ARTICLE

La patate douce, une solution à la malnutrition

16 décembre 2015


Image

Betty Nabiteeko, éducatrice sanitaire communautaire, Mityebili (Ouganda) / photo : Stephan Gladieu


LES POINTS MARQUANTS
  • En Ouganda, les femmes se lancent dans la culture de la patate douce à chair orange afin de lutter contre le taux élevé de retards de croissance chez les enfants.
  • Cinquante grammes de cette plante non indigène suffisent à couvrir les besoins quotidiens d’un enfant en vitamine A.
  • Le projet pilote qui a introduit cette variété de patate douce vise également à accroître le pouvoir économique des femmes et leur capacité à prendre des décisions.

Betty Nabiteeko a une mission : sauver des vies à Mityebili, en Ouganda.

Depuis presque deux ans, cette femme de 38 ans, elle-même mère de cinq enfants, suit l’état de santé de 75 familles dans cette ville proche de la frontière tanzanienne.

« Je veux que cette génération soit pleine de vitalité et en meilleure santé », a-t-elle affirmé en juin, alors qu’elle recevait chez elle plusieurs femmes et enfants en bas âge.

Les mères ont écouté attentivement Mme Nabiteeko leur expliquer les signes de la malnutrition et comment choisir des denrées nutritives pour leurs enfants. Elles ont ensuite demandé, et reçu avec plaisir, les patates douces qui étaient entreposées dans un grand sac dans un coin de la pièce.

Betty Nabiteeko est « éducatrice sanitaire communautaire ». Elle reçoit une petite allocation dans le cadre d’un projet pilote de 3 millions de dollars financé par le Fonds japonais pour le développement social (a), qui relève de la Banque mondiale, et mis en œuvre par BRAC Uganda (a), branche de l’ONG BRAC basée au Bangladesh.

Ce projet encourage les populations locales à cultiver et à consommer des patates douces à chair orange et d’autres denrées riches en nutriments afin de lutter contre les carences et les retards de croissance chez les enfants.

Parallèlement, l’opération vise aussi à aider les agricultrices à cultiver, commercialiser et vendre cette denrée, afin d’améliorer leur pouvoir économique et de décision. Dans ces zones rurales, les femmes sont les personnes qui s’occupent principalement de la famille et des cultures vivrières, mais il est rare qu’elles possèdent des terres, qu’elles cultivent des cultures de rapport lucratives ou qu’elles gèrent le budget familial.

Le retard de croissance a des effets délétères à long terme sur la santé, la productivité et le développement cognitif des individus, ainsi que sur la croissance et le développement d’un pays. Alors que ce fléau a reculé au niveau mondial, il a augmenté de 23 % en Afrique depuis 1990, d’après un récent rapport (a) produit par l’UNICEF, l’Organisation mondiale de la santé et le Groupe de la Banque mondiale

La patate douce à chair orange, une culture biofortifiée, pourrait être la solution. En effet, 50 grammes à peine de ce légume, dont la culture n’est pas indigène en Ouganda, suffisent à couvrir les besoins quotidiens d’un enfant en vitamine A.

BRAC a commencé à introduire la patate douce à chair orange dans les régions du centre et du sud-ouest du pays en 2014, dans le but d’améliorer la nutrition d’environ 19 200 ménages pauvres et vulnérables. À 33 %, le taux de retard de croissance est l’un des plus élevés au monde. Il atteignait, selon une enquête auprès de 7 694 ménages menée en avril-juillet 2014, près de 47 % pour les garçons et environ 35 % pour les filles de moins de deux ans.

D’après les experts, l’Ouganda présente un paradoxe nutritionnel : la sous-nutrition y existe même dans les régions agricoles productives et relativement prospères, et alors même que ce pays est le plus gros exportateur de denrées alimentaires d’Afrique de l’Est. 


Image

Le projet pilote pour la culture de la patate douce en Ouganda enseigne la nutrition aux communautés rurales. Photo : Donna Barne


Francis Bbosa, adjoint de recherche pour BRAC, se rend souvent dans les zones rurales afin de suivre les avancées du projet. Selon lui, le problème tient en partie au manque d’information des populations sur les denrées les plus nutritives, en particulier pour les nourrissons et les femmes enceintes. Les Ougandais consomment beaucoup de matooke, un type de banane plantain farineux qui constitue leur aliment de base. Mais le matooke n’apporte pas certains nutriments essentiels et les carences sont fréquentes. « Il faut inciter les agriculteurs à cultiver autre chose », affirme-t-il.

