Alors que les effets du changement climatique continuent de s'intensifier et que les chocs mondiaux bouleversent le cours normal des choses, l'Afrique subsaharienne subit de plein fouet une « tempête parfaite » où se conjuguent crise des denrées alimentaires, des carburants et des engrais exacerbée par la guerre en Ukraine, séquelles de la pandémie de COVID-19, inflation galopante, augmentation de la dette et évènements météorologiques extrêmes.
S'il est urgent de maîtriser l'inflation et de rendre le fardeau de la dette plus supportable, il n'y a pas de plus grande priorité que de s'attaquer à l'insécurité alimentaire pour permettre au milliard d’habitants que compte l’Afrique de satisfaire leurs besoins énergétiques et nutritionnels et pour protéger leur développement humain. Au moins un habitant du continent sur cinq se couche le ventre vide et le Rapport mondial sur les crises alimentaires 2022 estime que 140 millions de personnes sont en situation d'insécurité alimentaire aiguë (a). La Corne de l'Afrique souffre d'une sécheresse persistante et les pays qui dépendent de la Russie et de l'Ukraine pour leurs importations de blé et d'huile de tournesol ont vu les prix s'envoler à des niveaux hors de portée des citoyens ordinaires.
Face à ces défis, les pays d'Afrique de l'Est et australe s’emploient, avec l'aide de la Banque mondiale, à mettre en œuvre des mesures de court, moyen et long terme destinées à amortir le choc de la crise actuelle sur les ménages les plus pauvres, mais aussi à poser les bases de systèmes alimentaires plus résilients et productifs.
Permettre aux ménages les plus pauvres de nourrir leurs familles
Dans toute la sous-région, les programmes de protection sociale ont été essentiels pour permettre aux ménages de faire face aux prix élevés des denrées alimentaires et à des pénuries localisées, sachant que les plus pauvres d'entre eux sont aussi les plus vulnérables, car ils consacrent la plus grande part de leurs revenus à l'alimentation.
En Somalie, « le programme Baxnaano (a) est arrivé au bon moment », raconte Nishey Mohamed Kheyre, une mère de huit enfants qui vit dans la région de Bakool. « Nous vivons principalement de l'agriculture, mais ces dernières années il y a eu de mauvaises récoltes et une invasion de criquets. Nous recevons de l'aide depuis un certain temps déjà, et cet argent a servi à acheter de la nourriture, des vêtements et à payer l'école de mes enfants qui sont actuellement scolarisés à Xuddur. J'ai même pu acheter des poules et vendre les œufs pour gagner un peu d'argent. »
Depuis le lancement du Baxnaano en 2019, le gouvernement fédéral de Somalie dispose désormais d’un dispositif structurant pour offrir, dans la durée, un filet social aux ménages en butte à la pauvreté chronique et aux impacts aggravants de multiples chocs climatiques. Plus d'un million de personnes (environ 9 % de la population) ont ainsi reçu des allocations sans condition pour subvenir à leurs besoins alimentaires essentiels.
Les caractéristiques intrinsèques de ce dispositif conçu pour répondre aux chocs ont permis de préserver la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance de 600 000 personnes supplémentaires face à une importante invasion de criquets en 2020, grâce à l'élargissement temporaire du programme de base et à des transferts monétaires d'urgence. En jetant les bases du premier système national de filets sociaux en Somalie, le Baxnaano a contribué à restaurer la confiance des citoyens dans les institutions et a participé aux efforts de renforcement de l'État déployés par le gouvernement fédéral.
La pandémie a aussi eu pour effet d'accroître la vulnérabilité des ménages urbains auparavant exclus des programmes de protection sociale. En République démocratique du Congo (RDC), le programme « Solidarité par transferts économiques contre la pauvreté à Kinshasa » (STEP-KIN) est intervenu pour protéger les ménages urbains en situation d'insécurité alimentaire et privés de moyens de subsistance. Dans un contexte de disponibilité très limitée de données, un programme d’allocations a été mis en place ex nihilo, faisant appel à une palette d'outils numériques pour surmonter ces lacunes, cibler les ménages vulnérables de la capitale et leur distribuer des aides monétaires. Ce programme d'urgence a permis d'identifier, d'enregistrer et d'aider financièrement plus de 270 000 habitants d'une centaine de quartiers pauvres, devenant ainsi la plus grande opération de transferts monétaires à Kinshasa.
Catherine Eswabo, une vendeuse de beignets, a été l'une des bénéficiaires. Elle se demande encore comment sa famille aurait pu survivre sans ce programme : « Cet argent était le seul moyen pour ma famille d'acheter de la farine de maïs, du riz et de l'huile pendant le confinement, pour le reste on vivait au jour le jour. Maintenant que le prix de la farine de blé a doublé, mon commerce de beignets est anéanti et ma famille a désespérément besoin d'aide pour faire face à l’inflation. » La famille de Catherine Eswabo ne peut plus compter que sur les revenus de son mari, un chauffeur de moto-taxi dont l'activité est de plus en plus difficile en raison des crises à répétition qui touchent les carburants. La prochaine phase du programme STEP-KIN aidera 250 000 bénéficiaires de plus. Selon une enquête d'évaluation à paraître prochainement, ces allocations ont principalement permis aux ménages de se procurer de la nourriture (46 %), de couvrir les frais d’éducation (35 %), de réinvestir dans leurs moyens de subsistance (32 %) et de s’acquitter de leur loyer (12 %).
