’elle soit manifestement source d’inefficacité, cette situation subsiste même dans les pays les plus riches.  

En Ouganda, une étude a mis en relief les facteurs qui permettent aux femmes chefs d’entreprise d’exercer des activités dans des secteurs plus rentables (tels que la construction), domaines traditionnellement réservés aux hommes.  Or, il s’avère que les femmes qui ont été influencées durant leur jeunesse par un modèle masculin (le père, en particulier) sont plus susceptibles de s’adonner à des activités « normalement » réservées aux hommes. Paradoxalement, les enseignants ont tendance à décourager les femmes d’exercer des métiers d’hommes. Selon l’étude, l’un des principaux obstacles à l’entrée des femmes dans ces secteurs plus lucratifs est un manque d’information sur les avantages qu’elles pourraient en tirer.

Une étude similaire, réalisée en Éthiopie, souligne par ailleurs les effets négatifs du harcèlement sexuel et de la discrimination pratiquée par les clients qui préfèrent traiter avec des hommes plutôt qu’avec des femmes. L’étude met aussi en évidence les difficultés auxquelles les femmes se heurtent lorsqu’elles cherchent à développer leurs réseaux professionnels dans des secteurs comptant peu de femmes. Ces deux études offrent d’importantes leçons aux dirigeants du monde entier qui souhaitent encourager davantage de femmes à travailler dans des secteurs qui leur permettraient d’accroître  leurs revenus et d’améliorer les conditions de vie de leur famille.

En Afrique, certaines des questions les plus urgentes touchant à la parité des sexes présentent un important aspect intergénérationnel. On sait que lorsque les mères sont instruites, se marient et ont leurs enfants plus tard, elles ont tendance à s’engager sur le marché du travail et à ne pas tolérer la violence domestique. Leurs filles, en grandissant, sont susceptibles d’adopter des comportements similaires.

Il est aujourd’hui clairement démontré qu’une façon de traiter efficacement un grand nombre de ces questions consiste à aider les jeunes filles durant l’adolescence, stade critique de leur existence. En Ouganda, le programme ELA d’autonomisation des adolescents mis en œuvre par l’ONG BRAC offre, dans des clubs réservés aux filles, des services de formation professionnelle afin de les préparer à la vie active. La formation met l’accent sur les compétences utiles à l’exercice d’activités indépendantes, car les possibilités sont peu nombreuses dans le secteur formel des emplois salariés. Selon une évaluation d’impact du programme ELA, les filles inscrites dans ce programme avaient 72 % plus de chances d’exercer des activités rémunératrices et leurs revenus tirés d’un travail indépendant étaient trois fois supérieurs à la moyenne.

Ce programme a un impact tout aussi efficace sur le contrôle exercé par les filles sur leur corps: les participantes au programme avaient 26 % moins de chances d’avoir un enfant à un âge précoce, 58 % moins de chances d’être mariées ou de vivre en concubinage et 44 % moins de risques d’avoir des relations sexuelles contre leur volonté au cours des 12 mois précédents. Par ailleurs, les filles ont exprimé le souhait que leurs propres filles aient leur premier enfant 4,6 années plus tard, preuve des effets potentiels du projet sur la génération future.

 L’impact de ce type de programme revêt une grande importance pour les pays africains aux taux de fécondité élevés et où les opportunités économiques restent encore trop limitées pour les jeunes qui représentent pourtant la majorité de la population.

Les données recueillies en Afrique indiquent en outre que le simple fait d’améliorer le fonctionnement de l’économie peut parfois avoir un effet bénéfique disproportionné sur les femmes, même si l’accent n’est pas délibérément mis sur l’égalité des sexes. Des expériences récentes en matière de réforme du régime foncier en constituent la preuve.  

L’amélioration de la sécurité du régime foncier peut inciter les propriétaires fonciers à investir dans les terres. Les données disponibles laissent à penser que les effets de ce phénomène sont plus importants dans le cas des femmes, qui disposent généralement d’un accès plus limité aux terres et d’une moindre sécurité en matière de droits fonciers. Cette question est importante pour la croissance économique de l’Afrique puisqu’une grande partie de l’activité est concentrée dans le secteur agricole.

Au Rwanda, l’amélioration du droit foncier  a amené les femmes à accroître de 19 points de pourcentage leurs investissements dans leurs terres — soit le double de l’impact enregistré dans le cas des hommes. De telles données peuvent inciter les législateurs à promouvoir les droits fonciers afin d’améliorer la productivité agricole et la sécurité alimentaire.

Cependant, il est essentiel de reconnaître l’importance des lois et des politiques visant à promouvoir l’égalité des sexes. Dès 1975, Cabo Verde a par exemple adopté un cadre juridique et institutionnel destiné à favoriser la parité hommes–femmes et à garantir les principes d’égalité et de non-discrimination devant la loi. Par ailleurs, les quotas instaurés pour renforcer la participation des femmes à la vie politique constituent une avancée majeure. Toutefois, le temps est venu de passer des discours à des actions efficaces.

La prolifération de données rigoureuses sur l’impact de mesures contribuant à promouvoir l’égalité des sexes en Afrique est encourageante. Tout d’abord, cela signifie que nous nous sommes clairement démarqués de la tendance qui consistait à inclure les questions de genre dans les politiques de développement de façon bien intentionnée, certes, mais purement symbolique et que des solutions existent. Cela signifie aussi que l’Afrique peut contribuer au débat sur l’égalité hommes-femmes et  à la lutte contre les discriminations, à travers ses propres actions, plutôt que de laisser à d’autres le soin de parler en son nom et de lui indiquer la voie à suivre.

Makhtar Diop est vice-président de la Banque mondiale pour la Région Afrique. Sous sa direction, le Groupe de la Banque mondiale a alloué le montant record de 11,6 milliards de dollars, pendant l’année fiscale 2015, afin de répondre aux principaux défis de développement de l’Afrique subsaharienne

Cristina Duarte est ministre des Finances, du plan et de la fonction publique de Cabo Verde depuis 2006. Avant d’entrer au gouvernement, elle a été cadre dirigeante du groupe Citibank au Kenya et en Angola avant d’être nommée ministre. 


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