TRIBUNE

Le capital humain : la principale richesse des économies émergentes

03 avril 2017


Keith Hansen, Fred Matiang'i et Lutz Ziob The East African

Tel que publié sur The East African le 31 mars 2017.

Les compétences, les connaissances et les capacités d’innovation que chaque individu accumule sont le meilleur atout des économies émergentes. Selon une analyse récente, le capital humain expliquerait jusqu’à deux tiers des écarts de revenus dans le monde. Un constat qui prend une résonance particulière pour l’Afrique aujourd’hui.

Des investissements judicieux et opportuns dans le capital humain joueront un rôle décisif pour définir la trajectoire des nations africaines dans les décennies à venir et ce, pour un certain nombre de raisons, parmi lesquelles la jeunesse de la population ou l’évolution rapide des attentes en termes de compétences dans ce siècle dopé à la technologie.

Faute de mobiliser davantage de talents locaux dans des secteurs comme l’agriculture, l’énergie, les industries extractives et manufacturières, le bâtiment et les technologies de l’information et de la communication (TIC), les économies auront du mal à prospérer de manière durable et résiliente dans un environnement toujours plus compétitif.

Les pays confrontés à d’immenses défis développementaux — comme la Chine, l’Inde ou la Corée — ont largement tiré leur épingle du jeu en renforçant leurs capacités scientifiques et technologiques. L’UNESCO rappelle que la Corée, qui mise depuis longtemps sur la recherche et le développement, devance le Japon sur le plan du volume des exportations de haute technologie et est même parvenue à ressortir indemne de la crise financière mondiale. Un résultat d’autant plus remarquable qu’hier encore (en 1960), ce pays essentiellement agricole sortait d’une guerre dévastatrice.

En Afrique, le rééquilibrage tant attendu dans l’enseignement supérieur en faveur des sciences appliquées, de l’ingénierie et des technologies n’a pas encore eu lieu. Moins d’un quart des étudiants de troisième cycle sont inscrits dans ces filières (ces parts pouvant descendre jusqu’à respectivement 10 et 20 % en Ouganda et en Tanzanie) tandis que la région ne compte que 92 scientifiques pour un million d’habitants, la moyenne mondiale ressortant à plus de mille.

Mais il y a aussi des bonnes nouvelles : des initiatives ont été engagées pour rapprocher les acteurs capables d’accélérer ce processus, à savoir les gouvernements, les universités, les bailleurs de fonds et le secteur privé. C’est exactement dans ce but que le Kenya et le Groupe de la Banque mondiale co-accueillent la semaine prochaine le 4e Forum du Partenariat pour le développement des compétences en sciences appliquées, ingénierie et technologies (PASET) à Nairobi.

Ce partenariat multiforme et dirigé par les pays africains désireux de se transformer en économies du savoir s’est élargi à de nouveaux partenaires venus de Chine, de Corée et d’Inde, et s’efforce de tisser des liens toujours plus étroits entre industriels, universités et acteurs de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels. Il met l’accent sur des secteurs prioritaires pour l’Afrique, à savoir l’agriculture, les industries manufacturières, l’énergie, la santé, les TIC et le transport.

Parmi les réalisations du PASET, la constitution d’un fonds régional de bourses d’études et d’innovation qui permettra de former des milliers de doctorants en Afrique, pour l’essentiel dans des universités africaines. Plusieurs pays africains se sont engagés à abonder ce fonds à hauteur de 10 millions de dollars, pour aider à son lancement. En favorisant cette coopération régionale, le PASET espère inciter le secteur privé et les autres partenaires à renforcer ensemble les capacités pour offrir aux étudiants d’Afrique des programmes de doctorat de qualité.

Cette semaine également, le programme des Centres d’excellence africains célèbre son lancement au Kenya. Financé par le Groupe de la Banque mondiale et mis en œuvre par les autorités nationales, il compte déjà 24 centres rigoureusement sélectionnés dans huit pays d’Afrique de l’Est et australe (dont le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie). Près de 3 500 étudiants de troisième cycle devraient y suivre des formations afin de conforter l’expertise du continent dans des domaines allant des produits phytochimiques aux énergies renouvelables en passant par le textile, l’eau et l’agroindustrie.

En Afrique de l’Ouest et centrale, où ces centres sont opérationnels depuis plusieurs années, les résultats sont patents : au Nigéria, le Centre d’excellence africain en génomique des maladies infectieuses de l’université Redeemer a publié des travaux essentiels sur le virus Ebola ; au Sénégal, celui dédié aux mathématiques appliquées et aux TIC à l’université Gaston Berger est devenu le siège du laboratoire international de recherche en informatique et mathématiques ; sans oublier les autres centres qui ont acquis une reconnaissance internationale dans leurs domaines respectifs.

Le secteur privé est lui aussi très intéressé par le renforcement des compétences et des capacités des jeunes Africains.

À travers son initiative 4Afrika, Microsoft améliore les compétences entrepreneuriales et technologiques pour doper l’emploi et la création d’entreprises. Grâce à plusieurs programmes d’apprentissage mixte – depuis les cours en ligne au soutien technique à des start-up en passant par des stages pratiques – l’initiative 4Afrika est parvenue depuis 2013 à renforcer les compétences de quelque 800 000 jeunes dans 17 pays d’Afrique (dont le Kenya). En s’associant à plusieurs organisations locales, comme le YALI Regional Leadership Centre en Afrique de l’Est, elle a pu également étendre la formation aux TIC d’autres jeunes dirigeants et entrepreneurs.

Autre exemple de cet engagement du secteur privé, le programme de Huawei, Seeds for the Future Africa, qui entend former aux TIC 1 000 étudiants africains en cinq ans.

Mais ce renforcement des compétences techniques et scientifiques n’est que l’une des étapes dans la volonté affichée des pays africains d’investir ensemble dans leur capital humain. Car tout se joue bien avant qu’un jeune frappe aux portes de l’enseignement supérieur. D’innombrables données d’études médicales et socioéconomiques prouvent que des investissements dans la nutrition, l’éveil et la protection des enfants dès les premières années de leur vie déterminent la productivité et la croissance économique futures.

L’accès à un enseignement de base de qualité fait également partie des conditions indispensables sachant que, si aucun effort n’est fait pour renforcer l’enseignement des sciences et des mathématiques dans le secondaire, les pays auront du mal à alimenter leur vivier d’étudiants de troisième cycle dans ces matières. Il est important de rappeler que la réussite économique des pays d’Asie de l’Est depuis quelques décennies, supérieure à celle de l’Amérique latine, s’explique avant tout par la qualité de l’instruction de la main-d’œuvre.

Enfin, l’amélioration des compétences scientifiques et techniques est l’un des moyens les plus efficaces pour mieux préparer les 11 millions de jeunes Africains qui se présentent chaque année sur le marché du travail à s’adapter à l’évolution permanente de leur environnement. Fondamentalement, le capital humain est l’arme ultime dont disposent les pays en ce 21e siècle pour se donner toutes les chances de parvenir à une prospérité partagée.

Keith Hansen est vice-président du pôle Développement humain du Groupe de la Banque mondiale; Fred Matiang’i est secrétaire général au ministère de l’Éducation, de la Science et de la Technologie du Kenya; Lutz Ziob est doyen de l’académie 4Afrika de Microsoft.


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