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TRIBUNE

Un bond numérique pour le monde arabe

Carlo Rossotto

Jeune Afrique

05 février 2014

C’est au Moyen-Orient qu’est née la science qui a permis de concevoir la fibre optique, ce matériau qui constitue l’ossature de l’internet haut débit aujourd’hui. En remontant le cours des innovations et des découvertes qui ont conduit à la fibre optique, il y a tout d’abord l’Égypte antique et les Assyriens, auxquels on doit les premières lentilles. Plusieurs siècles plus tard, les philosophes grecs s’appuient sur cette invention pour formuler les premières théories d’optique — Platon (v. 428-348 av. J.-C.), Euclide (v. 330-275 av. J.-C.) et Ptolémée (v. 90-168 apr. J.-C.) —, lesquelles viendront à leur tour alimenter les travaux de savants musulmans tels que le philosophe Al-Kindi (801–873), le mathématicien Ibn Sahl (v. 940–1000) et le philosophe et homme de science Ibn al-Haytham (v. 965-1040), considéré comme le père de l’optique moderne. Plus récemment, grâce aux apports de l’électromagnétisme et aux avancées de la physique moderne, ces principes fondamentaux seront appliqués à la fabrication des fibres optiques utilisées dans les télécommunications. Une invention dont les conséquences se révèleront considérables, puisqu’elle permet notamment, via les réseaux haut débit d’aujourd’hui, d’assurer une transmission instantanée des connaissances et des informations aux quatre coins du monde. À présent, il appartient à la région du globe qui a été le berceau de ces technologies optiques de mettre leur potentiel de transformation économique et sociale à portée de tous les citoyens et d’en faire un moteur de croissance.

L’internet haut débit est un véritable accélérateur de développement. Le haut débit est en fait, l’éducation à portée de main pour des petites filles qui en étaient privées jusque-là. C’est aussi la possibilité, fantastique, d’apporter à des communautés marginalisées de nouvelles perspectives et de leur offrir un espace d’expression. À l’échelle de la région Moyen-Orient et l’Afrique du Nord tout entière, c’est la perspective de faire progresser la compétitivité et l’intégration commerciale, et de rattraper ainsi des régions du monde plus avancées à cet égard.

À l’heure actuelle, cependant, ces multiples retombées sont loin de se concrétiser : la région Moyen-Orient Afrique du Nord affiche des taux de pénétration du haut débit largement inférieurs à ceux enregistrés ailleurs dans le monde. Ceci n’est pas imputable au manque de talents humains ou de ressources. Ceci s’explique tout simplement dans le coût exorbitant de l’accès à cette technologie. Pour plus de la moitié des Marocains, par exemple, un abonnement à l’internet mobile haut débit s’élève à plus de 26 % de leur revenu mensuel. Et le Maroc est plutôt bien loti par rapport au reste de la région, où ce coût peut représenter plusieurs fois le montant du revenu mensuel. Dans ces pays, le marché de l’accès à internet est en général dominé par un petit nombre d’acteurs, ce qui ne favorise guère les baisses de prix ni l’amélioration de la qualité. La région est déjà parcourue de centaines de kilomètres de câbles en fibre optique qui appartiennent aux entreprises de service public des secteurs de l’énergie et des transports, mais qui sont utilisés qu’à une très faible fraction de leurs capacités. C’est le cas, par exemple, de l’Algérie : ses 20 000 kilomètres de câbles optiques sont un atout considérable qui, s’il était exploité dans le cadre de dispositions règlementaires appropriées, pourrait faire du pays un nouvel acteur régional.

La région Moyen-Orient Afrique du Nord possède donc clairement un potentiel à développer. La réalisation de ce potentiel, qui doit s’inscrire dans un environnement plus compétitif, pourrait permettre de concrétiser toutes les bénéfices pouvant être apportés par l’internet haut débit et propulser la région vers l’avant.

L’exemple de l’Europe de l’Est et de l’Asie montre comment des pays qui ont su libéraliser les marchés de l’internet, tant sur le plan des infrastructures et des réseaux que dans le domaine des services et des contenus numériques, sont parvenus à dépasser des économies pourtant plus avancées. Une telle démarche pourrait aussi porter ses fruits dans le monde arabe, mais cela exige que ces pays soient déterminés à libéraliser leurs marchés et à mettre en œuvre des réformes réglementaires profondes. Le fossé que l’on constate entre la région Moyen-Orient Afrique du Nord et d’autres régions du monde tient principalement à la structure du marché et à la concurrence, ainsi qu’à la gouvernance. On peut y remédier en introduisant des mesures qui visent à renforcer la concurrence, éliminer les monopoles, autoriser l’arrivée d’un plus grand nombre d’opérateurs, lutter contre les positions dominantes et abaisser les barrières structurelles et réglementaires auxquels se heurtent les nouveaux entrants. Il faut aussi tirer parti des réseaux de fibre optique actuellement sous-utilisés pour renforcer la connectivité nationale et internationale dans un environnement compétitif. Par ailleurs, la population jeune et urbaine du Moyen-Orient Afrique du Nord va exercer des pressions très fortes sur la demande de haut débit, d’une part, et sur celle de l’immobilier, d’autre part. Or, il est possible de satisfaire ces deux demandes en même temps en assurant une meilleure coordination entre le bâtiment et de nouvelles modalités pour l’offre d’infrastructure haut débit, le but étant de faire en sorte que la mise à disposition de capacités haut débit soit partie intégrante de la construction de nouveaux logements.

Enfin, rappelons que le secteur des télécommunications attire depuis longtemps des capitaux dans la région ; de fait, ces dix dernières années, il a constitué le moteur des investissements directs étrangers dans la plupart des pays. Si l’on mettait en place le cadre règlementaire approprié au niveau national et régional, ces capitaux pourraient financer un essor rapide des réseaux haut débit et mettre ainsi en place les fondements d’une innovation et d’une croissance portée par les technologies mobiles et internet.

Face à l’explosion de la demande de haut débit au sein d’une population jeune et férue de technologie, le monde arabe a la possibilité d’y répondre en bâtissant un environnement concurrentiel dynamique. Avec, à la clé, un coup d’accélérateur pour la croissance économique: des études montrent en effet qu’une hausse de 10 % du nombre d’abonnés au haut débit conduit à un accroissement de 1,4 % de la croissance du PIB et à une augmentation de 4,3 % des exportations. Chaque emploi créé dans la construction des réseaux génère jusqu’à trois emplois de plus dans le reste de l’économie. Autre argument de poids pour la région : le secteur des télécommunications offre des débouchés tout particulièrement aux femmes et aux jeunes, alors que le chômage frappe durement ces deux catégories de la population.

Tels sont les bienfaits qu’a légués, virtuellement, Ibn al-Haytham. Ce qui manque actuellement aux peuples du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, c’est un environnement qui leur permette de cueillir les fruits de cet héritage.