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Libéria : les survivants d’Ebola face à un nouveau combat

10 mars 2015


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Dominic Chavez/World Bank

LES POINTS MARQUANTS
  • Au Libéria, les survivants d’Ebola doivent faire face à la stigmatisation, aux suites de la maladie et au rejet de leur communauté.
  • Les autorités libériennes s’emploient à ramener à zéro le nombre de nouveaux cas de contamination tout en rebâtissant les services de santé.
  • L’Association internationale de développement (IDA), le fonds du Groupe de la Banque pour les pays les plus pauvres, a débloqué 518 millions de dollars pour faciliter le redressement et la reconstruction après la crise Ebola.

Monrovia, 10 mars 2015 – Avant d’en connaître le nom, elle l’avait vu emporter 14 vies en l’espace de quelques semaines : ses sœurs, son frère, sa belle-sœur, ses nièces, ses neveux, sa tante et d’autres parents avaient eu des hémorragies jusqu’à en mourir.

Trois générations balayées par une seule souche. Puis ce fut son tour d’être touchée.

Elle égrène la liste des symptômes : la bouche desséchée, les yeux injectés de sang, des vomissements et des diarrhées, un épouvantable état de confusion et « le feu dans le cœur ».

Mais Lina Saah, une mère célibataire de 39 ans vivant à Monrovia, au Libéria, a été plus forte que la maladie. Transportée jusqu’à une unité de traitement d’Ebola, elle y a passé 15 jours puis a reçu son autorisation de sortie, le 7 octobre. Elle est rentrée chez elle en boitillant, affligée d’une claudication qui lui rappelle désormais à chaque instant le lourd tribut qu’Ebola lui a fait payer, à elle et à ses proches les plus chers.

Elle est sortie de l’unité de traitement munie d’un certificat confirmant qu’elle n’était plus porteuse du virus, lui ouvrant les portes d’un « club » dont elle était loin d’imaginer faire partie cinq mois auparavant…

Lina fait partie des 1 534 survivants d’Ebola recensés au Libéria au 3 mars, bien que, selon le ministère de la Santé, on soit plus proche des 2 000 rescapés. Certains signes indiquent que l’épidémie, qui a coûté à ce jour la vie à 4 162 personnes dans le pays, pourrait être éradiquée au Libéria : le dernier patient confirmé a quitté le centre de santé où il était soigné le 5 mars. Si aucune autre infection n’est déclarée dans les 42 jours, le pays sera officiellement libéré d’Ebola.

Beatrice Yardolo, 58 ans, est cette dernière malade connue d’Ebola. Elle habite dans le comté de Montserrado et a perdu trois enfants à cause du virus. Après son départ pour l’unité de traitement, le 19 février, Steve, son mari, et toute la maisonnée avaient été mis en quarantaine.

« Même nos amis ont peur de venir nous voir. C’est difficile. » Steve parle de la stigmatisation que l’on subit lorsqu’on est assimilé aux personnes atteintes d’Ebola, alors même que l’on n’est pas infecté.

Cette stigmatisation, Lina ne la connaît que trop bien.

Avant Ebola, elle avait quatre enfants. Aujourd’hui, elle en a six depuis qu’elle élève ceux de ses sœurs, décédées.

Avant Ebola, elle louait un appartement où elle se sentait chez elle. Aujourd’hui, à cause de la stigmatisation, alors même qu’elle est guérie et qu’elle porte des anticorps qui la protègent de toute nouvelle infection, Lina confie que sa propriétaire lui interdit d’aller prendre de l’eau pour boire et faire la lessive, et qu’elle essaie de l’expulser de son logement. Si elle est expulsée, Lina rejoindra les 150 autres survivants d’Ebola qui ont perdu leur toit au Libéria à cause de la maladie, selon les chiffres du ministère de la Santé.

Avant Ebola, le lundi, le mercredi et le vendredi, Lina allait à l’université du Libéria pour étudier la sociologie. Elle rêvait de devenir travailleur social avant l’âge de 40 ans… Les autres jours, elle vendait des menus articles sur le bord de la route pour nourrir ses enfants et financer ses études. 

Aujourd’hui, bien trop éprouvée physiquement et affectivement pour travailler, elle a dû mettre son rêve professionnel de côté. Elle n’a pas d’argent pour envoyer ses enfants et ses nièces à l’école. Elle compte sur le Programme alimentaire mondial et sur son église pour nourrir sa famille.

« Nous n’avons rien », confie-t-elle.

Aujourd’hui, elle rêve de pouvoir de nouveau scolariser ses enfants et de posséder une maison que personne ne pourra lui prendre : « Je serai heureuse lorsque mes enfants seront à l’école, et lorsque j’aurai un endroit pour vivre », dit-elle en essuyant ses larmes.

Même une fois ses larmes séchées, la vision de Lina reste trouble. C’est une autre séquelle d’Ebola.

