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Chine : inciter à la préservation du patrimoine culturel des minorités ethniques

16 février 2015

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LES POINTS MARQUANTS
  • Menacées par les changements sociaux et l’urbanisation rapides de ces dernières années, les cultures et traditions des minorités ethniques de la province du Guizhou, en Chine, risquent de disparaître.
  • Pour contrecarrer cette évolution, un projet de protection et mise en valeur du patrimoine culturel et naturel a été lancé en 2009.
  • Il a permis de sensibiliser les communautés à la richesse de leur culture, de leur insuffler un sentiment de fierté et de confiance, et de les inciter à protéger ce patrimoine.

Blotties au fond des montagnes de la province du Guizhou, en Chine, de nombreuses minorités ethniques, comme les Miao ou les Dong, vivent dans de petits villages haut perchés. Ces groupes ethniques possèdent un patrimoine et des traditions séculaires : richesses architecturales, paysages culturels, chants, danses, fêtes traditionnelles… Ils perpétuent aussi un artisanat ancien et maîtrisent encore parfaitement les techniques traditionnelles de fabrication des broderies, batiks, tissages et autres ornements figuratifs en argent.

Mais les changements sociaux et l’urbanisation rapides de ces dernières années menacent ces précieuses cultures et traditions qui, pour certaines, risquent de disparaître.

Grâce à un financement de la Banque mondiale, un projet de protection et mise en valeur du patrimoine culturel et naturel a été lancé dans la province du Guizhou en 2009. Couvrant 16 comtés, ce projet vise à préserver les infrastructures et le patrimoine culturel des minorités ethniques, à revaloriser les sites naturels et les traditions, ainsi qu'à développer le potentiel touristique des municipalités locales.  

Le village miao de Biasha est une localité de montagne entourée de forêts profondes. Au matin, encore baigné dans la brume, il offre une vision envoûtante et séduisante.Sauver la dernière tribu armée de la Chine

Un groupe d’hommes accueille les visiteurs à la porte du village en tirant des coups de feu dans le ciel. Connus pour appartenir à la dernière « tribu armée de Chine », tous les hommes et les jeunes garçons portent des fusils, même s’ils ne s’en servent plus que pour accueillir les touristes.

Un sentier en pierre flambant neuf se marie parfaitement bien avec les habitations traditionnelles du village, en bois. Il a été construit grâce aux fonds du projet, qui a également financé d’autres ouvrages, comme la porte du village, un portique en bois dans le style miao et la rénovation d’une cinquantaine d’anciennes demeures en bois. Le projet a aussi permis la construction d’équipements touristiques, de toilettes publiques et de poubelles.

L’amélioration des infrastructures profite aux habitants comme aux touristes : « Désormais, nous n’avons plus les pieds dans la boue les jours de pluie. Et grâce aux nouveaux équipements, nous accueillons davantage de touristes. Cela nous permet de préserver notre village et notre culture », affirme Jia Yuanliang, chef du village de Biasha qui compte environ 2 500 âmes pour 505 familles.

À 36 ans et père de deux enfants, Gun Xuewen participe avec d’autres villageois à un spectacle culturel destiné aux touristes, avec musique et danses traditionnelles, séance de coupe de cheveux à la faucille, cérémonie de mariage et démonstration de tir. « Je gagne 10 yuans par représentation », nous dit-il, sachant que le spectacle a lieu plusieurs fois par jour lorsque la saison touristique bat son plein.

Le tourisme offre à cette communauté miao une source très appréciée de revenus complémentaires mais aussi une motivation pour préserver ses traditions et sa culture.

Le chant dong, un moyen de préserver sa culture

Comme le veut un adage dong, « le riz nourrit le corps et les chants nourrissent l’âme ». Le Grand chant des Dong est inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’Unesco.

Wu Rongde, 43 ans, dirige le chœur du village de Xiaohuang, dans le comté de Congjiang réputé pour cette culture du chant : « Pour les Dong, le chant fait partie de la vie. Tout ce que nous faisons, nous le faisons en chantant. Nous élevons nos enfants et exprimons notre amour à travers le chant. Notre groupe ethnique n’a pas d’écriture. Le chant est donc un moyen de consigner et transmettre notre histoire et notre culture ». Avec son chœur, Wu Rongde part souvent en tournée dans le pays et parfois même à l’étranger, pour donner à entendre ce patrimoine.

