TRIBUNE

Le Congo tourne le dos aux années perdues

10 février 2013


Eustache Ouayoro World Finance



Certains signes encore timides donnent tout de même à penser que la République démocratique du Congo (RDC) pourrait être sur le point d’émerger d’une période de plusieurs années de conflits et d’instabilité, pour entamer enfin une nouvelle ère de développement.

Les « années perdues » de guerre et de chaos ont dévasté l’économie de la RDC et coûté la vie à plus de 3,5 millions de personnes depuis 1998. Cette guerre a par ailleurs condamné des millions de survivants à vivre dans des camps de fortune, sans travail et sans espoir, alors que le tissu social se déchirait autour d’eux.

Il n’est pas surprenant que des années plus tard, les habitants de la RDC soient toujours aux prises avec de mauvaises conditions de santé, un piètre niveau d’éducation et des taux élevés de pauvreté. Le pays se classe parmi les derniers des 187 pays figurant dans l’indice du développement humain (IDH). La pauvreté est un problème généralisé, 71 % de la population vivant avec moins de 1,25 dollar EU par jour.

Le climat d'incertitude politique persiste également. La situation dans l’est de la RDC, où un groupe rebelle appelé M23 combat les troupes gouvernementales, traduit la vulnérabilité du pays aux crises externes et internes. Le pays devra s’attaquer aux causes profondes des conflits répétés et améliorer sensiblement le bien-être de sa population pour créer les conditions propices au développement, réduire radicalement la pauvreté et créer pour tous — et non uniquement pour une poignée de privilégiés jouissant de bonnes relations — de nouvelles occasions de développement.

Collaboration avec les partenaires

Au cours des quelques dernières années, la RDC a fait des progrès sensibles vers le rétablissement de la sécurité sur une majeure partie du territoire, la réconciliation politique et la reprise économique avec l’aide de ses partenaires internationaux, y compris la Banque mondiale. Malgré le climat incertain pesant sur l’économie mondiale, elle a réussi à afficher une solide croissance économique et à ramener l’inflation à un taux inférieur à 10 %, alors qu’elle atteignait 500 % en 2001. Avec une croissance économique de 7,2 % en 2012 et une croissance prévue de 8,2 % en 2013, la RDC compte parmi les pays qui affichent les taux de croissance économique les plus élevés du monde.

L’allégement de la dette assuré par la Banque mondiale et le FMI dans le cadre de « l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés » (PPTE) a permis à la RDC de bénéficier de la réduction de l’endettement la plus importante jamais accordée à un pays, soit environ 16 milliards de dollars. Cette réduction de la valeur de la dette a permis au pays d’améliorer sa santé financière et d’investir les économies ainsi réalisées pour profiter de nouvelles perspectives de développement.

Il convient de rappeler que la RDC possède des gisements énormes de certains des métaux et pierres précieuses les plus stratégiques du monde comme le cuivre, les diamants, l’or, le tungstène, le coltane, et beaucoup d’autres. Par contre, ses perspectives de réduction de la pauvreté et d’amélioration de l’éducation et de la santé de la population sont parmi les moins brillantes du monde. La RDC peut certainement paraître comme le pays des paradoxes. Pourtant, ses ressources naturelles abondantes, ses vastes superficies de terres fertiles, sa population importante et sa situation avantageuse au centre du continent lui offrent d’énormes possibilités de croissance économique et de création d’emplois.

Potentiel de développement

La RDC ne cultive actuellement que 10 % de ses vastes superficies de terres arables, et n’irrigue que 13 000 hectares sur une superficie possible de 4 millions d’hectares. Elle importe actuellement au moins 30 % des denrées alimentaires dont elle a besoin, alors que des pratiques agricoles adéquates pourraient lui permettre de nourrir un milliard de personnes. Sa capacité de production d’énergie hydroélectrique — 100 000 MW — représente 15 % de la capacité mondiale, mais 9 % seulement de la population à accès à l’électricité dont l’approvisionnement est sporadique.



« La RDC importe actuellement au moins 30 % des denrées alimentaires dont elle a besoin, alors que des pratiques agricoles adéquates pourraient lui permettre de nourrir un milliard de personnes »

Pour réaliser son énorme potentiel, la RDC devra i) améliorer radicalement le climat des affaires; ii) faire des progrès sensibles dans les domaines de la lutte anticorruption, de la gouvernance économique et du renforcement des institutions gouvernementales ; iii) s’attaquer à son important déficit d'infrastructure et accorder la priorité à la production vivrière et à l’agriculture ; et iv) accroître considérablement la portée et la qualité des services de santé, d’éducation, et des autres services essentiels pour aider les habitants et leurs familles à jouir d’une meilleure santé et d’une meilleure éducation, de meilleures perspectives de développement et, à terme, d’être mieux équipés pour s’adapter à l’évolution rapide des besoins du monde du travail en Afrique.

La RDC a besoin d’afficher une croissance à deux chiffres soutenue et profitable à tous pour faire échec à la pauvreté et la faire reculer, compte tenu en particulier de son taux de croissance démographique de 2,7 % — l’un des plus élevés d’Afrique subsaharienne.

La RDC pourrait atteindre une croissance économique annuelle de 5 % si elle parvenait à améliorer les infrastructures de transport — routes et ponts —, à améliorer les télécommunications et à produire beaucoup plus d’électricité. Une amélioration de l’approvisionnement en électricité pourrait à elle seule réduire les coûts des entreprises dans une proportion atteignant jusqu’à 80 %, et l’amélioration des routes pourrait réduire les coûts du transport des produits alimentaires et des autres produits agricoles de 70 %.

