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De l’importance de planifier la reconstruction à terme de la Syrie

24 mai 2016


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LES POINTS MARQUANTS
  • Le Groupe de la Banque mondiale applique actuellement des techniques de collecte de données à distance à la Syrie, afin d’évaluer l’ampleur des dégâts causés par le conflit. Ces estimations sont destinées à compléter le travail qui sera effectué sur le terrain plutôt qu’à s’y substituer.
  • Les données ainsi recueillies sont précieuses parce qu’elles donnent une idée de l’impact du conflit. Le logement apparaît comme le secteur le plus touché. Dans les six principales villes du pays, les dégâts infligés aux secteurs du logement, de la santé, de l’éducation, de l’eau et assainissement, du transport et de l’énergie sont estimés à 6 milliards de dollars.
  • Si la reconstruction du pays sera le principal moteur économique de l’après-guerre, il est indispensable de créer un fonds et de nouer des accords internationaux pour faire en sorte que ce sont bien la Syrie et la région qui en récolteront les fruits.

Peut-on tirer parti de l’imagerie satellitaire pour commencer à planifier, dès maintenant, la reconstruction d’un pays qui est encore en proie à un conflit violent ? Le Groupe de la Banque mondiale pense que oui, et c’est cette conviction qui l’a poussé à mettre en place une initiative pour la recherche et l’information en Syrie (ou SIRI selon son acronyme en anglais). Il est ainsi parvenu à évaluer les dégâts causés dans six grandes villes syriennes et à dresser une liste des services qui sont encore opérationnels ou au contraire défaillants, ce qui sera d’une aide précieuse pour estimer le coût de la reconstruction.

« Pour la Syrie, la Banque a décidé de recourir à des méthodes de pointe mais éprouvées afin de se tenir prête à intervenir lorsque le conflit se résorbera », explique Ferid Belhaj, directeur des opérations de la Banque mondiale pour le Moyen-Orient. « Grâce à la technologie, nous sommes en mesure d’esquisser des projets de coopération avec la Syrie réalistes et exploitables, et de travailler ainsi avec une anticipation sans précédent, c’est-à-dire avant même l’achèvement du conflit. »

Les techniques de collecte de données à distance sont utilisées depuis plusieurs décennies pour recueillir des informations à la suite d’une catastrophe naturelle. Aujourd’hui, il s’agit de les appliquer sur le théâtre de catastrophes d’origine humaine qui sont encore en cours. « La nécessité de préparer ‘l’après’ suscite un intérêt grandissant », indique Raja Rehan Arshad, spécialiste principal de la gestion du risque de catastrophe au sein du Groupe de la Banque mondiale. Mais, souligne-t-il, ces techniques doivent être envisagées comme un complément aux évaluations sur le terrain que rendront possible la fin du conflit ; elles ne s’y substituent pas.

Jusqu’ici, l’équipe de la SIRI s’est concentrée sur six villes : Alep, Deraa, Hama, Homs, Idlib et Lattaquié. Les images satellites montrent que la ville d’Alep, pôle cosmopolite et économique dont l’éclat perdure depuis l’Antiquité, est la plus endommagée. Puis viennent Homs et Hama.

 

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Ces images sont statiques, mais, si on les considère dans leur ensemble, on parvient à retracer l’évolution des dégâts. Grâce aux clichés pris entre 2014 et 2016, on sait à quelle période ces six villes de Syrie ont subi le plus de dommages. Ceux causés à Alep ont doublé aux cours des deux dernières années, par exemple, alors qu’à Homs, ils ont augmenté d’un tiers. D’autres éléments sont plus surprenants : avant la récente flambée des combats à Alep, il semble que les habitants de certains quartiers avaient effectué de menues réparations à leur maison, alors que les hostilités se poursuivaient ailleurs dans la ville. « Même dans une ville en situation de conflit, explique Arshad, on voit apparaître une tendance à la reconstruction. »

Grâce aux images satellites, on peut savoir où l’aide est nécessaire

Les données recueillies sont utiles au Groupe de la Banque mondiale parce qu’elles donnent une idée de l’impact du conflit. Elles montrent que le logement est le secteur le plus touché. Dans les six principales villes du pays, les dégâts infligés aux secteurs du logement, de la santé, de l’éducation, de l’eau et assainissement, du transport et de l’énergie sont estimés à 6 milliards de dollars. L’énergie est le deuxième secteur qui pâtit le plus des cinq années de conflit qu’a endurées le pays : beaucoup de Syriens ont recours à des groupes électrogènes. 