Grâce au projet, des investissements ont été réalisés pour construire et remettre en état la route du village, les égouts, les toilettes publiques et les infrastructures touristiques, dans l’optique d’accueillir un nombre croissant de visiteurs du monde entier attirés par cette tradition musicale. De nombreux villageois ont aussi réparé et agrandi leurs maisons traditionnelles pour loger les gens de passage.

Âgé de 32 ans, Jia Shanfeng gère ainsi un gîte dans la résidence familiale. « Nous avons directement bénéficié du développement du tourisme. Les visiteurs viennent ici non seulement pour écouter notre chant traditionnel mais aussi pour goûter à notre nourriture et découvrir notre mode de vie. Pour notre village et ses habitants, cela représente une source importante de gains financiers et de débouchés économiques ».

Jia est issu d’une lignée de chanteurs célèbres. Son père et sa mère sont l’un et l’autre chanteurs vedettes du chœur dong et sa sœur, héritière elle aussi de cette tradition, chante dans un chœur de la préfecture. La famille participe régulièrement à des performances et des concours de chant, dans la province et ailleurs. Les prix remportés sont exposés dans leur maison et font partie de l’attraction touristique.

« Chanter le Grand chant est l’essence même de notre culture. Nos ancêtres nous ont transmis cet art. À nous de le protéger et de le perpétuer », conclut Jia.



« Désormais, nous n’avons plus les pieds dans la boue les jours de pluie. Grâce aux nouvelles infrastructures, nous accueillons davantage de touristes. Tout cela nous aide à préserver notre village et notre culture. »

Jia Yuanliang

Chef du village de Biasha


Protéger et développer la fabrication traditionnelle de papier

La fabrication du papier est l’une des quatre grandes inventions de la Chine antique. Les habitants du village de Shiqiao, dans le comté de Danzhai, maintiennent vivante la tradition ancestrale de la fabrication de papier à la main, une pratique qui remonte à plus de 1 000 ans et qui est inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de la Chine.

Le papier de Shiqiao est fabriqué à partir d’écorces d’arbres et d’eau de source venue des montagnes voisines. Le visiteur peut découvrir un ancien atelier de fabrication installé dans une grotte naturelle.

Le projet a permis de financer des améliorations des infrastructures du village, dont la route principale et la porte d’accès, le réseau d’adduction d’eau et de drainage, les égouts et des conteneurs à déchets. Les fonds alloués ont aussi contribué à la préservation d’anciens sites de fabrication de papier et la conservation de quelques lieux de démonstration, assurée par les familles.

Wang Xingwu, 49 ans, est « héritier national » de la technique de fabrication de papier à Shiqiao. « Ma famille est dans le papier depuis des siècles puisque je représente la 19e génération possédant cette technique ». Wang a appris le métier auprès de son père, en 1981. Il fabrique une qualité de papier bien particulière, destiné à la restauration des livres anciens. La librairie nationale et le musée national de Chine font partie de ses principaux clients. Il fabrique également du papier pour la calligraphie et la peinture traditionnelle à l’encre de Chine, très apprécié par les artistes et les enseignants des écoles d’art. Il exporte ses produits au Japon, aux États-Unis, en France et en Australie notamment.

Dans l’une des papeteries de la rue principale du village, Luo Qun et ses sœurs, vêtues des robes traditionnelles miao, sont en train de disposer délicatement des fleurs sauvages et de l’herbe fraîches sur une plaque destinée à fabriquer du papier. « On l’appelle le ‘papier floral’ et il est utilisé dans la décoration, pour fabriquer du papier peint, des lanternes, des parapluies ou des marques pages », explique Luo.

La coopérative de fabrication de papier à l’ancienne Shiqiao Qianshan regroupe plus de 100 personnes, issues de 68 familles. Son directeur, Wang Xingwu, reçoit les commandes et les répartit ensuite entre les membres. Il rêve d’élargir son activité et de produire le meilleur papier du monde fabriqué à la main.

Le sort de la broderie suspendu à un fil

Près du village de Shiqiao, un nouveau centre d’exposition permet de découvrir le patrimoine culturel local et notamment, les broderies, les batiks et les ornements figuratifs en argent des Miao.

Revêtue d’un costume délicatement brodé, Wu Ruqun travaille sur une pièce de tissu. Originaire du village de Paizuo, elle a appris à broder avec sa mère, dès ses sept ans. Aujourd’hui, elle travaille pour une entreprise locale qui utilise ses broderies pour des vêtements, des sacs et d’autres produits.

N’ayant pas de support écrit, les Miao ont pris l’habitude de raconter leur histoire et leur culture à travers les broderies ornant leurs habits. L’art de la broderie se transmettait de mère en fille, de génération en génération. Mais les jeunes d’aujourd’hui, qui émigrent en ville et ne portent plus le costume traditionnel, ne sont plus intéressés par cette technique.

