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Les récupérateurs de déchets en Amérique latine

07 mai 2015


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Moana Nunes, ramasseuse de matériaux recyclables

Mariana Kaipper Ceratti / Banque mondiale

Sur les 15 millions de personnes qui vivent de la récupération des déchets dans le monde, quatre millions habitent en Amérique latine. Au moins 75 % d’entre elles travaillent dans des conditions insalubres

Pendant 23 ans, la vie d’Ednalva Belo da Silva, 47 ans, a suivi la même terrible routine : elle se levait tôt et travaillait jusqu’à l’épuisement à la décharge de Parelhas, ville de 20 000 habitants située dans le nord-est du Brésil. Les montagnes d’ordures qu’on y trouve lui permettaient de nourrir et d’habiller ses six enfants, dont deux sont adoptés.

Moana Nunes n’a que 19 ans. Et pourtant, elle a déjà derrière elle une longue expérience des décharges. Elle avait six ans quand son père a quitté le foyer familial. Pour aider sa mère, elle a d’abord travaillé la moitié de la journée seulement, à Caicó, à 60 kilomètres de Parelhas. Après l’école primaire, elle y passait toutes ses journées.

Depuis plus d’un an maintenant, Ednalva et Moana travaillent comme « collecteurs de matériaux recyclables », et ce vocable n’est pas qu’une manière politiquement correcte de présenter les choses. La nature de leur travail a changé du tout au tout, depuis que les municipalités ont interdit la récupération informelle des déchets et mis sur pied des programmes de collecte sélective.

Les deux femmes travaillent dans une association coopérative locale. Elles portent un uniforme et ne manipulent que des détritus secs, exempts de restes de table et autres résidus organiques. Elles ont des heures de travail fixes. Elles passent une partie de la journée à l’extérieur, pour faire la collecte, et l’autre dans un entrepôt, pour séparer les matériaux recueillis, qui sont ensuite revendus à des entreprises.

Dans leur nouveau milieu de travail, elles n’ont plus à supporter la puanteur des décharges et elles ne s’exposent qu’à des risques de maladie minimes. À la fin du mois, l’association répartit les gains entre ses membres.

La parole remplace le couteau

Pour qui a travaillé des années dans des conditions inhumaines, cette situation nouvelle offre de nombreux avantages — une meilleure santé, plus de temps pour étudier —, mais elle présente aussi des difficultés inattendues.

Les collecteurs « professionnels » sont plus visibles. Alors qu’ils travaillaient auparavant à l’orée de la ville, ils sillonnent maintenant les rues à la recherche des matériaux recyclables. Au début, on ne leur réservait pas un bon accueil. « On nous disait de nous en aller ; souvent, on refusait même de nous donner un verre d’eau », confie Moana.

Autre différence : le travail dans les décharges était extrêmement individualiste. Les collecteurs capables d’en faire plus gagnaient plus d’argent. « Les conflits se réglaient à coup de couteau », rappelle Joseilson Ferreira, éducatrice de rue pour Caritas, organisation qui soutient les nouvelles coopératives de Caicó et de Parelhas.

« Ce ne sont plus les mêmes conflits aujourd’hui : si quelqu’un ne respecte pas les règles ou ne se présente pas au travail, on le sanctionne. À l’entrepôt, si quelqu’un ne fait pas sa part, un collègue finit toujours par le remarquer. Mais la façon de régler les problèmes aussi a changé : il y a plus de dialogue, maintenant », dit-elle.



« Dans les décharges, les conflits se réglaient à coup de couteau  »

Joseilson Ferreira

éducateur de rue pour Caritas


Le fait de s’autogérer — sans dépendre d’un contremaître ou de quelqu’un d’autre pour savoir quoi faire — mais aussi de diviser les profits constituent deux autres nouveautés importantes. Curieusement, Moana affirme que ses revenus ont diminué. Avant, elle gagnait environ 1 000 réaux brésiliens tous les 15 jours, alors qu’elle en touche maintenant entre 600 et 900.

À Parelhas, le coup est encore plus rude : le salaire mensuel est de 215 réaux brésiliens en moyenne, et les collecteurs dépendent des allocations du programme Bolsa Familia et des paniers de la banque alimentaire municipale.

Rêves d’avenir

« Malgré tout, mon travail aujourd’hui n’a rien à voir avec la vie dans les décharges », témoigne Ednalva. « J’étais très isolée, très agressive, parce que je ne supportais pas les humiliations qu’on nous faisait subir. Aujourd’hui, j’aime fréquenter mes collègues. Et puis, je suis retournée à l’école. »

Elle ajoute qu’avec le temps, les gens se rendront compte de l’importance des collecteurs de déchets pour la protection de l’environnement : « Partout où nous passons, plus personne n’éventre les sacs poubelle pour y prendre ce qui les intéresse, en éparpillant les détritus sur le trottoir.»

Pour qu’une coopérative puisse accroître ses revenus, il faut qu’elle élargisse son territoire d’exploitation. Pour l’instant, aucune n’a l’infrastructure nécessaire pour étendre ses activités à l’échelle de toute la ville.

Les choses pourraient changer bientôt, cependant, dans le cadre de la Rio Grande do Norte Sustentavel Initiative, qui est appuyée par la Banque mondiale et administrée par l’État du Río Grande do Norte. Grâce à ce financement, les coopératives pourront construire leurs propres entrepôts et acheter l’équipement nécessaire pour traiter un plus gros volume de matières recyclables. Elles recevront aussi de l’assistance technique et une formation en gestion commerciale.

« Cet investissement transformera les membres des coopératives en de véritables chefs d’entreprise de l’économie sociale et environnementale », selon Fátima Amazonas, directrice du projet à la Banque mondiale.

L’expérience menée dans les deux villes est un modèle dont on s’inspire ailleurs en Amérique latine, notamment en Argentine et au Pérou. Il reste encore beaucoup à faire, cependant : sur les 15 millions de personnes qui vivent de la récupération des déchets dans le monde, quatre millions habitent en Amérique latine. Au moins 75 % d’entre elles travaillent dans des conditions insalubres. On estime qu’au Brésil seulement, il y aurait entre 500 000 et 800 000 de ces collecteurs.


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