Exploiter le potentiel de l’agro-industrie
Bruno Mweemba est le directeur général de Panuka Farms, une petite entreprise d'horticulture de Zambie. Il est convaincu que les petites et moyennes entreprises (PME) comme la sienne jouent un rôle important dans la sécurité alimentaire de la région. Grâce au projet de promotion du commerce et de l’agro-industrie (a), soutenu par la Banque mondiale, Panuka Farms a pu moderniser son entrepôt frigorifique et passer à la culture sous serre. Bruno Mweemba a ainsi pu réduire les pertes et protéger son activité contre les aléas climatiques, et donc contribuer à accroître l'offre alimentaire. En répondant à la demande de légumes à forte valeur ajoutée comme les concombres, Panuka Farms a pu concurrencer les aliments importés et approvisionner des supermarchés comme Shoprite et Pick-n-Pay, permettant ainsi aux Zambiens d'avoir accès à des produits plus frais et moins chers. L'entreprise d'horticulture a également créé de nouveaux emplois et compte désormais 24 salariés, pour la plupart de jeunes diplômés qui ont ainsi l'occasion de gérer les différentes activités de l'exploitation.
Une fois la deuxième phase du projet achevée, le rendement de certaines cultures comme celle du litchi devrait plus que doubler, une aubaine pour un pays souffrant de malnutrition et d'insécurité alimentaire graves. L'amélioration du réseau, de la résilience et de la gestion des routes principales pour assurer un accès fiable et permanent à la partie sud du pays, la plus touchée par l'insécurité alimentaire, est une étape essentielle pour désenclaver une région agricole clé dans le nord-ouest.
Une agriculture à l'épreuve du climat
Le changement climatique et les conditions météorologiques extrêmes font peser de graves menaces sur les agriculteurs d'Afrique de l’Est et australe. Ces fermiers dépendent de leurs cultures pour nourrir leurs familles, leurs communautés et leur pays, une chaîne alimentaire fragile et terriblement vulnérable aux aléas climatiques. En matière de sécurité alimentaire, il est donc primordial de protéger ces agriculteurs et de renforcer la résilience de leurs cultures au changement climatique.
[tweetquote:[tweetText=Depuis des années, la Banque mondiale travaille avec des partenaires du développement, des scientifiques et des chercheurs pour aider les agriculteurs de la région à adopter des technologies améliorées et favoriser une agriculture climato-intelligente.,tweetData=WorldBank,tweetHash=]] Au Lesotho (a) par exemple, Bokang Petje, propriétaire et directeur général de l'exploitation Happy C&J Village Farm, dans le village de Mahloenyeng, a pu forer un puits et installer un système de goutte-à-goutte afin d'irriguer individuellement les plants plutôt que d'arroser une grande surface de terres. Ce procédé permet non seulement de conserver les nutriments du sol, mais aussi de limiter ou d'éviter le gaspillage d'une ressource précieuse.
Outre les filets d'ombrage fournis par le deuxième projet de développement des petites exploitations agricoles (a) qui préservent ses cultures du gel, Bokang Petje a aussi pu investir dans les tunnels en plastique nécessaires pour protéger de la grêle ses plantations de laitues, de choux, de tomates et de pommes de terre. Grâce à l'agrandissement de son exploitation et à la possibilité de cultiver tout au long de l'année malgré la multiplication des tempêtes de grêle et des périodes de froid liées au changement climatique, il peut désormais vendre ses fruits et ses légumes dans les magasins locaux.
Au Kenya, le projet pour une agriculture climato-intelligente (a) contribue à l'amélioration de la productivité agricole et au renforcement de la résilience face aux risques liés au changement climatique dans les petites exploitations et les communautés pastorales. Ces progrès passent par la diffusion de pratiques agricoles adaptées aux enjeux du climat, par l'amélioration de la recherche agronomique et des systèmes de semences, et par l'appui aux services agrométéorologiques, commerciaux, climatiques et de conseil.
Bobojon Yatimov, spécialiste senior de l’agriculture pour le Lesotho à la Banque mondiale, apporte les précisions suivantes : « Il est impératif d'aider les agriculteurs qui dépendent de ce qu'ils cultivent pour nourrir leur famille et gagner leur vie, d'autant plus que les chocs climatiques sont plus fréquents que jamais [...]. Les sécheresses prolongées et sévères de 2016 et 2019, de même que les inondations des années 2021 et 2022, sont des manifestations claires de ce changement de régime météorologique qui pénalise le secteur agricole ».
La résilience climatique des systèmes alimentaires est également au cœur d'un nouveau programme régional de 2,3 milliards de dollars, approuvé par la Banque mondiale en juin 2022. Il aidera les pays d'Afrique de l'Est et australe à s'attaquer aux obstacles structurels qui favorisent l'insécurité alimentaire et à remédier à leur vulnérabilité aux chocs imprévisibles. La première phase de financement viendra en aide à Madagascar et à l'Éthiopie, deux pays qui sont en proie à une insécurité alimentaire aiguë et à des sécheresses historiques.
Cette première phase soutiendra également l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), qui intensifiera le partage d'informations et de données, ainsi que le Centre de coordination de la recherche et du développement agricoles pour l'Afrique australe (CCARDESA) qui mettra ses réseaux actuels et ses outils de sensibilisation au service des mécanismes de coordination régionale. Avec un financement total de 788,10 millions de dollars, la phase initiale du programme devrait bénéficier à 2,3 millions de personnes.
Plusieurs pays de la région, comme l’Angola, la Tanzanie et la Zambie, ont tous les atouts pour devenir des puissances agricoles sur le continent africain. Cependant, il faudra pour cela transformer le secteur agricole afin de répondre aux besoins de la population, de l'économie et de l'environnement. [tweetquote:[tweetText=La Banque mondiale intensifie son action et unit ses forces à celles de ses partenaires qui travaillent sur les systèmes alimentaires pour aider ces pays et d'autres à préparer et mettre en œuvre cette transformation cruciale.,tweetData=WorldBank,tweetHash=]]