NOTE 16 octobre 2017

L’inclusion sociale en Afrique : un rapide tour d’horizon

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Malgré les importants progrès qu’elle a réalisés dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, l’Afrique compte la moitié de la population mondiale extrêmement pauvre. La proportion de la population africaine vivant dans l’extrême pauvreté est tombée de 57 % en 1990 à 41 % en 2013 selon les dernières estimations (Beegle et al. 2016, Banque mondiale 2016a). Les groupes de population extrêmement pauvres seront toutefois de plus en plus concentrés sur le continent où 389 millions de personnes n’avaient toujours que moins de 1,90 dollar par jour pour vivre en 2013, soit un chiffre plus élevé que celui  enregistré pour l’ensemble des autres régions (Banque mondiale 2016a). La pauvreté recule par ailleurs plus lentement en Afrique que dans le reste du monde : l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud affichaient des taux de pauvreté analogues dans les années 90, mais ces derniers ont considérablement diminué pour s’établir à 4 % et 15 %, respectivement (Beegle et al. 2016, Banque mondiale 2016a). Enfin, outre que les populations pauvres y sont plus nombreuses que partout ailleurs, celles-ci ont des revenus qui sont, en moyenne, nettement plus bas que le seuil d’extrême pauvreté, soit 1,90 dollar par jour (Banque mondiale 2016a). Il est donc impératif, pour mettre fin à la pauvreté dans le monde, de prendre des mesures sans plus attendre en Afrique et de considérer les actions menées à cette fin dans une perspective d’inclusion : il sera ainsi possible d’analyser la pauvreté, non pas seulement en recensant les facteurs de corrélation, mais en déterminant les causes fondamentales de la situation, en cherchant à savoir pourquoi certains groupes sont représentés de manière disproportionnée parmi les pauvres et pourquoi certains membres de la population n’ont pas un accès à des services, notamment  d’éducation et de santé.

L’inclusion sociale s’entend du processus visant à améliorer les conditions dans lesquelles les individus et les groupes peuvent participer à la vie de la société (Banque mondiale 2013a). Les membres de la population participent à la vie de la société dans trois domaines interconnectés : les marchés  (du travail, du logement, du crédit, etc.), les services (alimentation en électricité, santé, éducation, approvisionnement en eau, etc.) et les espaces (politiques, culturels, physiques, sociaux, etc.). Il est nécessaire, pour améliorer les conditions de leur participation, de renforcer leurs capacités, de leur donner de plus amples opportunités et de leur permettre de vivre dans la dignité. L’identité est le principal facteur d’exclusion sociale. Les individus et les groupes sont exclus ou inclus selon leur identité. Les identités qui sont le plus souvent cause d’exclusion sont le sexe, le genre, la race, la caste, l’ethnicité, la religion, l’âge, le statut professionnel, le lieu de résidence et le handicap. L’exclusion sociale motivée par l’un quelconque de ces facteurs peut abaisser le statut social, ce qui va souvent de pair avec des revenus moins élevés, des dotations en capital humain plus faibles, un accès à l’emploi et aux services plus limité et peu de possibilités de se faire entendre dans le cadre des processus de prise de décision aux niveaux national et local. En Afrique, l’exclusion sociale se manifeste de diverses manières, mais certaines sont plus notables que d’autres :

Le nombre de jeunes augmente rapidement en Afrique, et cette évolution offre tout autant de possibilités qu’elle pose de risques. La moitié de la population de la région a moins de 25 ans (Banque mondiale 2014). D’ici 2050, l’Afrique comptera 362 millions d’habitants âgés de 15 à 24 ans (Banque mondiale 2014). Cette forte progression offre un contraste saisissant avec la situation observée dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord où la taille de cette cohorte s’est stabilisée, mais aussi  en Asie de l’Est, où la Chine pèse lourdement sur les résultats et où la taille de cette cohorte devrait tomber de 350 millions en 2010 à 225 millions à l’horizon 2050 (Banque mondiale 2014). Dans un contexte caractérisé par des politiques et des programmes bien conçus, une population jeune ouvre des perspectives considérables en générant un « dividende démographique ». Au cours des 10 prochaines années, toutefois, seulement un jeune Africain sur quatre, dans le meilleur des cas, devrait trouver un emploi salarié (Banque mondiale 2014). Ce manque de débouchés non seulement compromet la réalisation du dividende démographique, mais peut aussi, dans le pire des cas, promouvoir la radicalisation et la violence. Selon une étude réalisée au Kenya, par exemple, 57 des membres d’al-Shabaab qui ont été interrogés se sont joints à ce groupe avant d’avoir 24 ans (Botha 2014).