La branche ougandaise de BRAC, la plus importante ONG du pays, qui propose des services dans les domaines de la santé, du microcrédit et de l’agriculture, a constitué un réseau d’agricultrices pour diffuser la patate douce à chair orange et pour montrer à d’autres comment la cultiver. En parallèle, des éducatrices sanitaires comme Betty Nabiteeko donnent des conseils nutritionnels tout en suivant la courbe de croissance des enfants de moins de deux ans.

Les femmes sont rémunérées pour leur travail durant la phase de démarrage du projet, qui durera deux ans. Ensuite, on espère que la demande sera suffisante pour permettre une production autonome. Grâce au projet, les agricultrices disposent d’une assurance récoltes et d’un accès au microcrédit pour promouvoir la culture de la patate douce à chair orange.

Cette nouvelle variété est très demandée sur le marché, indique Irene Nakityo, 48 ans, chargée de sa promotion auprès des agriculteurs du village de Bugonzi (district de Kalungu). « Si vous la proposez, les gens l’achèteront », affirme-t-elle, en ajoutant que c’est parce que ce légume est nourrissant et sucré.

Le projet semble également améliorer les conditions de vie des femmes qui y participent.

Florence Namatovu, 46 ans, explique qu’elle ne partage pas avec son mari l’argent qu’elle tire de la vente des feuilles de patate douce, ce qui lui a permet d’être autonome. Elle peut ainsi s’occuper de sa mère, payer les frais de scolarité de ses enfants et faire face à d’autres dépenses. Cette agricultrice, mère de huit enfants, qui habite à Mukako, dans le district de Kalungu, envisage d’ouvrir un compte bancaire, pour la première fois de sa vie.

Sarah Nakyngwe, 38 ans, raconte qu’avant, elle devait mendier de la nourriture pour nourrir ses sept enfants, mais que sa vie a changé depuis qu’elle travaille comme ambassadrice de la patate douce à chair orange. Elle est devenue membre de l’unité de microcrédit de BRAC et a pu prendre en location une parcelle agricole d’un hectare environ, et plus productive. Elle a aussi commencé à travailler dans un institut de beauté. Aujourd’hui, sa famille dispose d’assez d’argent et de nourriture. Autre effet bénéfique : Sarah affirme que son mari la voit sous un nouveau jour et qu’il soutient les efforts qu’elle déploie pour gagner un revenu en travaillant à l’extérieur.

L’Ouganda prépare un projet à grande échelle, de 30 millions de dollars, qui vise à s’appuyer sur l’action de BRAC en vue d’introduire la nouvelle culture dans tout le pays. Ce projet bénéficie d’un financement du Programme mondial pour l’agriculture et la sécurité alimentaire (a), géré par la Banque mondiale et auquel contribuent de nombreux pays bailleurs de fonds.

Le laboratoire d’innovation de la Banque mondiale pour l’égalité des sexes en Afrique (a) étudie lui aussi l’impact du projet pilote de BRAC, afin d’évaluer si les femmes sont davantage susceptibles d’adopter la patate douce pour sa valeur nutritionnelle ou pour son potentiel commercial, indiquent Markus Goldstein et Niklas Buehren, deux économistes.

Selon Markus Goldstein, « l’un des grands problèmes en Afrique, c’est que, dans le secteur agricole, les femmes gagnent nettement moins que les hommes ». L’étude du laboratoire « tente de déterminer comment on pourrait remédier à cet écart de revenus ».

Il ressort des données provenant de six pays d’Afrique que les agricultrices ont une productivité par hectare inférieure à celle des agriculteurs, notamment parce que les exploitations dirigées par les femmes emploient moins d’hommes.

En Ouganda, les femmes ne disposent généralement pas d’assez d’argent pour embaucher de la main-d’œuvre, tandis que les hommes pratiquent des cultures commerciales à plus forte intensité de main-d’œuvre, telles que le café ou la canne à sucre. C’est le constat d’un rapport consacré aux inégalités entre les sexes et à la dynamique au sein des ménages dans les zones couvertes par le projet de promotion de la patate douce.

La plupart des propriétaires fonciers sont des hommes, lesquels ont également davantage accès que les femmes au matériel agricole, aux engrais et à d’autres intrants, explique ce rapport, qui précise que les hommes « ont le plus souvent pris le contrôle des cultures considérées comme celles privilégiées par les femmes, dès lors que ces cultures ont une grande valeur commerciale et une rentabilité élevée ».

Le laboratoire cherchera à déterminer si l’avantage initial dont disposent les agricultrices ougandaises qui cultivent la patate douce à chair orange se concrétisera à mesure que cette culture se généralisera et que sa rentabilité s’accroîtra.

L’adoption de la patate douce doit être un début, explique Niklas Buehren. « Tout en découlera ». »

 


Api
Api