Secteur

Dégâts en millions de dollars 

(estimation basse)

Dégâts en millions de dollars 

(estimation haute)

Éducation

176

215

Énergie

1,182

1,445

Santé

383

469

Logement

4,056

4,958

Réseau routier

128

156

Eau, assainissement et hygiène pour tous

99

121

Total

6,025

7,364

D’après l’équipe de la SIRI, ces données, même obtenues à distance, peuvent permettre d’identifier des solutions au conflit qui sont « à portée de main ». On pense à ces initiatives menées par la population et qui pourraient être exploitées et soutenues pour accompagner le redressement à l’échelle locale et diminuer ainsi le risque de reprise du conflit.

Les données peuvent également éclairer des pistes de prévision : les images satellites montrent qu’à Lattaquié, ville du littoral méditerranéen, les immeubles n’ont pas trop souffert, mais que le nombre considérable des personnes déplacées aux alentours est susceptible d’engorger les services publics, avec le risque de creuser les inégalités d’accès.

Une rampe de lancement pour la reconstruction en Syrie

Compte tenu de l’importance des réparations à venir, la reconstruction du pays sera le principal moteur économique de l’après-guerre. Mais quels seront les bénéficiaires de ce boum ? La plupart des matériaux utilisés dans la province d’Aceh en Indonésie, en Afghanistan ou en Iraq, par exemple, ont été importés, créant de la richesse et des emplois dans d’autres territoires. En Allemagne, au contraire, pendant la Seconde Guerre mondiale, les cimenteries et les briqueteries ont échappé aux tirs des bombardiers alliés et, au sortir du conflit, le processus de reconstruction a été préservé au profit du peuple allemand.

Le Groupe de la Banque mondiale préconise la création d’un fonds de mobilisation pour des achats anticipés : les matériaux de construction pourraient être d’ores et déjà fabriqués et entreposés au Moyen-Orient. « On n’est plus dans la réaction, mais dans l’anticipation », explique Najy Benhassine, chef de division chargé du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord au pôle Commerce et compétitivité du Groupe de la Banque mondiale. « Il s’agit de créer des emplois dès à présent, parce qu’au cours des dix prochaines années, des milliards de dollars seront nécessaires au redressement du secteur du logement en Syrie. » Avec une initiative comme la SIRI, on pourrait déjà anticiper « le nombre de fenêtres à fabriquer » ! Et si le marché risque de ne pas pouvoir répondre à la demande de tuyaux, la production de ciment, elle, a des capacités en excédent.

Pour qu’il soit performant, le nouveau fonds nécessitera l’appui des bailleurs de fonds, un soutien commercial ainsi que la signature d’un accord international, regroupant toutes les parties concernées et donnant la préférence aux matériaux de construction fabriqués dans la région. Nul doute que la Syrie ne sera plus la même au sortir de la guerre. Mais on peut faire en sorte que sa reconstruction profite aux Syriens et aux communautés qui les ont accueillis.

« La Syrie aurait eu une meilleure destinée sans cette guerre tragique et brutale, qui se solde par un effroyable coût humain et matériel », conclut Ferid Belhaj. « Mais il ne faut pas attendre que les armes se taisent pour préparer l’après-conflit. Et cette initiative doit venir des habitants et des entrepreneurs de la région, afin de générer les emplois et l’expansion économique qui permettront de faire renaître l’espoir et de s’engager sur la voie longue et incertaine de la réconciliation et de la paix. »



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