DISCOURS ET TRANSCRIPTIONS

Le développement mondial à un moment charnière : conversation avec le Président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim

18 juillet 2012

World Bank Group President Dr. Jim Yong Kim Washington, DC, États-Unis

Transcription

Allocution d’ouverture

M. KIM : Merci. C’est un grand plaisir que d’être présent ici, mais, Strobe, quand vous dites — vous qui connaissez si bien Washington — que mes successeurs se sont rendus ici, je me demande : « Sait-il quelque chose que j’ignore ? ». Strobe, il me reste encore cinq ans...

Je vous remercie pour votre aimable présentation, et j’aimerais dire quelques mots avant le débat.

Kemal, je suis très heureux de me trouver en votre compagnie aujourd’hui. Vous êtes l’un des héros de la Banque mondiale. 

À bien des égards, la Brookings Institution — et le programme consacré à l’économie mondiale et au développement que vous dirigez — est un modèle en matière de recherche empirique sur les politiques publiques, une démarche essentielle pour la Banque mondiale.

Comme nombre d’entre vous le savent, je suis arrivé à la Banque mondiale il y a trois semaines et je continue de découvrir cette grande institution. Permettez-moi donc de profiter de cette rencontre pour partager avec vous mes premières réflexions sur le rôle que la Banque joue aujourd’hui dans le domaine du développement mondial. J’aimerais, à ce sujet, insister sur deux points. 

Tout d’abord, la décennie écoulée a été très positive pour de nombreux pays en développement, même s’il y a des exceptions. Les progrès n’ont pas été faciles : il a fallu déployer beaucoup d’efforts, tirer les enseignements des réussites et des échecs, procéder à des réformes audacieuses et sceller de solides partenariats. Il est certain que les résultats obtenus durant les dix dernières années incitent à l’optimisme au sujet de la prochaine phase de notre action en faveur du développement. 

Ensuite, nous pouvons certes être fiers des progrès accomplis durant la dernière décennie, mais force est de constater que 1,3 milliard d’êtres humains vivent encore avec moins de 1,25 dollar par jour. Cette situation souille notre conscience collective. Il est impératif, d’un point de vue moral et économique, de lutter vigoureusement contre la pauvreté. Nous devrons relever plusieurs défis majeurs pour progresser durant l’étape suivante du développement mondial. En tant qu’institution d’envergure planétaire, composée de 188 États membres, la Banque mondiale doit jouer un rôle central dans la recherche des solutions qui permettront l’avènement d’un monde sans pauvreté. Pour y parvenir, la Banque doit toutefois évoluer et s’améliorer. J’aimerais développer ces deux points.

Durant la dernière décennie, le monde en développement a été le théâtre de phénomènes remarquables. Depuis 2000, près de 30 pays en développement connaissent une croissance annuelle d’au moins 6 %. Nous n’avons jamais assisté à une évolution aussi rapide et aussi soutenue dans un aussi grand nombre de pays. Les pays à revenu élevé ayant enregistré eux aussi une croissance économique (d’environ 1,6 %), nous avons assisté à un double phénomène de croissance et de convergence. Les pays en développement sont maintenant le moteur de l’économie mondiale : ils sont à l’origine des deux tiers environ de sa croissance. Nous pouvons vraiment affirmer que le concept de « Décennie du développement », qui nous avait échappé pendant 50 ans, s’est finalement concrétisé.

L’histoire de cette transformation ne se limite pas à l’expérience de pays émergents tels que l’Inde et la Chine. Le changement est largement réparti : il touche des pays enclavés comme le Rwanda — un pays dans lequel je me suis rendu de nombreuses fois —, des pays de petite taille comme le Laos ou de grandes nations comme l’Inde, des États dépourvus de ressources naturelles comme l’Éthiopie et même des pays naguère en proie aux conflits comme le Mozambique.

