ARTICLE 25 mai 2018

Sauver les « super aspirateurs » de l’Océan : aux Seychelles le SWIOFish stoppe la surpêche du concombre de mer

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Les concombres de mer sont séchés avant d’être exportés vers la China. 

Photo : Mahen Bujun


LES POINTS MARQUANTS

  • Petits « aspirateurs nettoyeurs » du fond de la mer, les concombres de mer sont menacés d’extinction car ils sont très prisés, surtout en Asie, pour leur saveur délicate mais aussi pour les vertus médicinales et aphrodisiaques qu’on leur prête.
  • Aux Seychelles, une évaluation récente du stock d'holothuries (leur nom scientifique) soutenue par la Banque mondiale, a abouti à l'introduction de quotas et à la diminution de la saison légale pour les pêcheurs, qui peuvent plonger jusqu'à 30 mètres de profondeur pour trouver leurs prises.
  • Financé par la Banque mondiale, le projet SWIOFish s’attache à stopper l’épuisement des stocks et à prévenir la chute rapide de cette pêche au niveau mondial.

ÎLE DE MAHE, RÉPUBLIQUE DES SEYCHELLES - Ulrich Banboche a pris la goélette pour une sortie matinale en mer à la recherche de concombres de mer. Pour attraper cet animal marin très prisé, ce plongeur de 29 ans plongera jusqu’à 30 ou 35 mètres de profondeur dans les eaux chaudes opales du sud-ouest de l'océan Indien.

Les concombres de mer, petits aspirateurs du fond marin, sont des parents éloignés des étoiles de mer. Ils ont été traqués par les plongeurs seychellois pendant plus de 100 ans, avant d’être exportés vers la fin des années 1800. Ces créatures sont très prisées pour leur saveur raffinée, mais sont aussi utilisées comme remède populaire, et aphrodisiaque, surtout en Asie. Pendant la majeure partie du XXe siècle, les concombres de mer abondaient au large du rivage et des récifs, et étaient pêchés en quantités raisonnables. Mais au cours des deux dernières décennies, la pêche aux concombres de mer s'est intensifiée rapidement aux Seychelles, principalement en raison de la forte demande sur le marché international, surtout de la Chine, entraînant une surexploitation des stocks.

Les prises d'holothuries capturées dans les eaux des Seychelles ont atteint leur sommet en 2012 et, depuis lors, elles ont régulièrement diminué. Une évaluation récente des stocks de concombres de mer, appuyée par le projet de gouvernance et de croissance partagée des pêches du Sud-Ouest de l'océan Indien (SWIOFish), financé par la Banque mondiale, a abouti à l'introduction de quotas. L'effort financé par la Banque mondiale vise à stopper ce déclin et à prévenir la chute rapide de cette pêche au niveau mondial. Financé par L’Association internationale de développement (IDA), le Fonds pour l'environnement mondial (FEM) et d’autres partenaires, le programme SWIOFish a pour but d’aider les pays à maintenir ou augmenter leurs ressources halieutiques prioritaires ainsi que les avantages offerts par le secteur de la pêche, notamment en matière de réduction de la pauvreté et de sécurité alimentaire.  

Les gens commencent à peine à comprendre le rôle important de filtrage joué par les concombres de mer dans les écosystèmes océaniques de plus en plus fragiles. Même s’ils sont moins nombreux qu’il y a un quart de siècle, on peut encore observer des concombres de mer en train de se nourrir ou de passer l'aspirateur au fond de l'océan, au large des côtes seychelloises. « Ces invertébrés sont des superstars du nettoyage océanique et sont extrêmement importants pour les écosystèmes marins », explique le professeur Iria Fernandez-Silva, membre de l'Académie des sciences de Californie. « Ne serait-ce que par ce rôle d’entretien de l’océan, cela vaut la peine de protéger leur nombre. » En 2014, environ 16 espèces d'holothuries étaient menacées d'extinction selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) .

Les espèces d'holothuries les plus prisées en Asie - tétine, tétine blanche et piquante - sont également surexploitées et en voie de disparition. Une fois que les prises ont atteint un pic et suivent une trajectoire descendante, à part l’interdiction complète de la pêche, il est peu probable que d’autres interventions puissent reconstituer les stocks puisque la reproduction a déjà été fortement altérée.

Aux Seychelles, le SWIOFish a aidé l'Autorité de pêche à renforcer le comité consultatif de cogestion des holothuries en améliorant la collecte de données et la collaboration avec les capitaines et les plongeurs afin d’établir une évaluation plus récente de la situation, tout en travaillant étroitement avec la communauté des pêcheurs. Le projet SWIOFISH soutient également la pêche à Madagascar, aux Seychelles, aux Maldives, aux Comores, en Tanzanie et au Mozambique.


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Ulrich Banboche, pêcheur seychellois de 29 ans, pêche le concombre de mer depuis 13 ans.

Photo : Noel Kokou Tadegnon


Dans les profondeurs de l’océan avec un pêcheur de concombres de mer

Banboche avait 11 ans lorsqu’il a fait sa première plongée pour pêcher des concombres de mer et il plonge régulièrement depuis ses 16 ans. Il explique que tous les Seychellois, y compris les plongeurs, comprennent et acceptent la fermeture de la saison de pêche, qui a récemment été prolongée de trois à quatre mois, sur les recommandations du SWIOFish. Cette fermeture fait partie d'une série de mesures de gestion visant à contrôler la pression exercée par la pêche, notamment la limitation du nombre de permis de pêche délivrés et le nouveau système de quotas.

« Il faut beaucoup de concentration pour trouver les concombres », confie Banboche qui nous décrit ses compétences tout en chargeant du riz pour tenir plusieurs semaines sur le bateau, avec quatre autres plongeurs et deux membres d'équipage. « J'ai acquis un instinct professionnel qui me permet de repérer les bons endroits. » Avec le temps, il a appris à plonger plus profond et à rester plus longtemps sur le bateau, « Parfois, je reste sous l'eau 30 à 35 minutes, parfois même 45 minutes à une heure. Après une plongée, je dois me reposer pendant au moins une heure. » Ses sorties en mer peuvent durer jusqu’à 25 jours, parfois même plus longtemps.

Le SWIOFISH, qui soutient aussi la formation des plongeurs pour réduire les accidents, a introduit des tests médicaux obligatoires pour les plongeurs, dont beaucoup prennent des médicaments, en particulier des opioïdes, pour atténuer la douleur et tuer l'ennui, selon les plongeurs et les spécialistes de la pêche. Par ailleurs, tous les plongeurs sont maintenant assurés et sont tenus de suivre certaines recommandations : ne pas effectuer plus de trois plongées par jour, plonger par groupe de deux, ne pas consommer de drogue ou d'alcool (l’abus de drogue étant assez répandu chez les plongeurs), pas de plongée yo-yo (descente et remontée rapides) et aucun effort physique intense après la plongée.

Malgré cela, le travail est difficile et les études montrent qu’ils sont nombreux à être victimes d’accidents de décompression ou à perdre des membres à cause des attaques de requins. Banboche nous confie que sa femme lui avait demandé de s'arrêter cette année, après 13 ans de plongée, et aimerait qu’il se lance dans une pêche moins dangereuse au large de la goélette. Sharifa et Murline, ses deux fillettes de 9 et 5 ans sont d'accord avec elle.

« Parfois, je pars trop longtemps », avoue-t-il. « C'est vrai que je ne pourrai faire cela éternellement. »



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