Les femmes ont, en Afrique, des possibilités qui sont en grande partie limitées par la violence et l’insécurité. Quarante-six pour cent des femmes du continent subissent des violences sexuelles d’une personne autre que leur partenaire, des violences physiques et sexuelles de leurs partenaires, ou les deux (Organisation mondiale de la santé 2013). En République démocratique du Congo (RDC), par exemple, entre 1,7 et 1,8 million de femmes ont indiqué avoir été victimes d’un viol (Peterman et al. 2011). Il est toujours difficile d’avoir accès à des services de santé maternelle, de sorte qu’un accouchement peut être dangereux ; plus de 200 000 femmes meurent en couches chaque année en Afrique (Banque mondiale 2015a). La possibilité pour les femmes de prendre part aux décisions qui les concernent est un aspect central de nombre de ces problèmes. Au Malawi et en RDC, par exemple, 34 % et 28 % des femmes mariées, respectivement, ne participent pas aux décisions concernant l’utilisation de leurs gains (Banque mondiale 2011). En même temps, 26 % des ménages africains sont dirigés par une femme, et forment un sous-groupe particulièrement vulnérable (Beegle et al. 2016). Pourtant, l’Afrique affiche un pourcentage élevé d’entrepreneures (33 %) (Banque mondiale 2016b), ce qui témoigne des possibilités et de la résilience des femmes de la région, qui pourraient contribuer à accélérer le développement du continent.

Les déplacements forcés sont un autre obstacle à l’inclusion en Afrique. La région accueillait 5,1 millions de réfugiés à la fin de 2016, soit 30 % du nombre total de réfugiés à l’échelle mondiale (HCR 2017), par suite de conflits, de persécutions, de violations des droits de l’homme, de catastrophes naturelles et de défaillances de la gouvernance. Si les réfugiés sont tributaires de l’aide et obligés de vivre dans des camps, les communautés d’accueil, qui habitent dans des régions isolées et sous-développées à proximité des frontières, comptent, elles aussi, parmi les plus pauvres et les plus en butte à l’exclusion dans leur propre pays. Le comté de Turkana au Kenya, par exemple, où se trouve le camp de réfugiés de Kakuma, affiche un taux de pauvreté de 88 % alors que la moyenne nationale est de 45 % (Kenya Bureau of Statistics 2014). La présence prolongée de réfugiés accroît encore les difficultés rencontrées par les communautés d’accueil, par exemple en provoquant une forte dégradation de l’environnement qui a des répercussions considérables sur les moyens de subsistance. Elle a toutefois aussi des effets positifs : le produit régional brut (PRB) de Turkana a augmenté de manière permanente de 3,4 % et l’emploi a progressé de 2,9 % au total par suite de la présence des réfugiés. Les indicateurs de la consommation  à proximité du camp sont plus élevés de 35 % dans un rayon de 5 km que dans d’autres parties du comté (Sanghi et al. 2016). Il est possible de promouvoir un développement inclusif en faveur des réfugiés et des populations d’accueil en prenant les mesures nécessaires.

Les conflits prolongés qui sévissent dans la région ont créé un autre groupe de population risquant d’être exclu de la société, à savoir les ex-combattants. Vingt pays de la région sont classés dans la catégorie des pays fragiles ou touchés par un conflit[1]. La corne de l’Afrique et la région des Grands Lacs sont le théâtre de conflits depuis plus de 20 ans. Selon les estimations de la Banque mondiale, en 2015, l’Afrique comptait 194 000 combattants dans des groupes armés[2]. Une étude des mouvements armés au Mali, réalisées à la demande du Programme transitoire de démobilisation et de réintégration (TDRP), qui est administré par la Banque, montre que les jeunes constituent la majorité des ex-combattants, et que 79 % de ces derniers ont entre 18 et 40 ans. La plupart des ex-combattants interrogés sont mariés (76,7 %), et 67,4 % d’entre eux ont entre 6 et 10 personnes à leur charge, ce qui témoigne de la nécessité impérative de leur fournir un soutien et de les réinsérer dans la société (Banque mondiale 2017a).