L’histoire de cette transformation est aussi celle des progrès accomplis dans la lutte contre la pauvreté. Des millions d’êtres humains ont échappé à la misère ; le nombre de familles qui envoient leurs enfants à l’école a augmenté considérablement, ainsi que celui des populations qui ont accès à l’électricité, à l’eau potable et aux soins de santé. En Afrique, le taux de diminution de la mortalité juvénile est deux fois plus élevé qu’il y a dix ans. La proportion globale de la population des pays en développement vivant avec moins de 1,25 dollar par jour était de 22 % en 2008, soit la moitié du pourcentage enregistré en 1990. L’objectif du Millénaire pour le développement consistant à réduire de moitié l’incidence de l’extrême pauvreté constatée en 1990 est atteint.

Un enseignement se dégage de la décennie écoulée : tout le monde peut prétendre au progrès. Rien n’est prédéterminé. Je suis venu vivre aux États-Unis après avoir quitté un pays qualifié un temps de « cas désespéré » : je suis donc très bien placé pour savoir que nous devons faire très attention à ne plus jamais coller cette étiquette à aucun pays.

Il reste certes énormément à faire, mais, au moment où je prends les rênes de la Banque mondiale, je suis profondément convaincu que tous les pays peuvent promouvoir la prospérité et éliminer la pauvreté. 

Il existe de nombreuses différences d’un pays à l’autre, mais les pays qui ont connu une croissance continue présentent des aspects communs : ils jouissent d’une stabilité politique et leurs dirigeants appliquent des politiques économiques prudentes, mettent des infrastructures et des services essentiels à la disposition de la population et agissent dans une perspective à long terme ; ces pays, en outre, exploitent les possibilités offertes par les marchés mondiaux et possèdent un secteur privé dynamique et compétitif.

Grâce à ses prêts, son savoir et ses compétences, la Banque mondiale leur a fourni un appui important et les a aidés à progresser.

Durant les trois dernières semaines, j’ai rencontré des centaines d’employés de la Banque et j’ai découvert de très nombreux exemples de situations où l’institution donne le meilleur d’elle-même. Elle a œuvré avec la Chine à l’aménagement de terrasses pour permettre aux petits exploitants agricoles d’accroître leurs cultures et leurs revenus, un programme actuellement mis à l’essai sur les collines du Rwanda. La Banque a collaboré avec diverses autorités nationales pour améliorer la gestion et la transparence des finances publiques de manière à parvenir à une meilleure utilisation de l’argent des contribuables. 

La Banque aide les pays à partager leurs expériences à travers les continents. Grâce aux efforts de développement et de transfert des connaissances qu’elle a engagés, la transition économique de la Turquie est devenue une source d’inspiration pour les réformateurs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. De nombreux pays africains imitent les services indiens de technologies de l’information et certains d’entre eux bénéficient des connaissances agricoles du Brésil.

Dans l’ensemble du monde en développement, la Société financière internationale — l'institution du Groupe de la Banque qui opère dans le cadre du secteur privé — et l’Agence multilatérale de garantie des investissements — la MIGA — ont pris l’initiative de proposer des démarches innovantes pour mobiliser les investissements privés dans des secteurs tels que l’agriculture, l’industrie manufacturière et les énergies propres.

Mais, de la même façon que ces pays ont démontré que la réussite et l’échec n’étaient pas prédéterminés, nous savons aussi que les progrès futurs ne sont pas acquis d’avance. Il reste beaucoup à faire pour accélérer la lutte contre la pauvreté mondiale, un domaine dans lequel je discerne quatre grands défis :

Le premier consiste à préserver les progrès accomplis sur le plan du développement face aux risques économiques existant dans le monde.

Deuxièmement, nous devons étendre le développement aux pays qui en sont exclus, notamment les États fragiles et touchés par un conflit.

Le troisième défi consiste à faire en sorte que la croissance soit durable et le quatrième à la rendre solidaire.