Le défi principal de la RDC et de ses partenaires, y compris la Banque mondiale, a été de traduire le formidable potentiel de développement du pays en avancées concrètes. Il est crucial de s’attaquer résolument aux obstacles principaux qui nuisent à l’instauration d’un climat de paix durable et à un développement plus rapide maintenant que la guerre et le désespoir pèsent beaucoup moins lourd.

Depuis qu’elle a repris sa collaboration avec la RDC, en 2001, la Banque mondiale a retroussé ses manches pour devenir un partenaire du développement solide et engagé. Par exemple, elle a aidé la RDC à démobiliser 110 000 adultes et 31 000 enfants soldats. Elle a aussi mobilisé 900 millions de dollars entre 2002 et 2009 pour aider le pays, dont les coffres étaient vides, à répondre à ses besoins financiers urgents. La Banque mondiale a aidé le pays à remettre en état ses infrastructures pour relancer son économie, et a aussi accordé un soutien vital à la réunification physique du pays.

Projets importants

Je suis particulièrement fier des efforts que nous avons déployés pour la réfection de la route qui relie Matadi, le principal port du pays, à la capitale Kinshasa. Ce projet, vital pour la relance économique du pays, a fait passé de 8 jours à 6 heures la durée des déplacements entre les deux villes. La réfection de 750 km de routes à Kisangani-Beni (Province Orientale) a par ailleurs joué un rôle de premier plan pour cette zone enclavée de plus de 6,6 millions d’habitants en réduisant notamment le coût du transport des marchandises de 60 %. La surveillance étroite de la gestion financière de l’aide au développement et des recettes tirées par la RDC de ses propres ressources naturelles a également constitué un élément essentiel de notre travail réalisé en étroite collaboration avec les bailleurs d’aide internationaux.

La modernisation du secteur forestier a permis à la RDC de réduire de 24 à 12 millions d’hectares la superficie visée par des contrats d'exploitation forestière, et d’annuler 76 de ces contrats. De nouvelles règles de passation des marchés publics approuvées en 2009 sont par ailleurs venues remplacer les règles désuètes datant de 1969. Des équipes chargées de la passation des marchés ont été mises sur pied dans les ministères de l’État ainsi que dans certaines des provinces.

Presque tous les contrats miniers sont désormais publiés, ce qui n’était pas le cas avant 2010. Les recettes des industries extractives font dorénavant l’objet de rapports trimestriels. L’aide fournie à la RDC pour lui permettre de se conformer aux règles de « l'initiative pour la transparence des industries extractives » (ITIE) se poursuit, et l’aide à la révision du code minier de 2002 permettra d’intégrer dans le nouveau code les principes de la transparence et de la concurrence pour permettre ainsi au pays de retenir une part équitable des retombées de l’exploitation de ses ressources naturelles.

Les efforts que nous avons déployés pour améliorer l’éducation et la santé ont conduit à une hausse des taux de scolarisation et d'achèvement du cycle d'enseignement primaire, ainsi qu’à l’amélioration des résultats scolaires en dépit des nombreux obstacles rencontrés. De nouvelles salles de classe ont été construites ou rénovées, des enseignants ont été formés, et plus de 14 millions de manuels scolaires ont été distribués.

La prévention du paludisme est depuis longtemps au centre de nos préoccupations. Plus de 14 millions de moustiquaires imprégnées d’insecticides ont été distribuées dans plusieurs provinces, et la couverture vaccinale générale a été élargie. On a fait état dans les 83 districts sanitaires bénéficiant de l’aide de la Banque mondiale (sur les 515 que compte le pays) d’une augmentation de 20 points de pourcentage de la couverture vaccinale DTC3, et la proportion des accouchements assistés par du personnel de santé qualifié, qui s’établissait à 47 %, s'est accrue de 33 %.

Aide en faveur d’une population grandissante

Le statu quo n’est pas une option valable pour un pays qui devrait devenir d’ici 2050 le onzième pays le plus peuplé du monde. Pour l’avenir, l’aide consacrée au développement de la RDC devrait accorder la priorité à l’accélération du développement économique, en tirant surtout profit de l’avantage régional incontestable dont jouit le pays dans le secteur de l’agriculture. Nous devons promouvoir une croissance solidaire en renforçant la compétitivité de l’économie du pays et en l’aidant à stimuler la création de nouveaux emplois bien rémunérés, principalement pour le bénéfice des jeunes qui constituent une part grandissante de la population.

La Banque mondiale, en collaboration avec les partenaires internationaux, aidera les autorités de la RDC à créer les conditions propices à une croissance vigoureuse de l’économie, notamment en renforçant les institutions publiques par le biais de programmes ciblés de réforme de la Fonction publique et en faisant la promotion d’un bon gouvernement d’entreprise dans les grandes entreprises publiques.

Les réformes récemment mises en œuvre par les autorités publiques (par exemple, adoption d’une taxe sur la valeur ajoutée), l’élimination des tracasseries administratives au port de Matadi et les audits réguliers des principales agences génératrices de revenus constituent tous des pas dans la bonne direction. C’est la raison pour laquelle nous sommes si nombreux à montrer un optimisme prudent quant à la capacité de la RDC à regagner son titre de géant de l’Afrique centrale. Ce changement ne saurait arriver trop vite.

Cet article est paru en anglais dans World Finance (a) 


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