En Afrique, près d’un adulte en âge de travailler sur dix souffre d’un handicap (Mitra et al. 2013) [3]. Les personnes handicapées affichent fréquemment un taux d’achèvement des études primaires et un taux d’emploi plus faibles que les personnes non handicapées. Sur les sept pays africains pour lesquels des données comparables émanant de l’Enquête sur la santé dans le monde sont disponibles, les écarts les plus élevés entre les deux groupes sont enregistrés par Maurice en ce qui concerne le nombre moyen d’années de scolarité (23 %), et par le Malawi en ce qui concerne le taux d’achèvement des études primaires (33 %) (Mitra et al. 2011). Les personnes handicapées ont un accès plus limité aux services en raison, fréquemment, de la stigmatisation et de la discrimination dont elles font l’objet et qui, dans les cas extrêmes, peuvent mettre leur vie en danger. Les personnes atteintes d’albinisme, par exemple, sont en butte à des mythes dangereux dans plusieurs régions d’Afrique : certains croient que ce sont des fantômes – et non des êtres humains – et que la possession de parties de leur corps peut être source de richesse et porter chance (Under the Same Sun 2014). En Tanzanie, ces conceptions culturelles ont entraîné la mort de 72 personnes atteintes d’albinisme (cas recensés) entre 2007 et 2013 (Under the Same Sun 2014).

L’évolution actuelle de la situation en Afrique contribue aux problèmes de l’exclusion. La population extrêmement pauvre s’est accrue de 100 millions de personnes en Afrique, notamment par suite de la croissance démographique, même si elle a diminué en proportion de la population totale (Beegle et al. 2016). Les inégalités sont de surcroît source de difficultés : sept des dix pays affichant les inégalités les plus criantes se trouvent en Afrique (Beegle et al. 2016). La région connaît aussi un rapide processus d’urbanisation puisque les villes comptent chaque jour 40 000 personnes de plus : la population urbaine devrait s’accroître de plus de 450 millions de personnes entre 2010 et 2040, lorsque la moitié de la population africaine vivra en zone urbaine (Banque mondiale 2013b). Bien que l’urbanisation crée des possibilités et une demande de mobilité sociale, et qu’elle modifie les normes et les valeurs, elle est aussi source de polarisation : environ 70 % de la population urbaine africaine vit dans des établissements informels (Banque mondiale 2013b). Enfin, le changement climatique a des répercussions sur les plus pauvres : selon les estimations, d’ici 2030 jusqu’à 110 millions de personnes extrêmement pauvres subiront des sécheresses, des inondations et des périodes de chaleur extrême en Afrique (Shepherd et al. 2013).

Il est toutefois possible de saisir certaines opportunités pour promouvoir un développement inclusif en Afrique. Le taux de croissance économique moyen de la région, qui s’est établi à 4,5 % par an au cours des 20 dernières années, est remarquablement robuste (Beegle et al. 2016). La technologie ouvre des perspectives en permettant d’atteindre les personnes les plus vulnérables : le nombre de connexions téléphoniques fixes et mobiles est passé de 3 pour 1 000 personnes en 1990 à 736 pour 1 000 en 2014, tandis que la proportion d’internautes est passée de 1,3 % en 2005 à 16,7 % en 2015 (Banque mondiale 2017b). Le sens de l’innovation et l’esprit d’entreprise peuvent aussi contribuer à aider la population à sortir de la pauvreté et de l’exclusion : les jeunes entreprises technologiques ont levé plus de 129 millions de dollars en 2016, et le nombre de celles qui obtiennent des financements a augmenté de 16,8 % par rapport à l’année précédente, selon les données compilées par Disrupt Africa (Disrupt Africa 2017).