Dans notre monde interdépendant, nous savons que les crises qui éclatent dans une région ou un secteur peuvent toucher l’ensemble des pays. La crise de la zone euro par exemple, même si elle est maîtrisée, pourrait réduire de 1,5 % la croissance dans la plupart des régions du monde. Une crise majeure en Europe risquerait d’abaisser le PIB des pays en développement de 4 % ou plus, ce qui suffirait à déclencher partout une profonde récession. De tels développements menacent de remettre en cause une grande partie des succès remportés récemment sur le front de la lutte contre la pauvreté.

Pour parler plus concrètement, disons que ce qui se passe aujourd’hui en Europe à une incidence sur les pêcheurs sénégalais comme sur les programmeurs indiens. Il est donc urgent que les pays européens prennent toutes les mesures nécessaires pour rétablir la stabilité. Les initiatives prises récemment en faveur de la mise en place d’unions budgétaires et bancaires me paraissent encourageantes, de même que la décision de certains pays du G-20 de mettre des ressources supplémentaires à la disposition du FMI. 

La Banque mondiale est prête à aider les pays en développement à préserver leur croissance et leurs emplois et à protéger leurs citoyens pauvres. Grâce à la généreuse reconstitution des ressources et à l’augmentation de capital de l’IDA, la Banque dispose des moyens nécessaires pour accroître ses prêts et ses investissements et faire profiter les pays de ses compétences techniques incomparables. En concertation avec nos clients, nous pouvons décaisser rapidement des fonds à l’appui d’investissements générateurs de croissance. Nous pouvons aider les pays à améliorer la qualité de leurs dépenses budgétaires. Les ressources de l’IFC permettent d’accorder des crédits aux petites et moyennes entreprises et de faciliter le financement du commerce. L’IFC, enfin, apporte son soutien aux filiales de banques d’Europe occidentale et d’autres institutions bancaires dans les pays émergents de manière à accroître la liquidité et le crédit.

Nous pouvons aider les pays à mettre en place des systèmes de protection sociale d’un bon rapport coût-efficacité à même de protéger les individus contre les chocs. Les travaux que j’ai effectués auprès des populations locales à travers le monde m’ont appris que les plus pauvres sont les plus exposés au risque de sombrer encore plus profondément dans la misère. Lorsque la maladie frappe le soutien de famille, elle compromet l’avenir de la famille toute entière : je l’ai constaté très souvent dans le cadre de mon travail. Trois personnes vulnérables sur cinq n’ont pas accès à des dispositifs de protection sociale dans les pays en développement et quatre sur cinq dans les pays les plus pauvres. 

La protection sociale doit être disponible de manière continue afin de permettre aux populations de mieux résister à des chocs tels que la maladie ou les crises financières. La mise en place de cette protection nécessite une volonté politique, mais, heureusement, les filets de protection sociale efficaces ne sont pas nécessairement coûteux. Le coût des programmes phares du Mexique et du Brésil ne représente environ que 0,5 % du PIB de ces pays, c’est-à-dire un montant bien inférieur à ce que d’autres pays dépensent dans le cadre de programmes non ciblés et moins efficaces ou au titre de subventions sur les carburants. En collaboration avec les autorités nationales, la Banque mondiale s’est efforcée de renforcer les filets de protection sociale dans 40 pays. Notre objectif est de faire en sorte que chaque pays en développement dispose d’un système de protection sociale efficace et durable.   

J’en viens maintenant au deuxième défi. Au-delà de la volatilité ambiante, certaines régions et certains pays marqués par des cycles répétés de conflit et d’instabilité restent à la traîne. Un milliard et demi d’êtres humains vivent dans des zones fragilisées ou touchées par un conflit. Aucun pays à faible revenu au contexte fragile ou frappé par un conflit n’est en bonne voie pour atteindre un seul objectif du Millénaire pour le développement. La Banque mondiale doit être capable de beaucoup mieux répondre aux besoins de ces pays et de leur apporter l’aide financière et le support technique nécessaire au moment opportun. 