Zéro nouvelle infection

Les autorités libériennes, appuyées par des partenaires tels que le Groupe de la Banque mondiale, doivent à la fois s’efforcer de protéger et d’investir pour les survivants comme Lina, maintenir le chiffre des nouvelles infections à zéro et reconstruire les services de santé essentiels qui ont été dévastés par la catastrophe Ebola.

La Guinée et la Sierra Leone, les deux autres pays les plus durement frappés par le virus, ont toujours du mal à ramener les nouvelles infections à zéro et continuent de travailler à la restauration des services de santé essentiels et de se préparer aux futures menaces sur la santé publique.

Le Groupe de la Banque mondiale a mis à disposition 518 millions de dollars apportés par l’IDA, le fonds de la Banque mondiale pour les pays les plus pauvres, pour aider ces trois pays à ramener et à maintenir le nombre de contaminations à zéro, à se redresser après la crise et à se reconstruire. Il faut pour cela délivrer des traitements et des soins, déployer des agents de santé, remonter tous les contacts des malades, livrer de la nourriture aux personnes en quarantaine, aider à la réouverture des écoles et faciliter le redressement, entre autres.


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Photo © Dominic Chavez/World Bank

« Lorsque vous vous en sortez et que vous revenez, les gens pensent que vous avez toujours Ebola »

Saah Blackie

Commerçant libérien survivant d’Ebola


Aucun endroit pour vivre

Si Ebola a laissé beaucoup de cicatrices bien visibles — 10 000 morts en Afrique de l’Ouest, des écoles fermées, des exploitations agricoles abandonnées, le chômage — d’autres stigmates, moins visibles, requièrent une attention de toute urgence. C’est la raison pour laquelle le ministère libérien de la Santé, épaulé par ses partenaires, propose des services de conseil et de soutien à Lina et aux autres survivants d’Ebola.

Une fois déclarés guéris, les survivants essaient de rentrer chez eux. Mais pour débarrasser les habitations du virus, il faut détruire presque tout ce qu’elles contiennent. Les survivants finissent donc par dormir par terre ou par chercher un autre abri, tout en luttant contre les séquelles de la maladie, dont le syndrome post-Ebola, des douleurs, une paralysie et des problèmes de vue.

Henry Tony est sorti de l’unité de traitement le 4 novembre. Sa communauté ne l’a pas accueilli à bras ouverts lorsqu’il est rentré pour y vivre et y travailler. Il ne figure pas parmi les 20 % de Libériens qui ont pu reprendre le travail après avoir dû cesser leur activité professionnelle à la suite de la crise Ebola.

« Les gens ne veulent plus rien avoir à faire avec nous », constate Henry, 31 ans, coprésident de l’Ebola Survivor Network à Monrovia. « Ce n’est pas parce que j’ai été contaminé que je ne suis plus Libérien. »

Il vit chez un ami pendant qu’il cherche un logement plus permanent pour ses deux enfants encore en vie. C’est un homme privé de sa communauté, et privé de son épouse, sa « meilleure amie ». Ebola l’a emportée, ainsi que leur fils de deux mois et la grand-mère d’Henry.

Lorsque Saah Blackie, 39 ans, a survécu à Ebola, il a espéré que personne n’apprendrait qu’il avait été infecté.

« Lorsque vous vous en sortez et que vous revenez, les gens pensent que vous avez toujours Ebola », témoigne Saah, auparavant commerçant et gareur de voitures. La stigmatisation dont il est victime au sein de sa communauté l’a poussé à fermer son magasin et à chercher du soutien.

C’est précisément ce soutien que vise un projet de 3 millions de dollars récemment lancé (a) par le gouvernement libérien, le Groupe de la Banque mondiale et les autorités japonaises afin de traiter les répercussions psychologiques d’Ebola et de favoriser la santé psychosociale au Libéria. Ce projet sur trois ans devrait bénéficier à environ 18 000 personnes dans les comtés de Montserrado et de Margibi.

En partenariat avec le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), le Groupe de la Banque mondiale engage aussi une action pour la santé mentale en Sierra Leone.

Aider les autres à survivre

Josephine Karwah, 28 ans, qui vit dans le comté de Margibi, se sert de son expérience de rescapée pour participer à la formation des agents de santé dans les centres médicaux locaux. Ses parents, son oncle, deux cousins et un autre proche n’ont pas survécu à Ebola.

Josephine était enceinte lorsqu’elle a été infectée. Neuf autres femmes enceintes séjournaient à l’unité de traitement en même temps qu’elle. Elle est la seule à s’en être sortie et à être rentrée chez elle. Puis, à sept mois de grossesse, elle a accouché toute seule d’un bébé mort-né, dans la véranda d’un voisin. Même si elle n’était plus porteuse du virus, personne ne l’a aidée car tous ont eu peur d’être contaminés.

La jeune femme doit désormais élever six enfants, dont cinq orphelins d’Ebola. Malgré les grandes difficultés auxquelles elle doit faire face, elle est résolue à participer aux formations sur la prise en charge de la maladie dans les centres de santé. Car, « plus [elle] apportera son aide, plus les gens survivront ».



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