La Banque mondiale, conjointement à ses partenaires, exploite les opportunités qui s’offrent de promouvoir une Afrique plus inclusive en procédant à des analyses, en poursuivant des opérations et en formulant des stratégies. À titre d’exemple, un projet régional couvrant l’Éthiopie, l’Ouganda, Djibouti et le Kenya exploite les informations produites par les études des déplacements forcés dans la Corne de l’Afrique pour faire face aux besoins des communautés d’accueil en matière de services, de moyens de subsistance et de viabilité environnementale. Un nouveau projet mené au Nigéria visera à autonomiser les femmes sur le plan économique tandis que des interventions poursuivies dans la région des Grands Lacs et en Ouganda ont été conçues pour prévenir la violence sexiste et y remédier. Le laboratoire d’innovation sur le genre et l’égalité des sexes en Afrique procède à des évaluations des impacts en considérant la dynamique des sexes et les répercussions par sexe d’une large gamme de projets dans le but d’en tirer des enseignements pour des interventions futures. Les opérations menées en RDC, en République centrafricaine, au Rwanda et au Mali avec l’appui du Programme transitoire de démobilisation et de réintégration (TDRP), soutiennent la démobilisation et la réintégration des ex-combattants, en leur assurant une formation et des moyens de gagner leur vie. Un projet de démobilisation poursuivi au Burundi vise plus particulièrement les ex-combattants handicapés et offre un exemple des activités de développement faisant place aux personnes handicapées. Au Mali, un projet de renforcement des compétences et de promotion de l’emploi des jeunes aide ces derniers à acquérir les qualifications nécessaires pour être en mesure d’obtenir un emploi. Ces interventions, parmi d’autres, privilégient des processus à caractère participatif pilotés par les communautés pour donner à leurs membres la possibilité de se faire entendre et de participer à la vie de la société, car ce sont là des voies d’accès essentielles à l’inclusion.

Bibliographie

  • Beegle, K., L. Christianensen, A. Dabalen, and I. Gaddis (2016): Poverty in A Rising Africa. Washington DC: World Bank.
  • Botha, Anneli (2014): Radicalization in Kenya – Recruitment to al-Shabaab and the Mombasa Republican Council. ISS Paper 265. Pretoria: Institute for Security Studies.
  • Disrupt Africa (2017): Disrupt Africa African Tech Startups Funding Report 2016.
  • Kenya Bureau of Statistics (2014): Socio-Economic Atlas of Kenya – Depicting the National Population Census by County and Sub-Location. Nairobi: Kenya Bureau of Statistics.
  • Mitra, S., A. Posarac, B. Vick (2011): Disability and Poverty in Developing Countries – A Snapshot from the World Health Survey. Washington DC: World Bank.
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  • Peterman, A., T. Palermo, and Cc Bredenkamp (2011): Estimates and Determinants of Sexual Violence Against Women in the Democratic Republic of Congo. American Journal of Public Health 101 (6): 1060 - 1067.
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  • Under the Same Sun (2013): Children With Albinism: Violence and Displacement. Dar es Salaam: Under the Same Sun.
  • UNHCR (2017): Global Trends – Forced Displacement in 2016. Geneva: UNHCR.
  • World Bank (2011): Gender Equality and Development – World Development Report 2012. Washington DC: World Bank.
  • World Bank (2013a): Inclusion Matters – The Foundation for Shared Prosperity. Washington DC: World Bank.
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  • World Bank (2016b): World Bank Gender Data Portal – Firms with Female Participation in Ownership. Washington DC: World Bank. Accessed October 8, 2017.
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  • World Bank (2017b): Africa’s Pulse – An Analysis of Issues Shaping Africa’s Economic Future. Volume 15. Washington DC: World Bank. 
  • World Health Organization (2013): Global and Regional Estimates of Violence Against Women – Prevalence and Health Effects of Intimate Partner Violence and Non-Partner Sexual Violence. Geneva: World Health Organization.

 

[1] Selon la liste harmonisée des situations fragiles établie par la Banque mondiale pour l’exercice 18 qui se trouve sur le site Harmonized List of Fragile Situations for fiscal year 2018.

[2] Calculs effectués par les services du Programme transitoire de démobilisation et de réintégration (TDRP).

[3] Ce chiffre est une estimation de la prévalence des handicaps chez les personnes en âge de travailler (18 à 65 ans) dans sept pays africains pour lesquels des données comparables émanant de l'Enquête sur la santé dans le monde sont disponibles : Burkina Faso, Ghana, Kenya, Malawi, Maurice, Zambie et Zimbabwe.