Prenons l’exemple de l’Afghanistan, où la Banque mondiale s’est associée au gouvernement pour créer le Programme de solidarité nationale dans le cadre duquel est expérimentée une approche selon laquelle les conseils locaux assument la direction de projets visant à promouvoir la reconstruction en milieu rural et à réduire la pauvreté. À ce jour, 20 millions de personnes ont tiré parti du programme, mis en œuvre dans 28 000 villages dispersés dans toutes les provinces afghanes. C’est ce type d’action que la Banque doit étendre à d’autres États fragiles.

Troisièmement, la prochaine étape du développement nécessitera — y compris dans les pays qui obtiennent de bons résultats — un surcroît de changements structurels pour soutenir la croissance. Les pays à revenu intermédiaire doivent diversifier leurs sources d’énergie. Ils doivent moderniser leurs structures économiques et leurs programmes publics. Ils doivent créer des emplois de qualité pour répondre aux attentes croissantes de leurs citoyens. Ces pays disposent d’un nombre grandissant d’options pour financer leur développement, mais nombre d’entre eux continuent de s’adresser à la Banque mondiale pour obtenir des prêts et bénéficier de son savoir-faire et de ses compétences. Ils ont besoin en particulier d’un partenaire plus souple qui puisse les aider à pallier leurs carences en matière d’infrastructures et de capacités institutionnelles. 

Enfin, la croissance et le développement doivent être fondés sur la solidarité et profiter au plus grand nombre. Au moment même où un nombre sans précédent d’habitants des pays en développement accède aux classes moyennes, certaines couches les plus démunies de la population sont laissées pour compte et certaines catégories de classes moyennes sont menacées de retomber dans la pauvreté. Comme nous l’ont rappelé les jeunes Égyptiens et Tunisiens, les effets positifs du développement sont inégaux et incomplets même dans les pays à revenu intermédiaire. Les demandes en faveur du respect des droits des individus, de la primauté du droit et de la bonne administration de la justice vont de pair avec le développement solidaire et exigent que les institutions soient plus ouvertes et plus comptables de leurs actions. 

C’est pourquoi la Banque mondiale élargit ses partenariats. À la lumière des enseignements du printemps arabe, elle a entrepris de créer un Partenariat mondial pour la responsabilité sociale qui apporte des mises de fonds prélevées sur le revenu de la BIRD et mobilise des ressources auprès des fondations et des bailleurs de fonds bilatéraux. C’est la première fois que la Banque utilise une partie de ses revenus pour appuyer spécifiquement un partenariat avec la société civile. 

Nous nous efforcerons de faire à la Banque ce que les pays qui ont obtenu les meilleurs résultats ont mis en œuvre durant les dix dernières années. Nous travaillerons sans relâche, nous continuerons à déterminer ce qui donne ou non de bons résultats et nous engagerons des réformes audacieuses au moment où elles s’imposeront ; qui plus est, nous assumerons nos responsabilités auprès des populations que nous servons, de manière à être jugés en fonction de nos résultats et pas seulement selon nos intentions.    

J’ai commencé cette allocution en mentionnant les réalisations de la décennie écoulée. Je veux la conclure en parlant des promesses des dix prochaines années. Les pays développés, qui ont apporté une contribution importante par le biais de leur aide, doivent continuer sur cette voie, car il est de leur intérêt de promouvoir une économie mondiale forte et dynamique. Les pays émergents doivent accroître leurs contributions en proportion de leur poids économique grandissant. 

Le monde dispose de ressources, de connaissances et d’expériences sans précédent pour promouvoir le programme de développement. J’espère que la prochaine décennie se caractérisera par une forte convergence — une décennie durant laquelle nous abaisserons la pauvreté à des niveaux que nous n’avons peut-être jamais imaginés ; une décennie pendant laquelle davantage d’êtres humains accéderont à la classe moyenne planétaire en bénéficiant de meilleures conditions de vie et de possibilités plus vastes ; une décennie, enfin, au cours de laquelle le monde s’attellera à la tâche cruciale consistant à léguer une planète plus saine à la prochaine génération. Il faut agir dès maintenant, la tâche est urgente. J’ai hâte de participer au débat.

Merci.