ARTICLE

Pérou : Menacée de pénurie hydrique, la ville de Lima planifie ses futurs besoins en eau

05 octobre 2015


Image

Canto Grande, Lima, Pérou. 

Andrew Howson. Creative Commons

LES POINTS MARQUANTS
  • Le changement climatique menace l’avenir de l’approvisionnement en eau de Lima, où 1,5 million d’habitants sont mal desservis.
  • La Banque mondiale a aidé la compagnie des eaux SEDAPAL à planifier dans un contexte d’incertitude des services plus fiables et a ainsi permis à la ville d’économiser 700 millions de dollars environ.

Lorsque les habitants de Lima affirment aux touristes qu’il ne pleut jamais, ils ne sont pas loin de la vérité ! La ville ne reçoit en effet qu’environ 6 mm de précipitations par an — une goutte d’eau dans l’océan... La sécheresse et les conditions liées au phénomène El Niño constituent depuis longtemps le quotidien de cette agglomération de pratiquement 10 millions d’habitants, où la cordillère des Andes rencontre le désert avant de se jeter dans l’océan Pacifique.

Plus de 1,5 million de Liméniens sont mal desservis : sans eau courante, ils sont victimes de pénuries chroniques et tributaires des camions citernes pour se réapprovisionner. À Villa El Salvador par exemple, un ancien bidonville créé en 1970 dans la banlieue de Lima et où les habitations colorées et toujours plus nombreuses grignotent peu à peu les collines, l’eau reste un produit de luxe.

« Le changement climatique se fait durement sentir et menace l’avenir de Lima, probablement condamnée à mourir de soif », explique Carter Brandon, économiste en chef à la Banque mondiale. « En fait, nous sommes incapables de prévoir comment cela va évoluer ni de savoir si la ville pourra survivre ».

La topologie andine est telle que les modèles climatiques ne parviennent pas à prédire les précipitations. La sécurité hydrique future de Lima préoccupe fortement les responsables politiques, les organismes réglementaires, la compagnie des eaux et les habitants de cette ville portuaire aride.

La Banque mondiale, qui cherche à renforcer les processus décisionnels à Lima, vient d’achever une analyse approfondie du plan directeur de la SEDAPAL pour les ressources en eau à l’horizon 2040, doté de 2,7 milliards de dollars. Elle a fait appel pour ce faire aux techniques dernier cri de la DMU pour prendre des décisions dans un contexte de forte incertitude.

« Nous devons décider en ignorant tout de l’avenir », explique Laura Bonzanigo, économiste à la Banque mondiale spécialiste de ces questions. « Avec la méthode DMU, nous pouvons envisager un large éventail de possibilités et définir les conditions minimales requises pour y faire face, afin de prendre des décisions judicieuses sans regret ».

Malgré ce plan directeur, certaines interrogations clés demeurent : les investissements envisagés pourront-ils garantir la fiabilité du service en situation de profonde incertitude ? Sont-ils tous indispensables ? Que se passera-t-il en cas de retards ? Quelle est la meilleure séquence à suivre pour que ces investissements permettent une adaptabilité maximale et optimale à l’avenir ?

L’étude a aidé la SEDAPAL à réviser son plan directeur conçu pour 14 investissements de grande envergure, en identifiant les projets à engager dans l’immédiat et en préparant les initiatives futures de manière à ce qu’elles puissent s’adapter à l’évolution du contexte. En analysant ces 14 projets, l’équipe de la Banque mondiale a constaté que 75 % des investissements envisagés (soit 2,0 milliards de dollars) suffisaient pour atteindre les cibles de fiabilité de l’approvisionnement en eau. Les millions supplémentaires n’amélioraient en rien la situation. La ville a donc économisé ainsi quelque 700 millions de dollars.

Les compagnies des eaux ont l’habitude des gros chantiers : stations de pompage, barrages, usines de traitement des eaux ou tunnels sous les montagnes. « Mais nous avons constaté qu’une partie de leur plus-value réside dans les investissements ‘doux’ : elles peuvent encourager la conservation et le recyclage de l’eau ; réaliser des investissements écologiques dans les bassins versants en amont, en travaillant avec les agriculteurs et les éleveurs ; et améliorer le contrôle de la qualité de l’eau
avec les sociétés minières, pour protéger cette ressource », ajoute M. Carter.

Pour la première fois de son histoire, la SEDAPAL s’est rapprochée des ONG pour protéger les bassins hydrographiques et les nappes phréatiques. Elle commence aussi à sensibiliser les consommateurs pour réduire la consommation par ménage, et à étudier avec la municipalité des solutions visant à utiliser de l’eau recyclée pour arroser les espaces verts. Ce travail analytique a su séduire les organismes chargés de la réglementation et du budget. La SEDAPAL a également sollicité une aide supplémentaire de la Banque mondiale, notamment pour compléter les investissements matériels classiques.

Le travail avec les ONG péruviennes présente un réel intérêt parce que celles-ci peuvent intervenir au plus près des communautés pour la gestion des bassins versants supérieurs (les infrastructures « vertes ») et le suivi environnemental. La volonté de la SEDAPAL de former à la méthode DMU intéresse aussi les universités, afin de pouvoir appliquer cette technique dans d’autres villes du Pérou et, plus globalement, de la région andine elles aussi menacées par les pénuries d’eau.

La méthode DMU s’affirme de plus en plus comme un outil incontournable dans les domaines exigeant une planification et des investissements de long terme. Des participants au colloque de clôture organisé autour de l’étude sur Lima, originaires d’Argentine, du Brésil et du Paraguay, ont déjà pris contact avec les bureaux locaux de la Banque mondiale pour solliciter son aide. Si cette analyse s’applique bien à la planification de l’approvisionnement en eau, elle est également adaptée aux transports, à l’énergie, à la gestion des inondations et à l’urbanisme.

Un document de recherche récent de la Banque mondiale (a) analyse plus en détails l’étude sur Lima. La Banque mondiale a également publié un nouveau manuel méthodologique pour aider les responsables de projets à démontrer la robustesse de leurs initiatives, intitulé Confronting Climate Uncertainty in Water Resource Planning and Project Design: The Decision Tree Framework (a).


Api