Avec d’autres brodeuses, Wu est invitée à présenter son travail et d’autres techniques traditionnelles dans le centre d’exposition, pour permettre aux visiteurs de découvrir les merveilles de ce patrimoine culturel. Elle participe aussi à des formations pour transmettre son art à des femmes d’autres villages miao.

La restauration des bâtiments historiques à Juizhou

L’histoire de Jiuzhou, dans le comté de Huangping, remonte à près de 2 000 ans. Situé sur les rives de la rivière Wuyang, ce village a connu une activité commerciale florissante puisqu’il était un passage obligé pour le transport fluvial et terrestre. Les vieux bâtiments aux murs blancs et aux toits en tuiles noires rappellent l’époque des marchands Hui, qui sont arrivés à Juizhou voici des siècles pour les affaires et ont imposé leur style de construction.

Ce riche passé a laissé de nombreuses traces architecturales, comme l’ancienne rue commerçante de Xishangjie, les temples Tian Hou Gong (en hommage à la déesse de la mer) et Wenchang Gong (pour le dieu de la littérature), l’église catholique et la résidence privée de la dynastie Zhou. Mais avec le temps, ces bâtiments tombaient en ruine.

Après cinq années de préparatifs, les travaux de restauration ont démarré en 2011, grâce à l’aide financière du projet. « Nous avons tenu à restaurer les bâtiments de manière à leur redonner l’apparence qu’ils avaient sous les dynasties Ming et Qing », explique le responsable de la municipalité, Wu Tao. Le projet a financé d’autres travaux : réhabilitation de l’environnement, gestion des déchets solides, construction de toilettes publiques et d’infrastructures touristiques et éducation publique pour sensibiliser les populations à l’importance du patrimoine culturel.

Tang Zhanghua est né à Jiuzhou et vit du commerce du vin de sorgho. Il a hâte d’intégrer sa nouvelle boutique, sur Xishangjie, quand les travaux de réhabilitation seront achevés, car il espère que bientôt, les touristes afflueront.

Un projet mise en œuvre de manière participative

Une approche participative communautaire a présidé à la réalisation du projet de protection et mise en valeur du patrimoine culturel et naturel. Les villageois ont été impliqués dans l’intégralité du processus, depuis la sélection des opérations jusqu’à la supervision, en passant par leur conception et leur exécution. Chaque village s’est approprié la construction de petites infrastructures et d’équipements publics et assure leur bon fonctionnement. Cette approche a donné plus d’incitations aux villageois, qui se sont sentis investis d’une mission, tout en renforçant la transparence du processus de mise en œuvre.

Li Zhengxue, du village de Ganrong, fait partie des bénéficiaires du volet du projet consacré à la restauration de l’habitat. Construite en 1957, sa maison n’avait ni eau courante, ni sanitaires indépendants et se trouvait dans un état de délabrement avancé. Grâce à un don du projet conjugué à un prêt bancaire, Li a construit un nouveau bâtiment en bois de deux étages, plus grand et équipé de tout le confort moderne, e qui peut aussi, avec ses chambres d’hôtes et sa vaste salle-à-manger, accueillir des touristes.

L’attribution des dons procède d’une décision conjointe : « Nous organisons une réunion d’information avec tous les villageois. Les dossiers sont examinés par des représentants élus de la communauté et les résultats sont affichés pendant cinq jours », explique le chef du village Li Shengsheng. Les familles les plus démunies sont visées en priorité. Le premier groupe de 40 ménages bénéficiaires dans le village de Ganrong a reçu des dons pour reconstruire ou réparer leurs maisons.

Le prêt de la Banque mondiale, un levier puissant

 « L’argent de la Banque mondiale est arrivé à point nommé pour la plupart des comtés couverts et a eu un effet de levier », estime Li Guang, directeur du bureau de gestion de projet à Guizhou.

« Lorsque les 60 millions de dollars ont été alloués aux 18 opérations retenues, les sommes disponibles pour chacun n’étaient pas énormes. Mais conjuguées à des projets intérieurs, elles ont non seulement permis de lever d’autres ressources localement mais aussi de favoriser une utilisation plus efficace des investissements et d’accélérer la mise en œuvre du projet. Celui-ci a sensibilisé davantage les communautés à la richesse de leur culture, leur a insufflé un sentiment de fierté et de confiance et les a incités à agir pour protéger ce patrimoine », conclut Li Guang.