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NOVEMBRE 2011

Tendances de l'évolution des prix alimentaires mondiaux

Les cours mondiaux restent élevés alors que l’indice des prix alimentaires de la Banque mondiale n’a pas évolué entre juillet et septembre. Malgré un repli marginal de 1 % en septembre, à 5 % de son record de février, l’indice des prix alimentaires reste supérieur de 19 % à son niveau de septembre 2010. Par ailleurs, l’évolution des prix internationaux varie selon le produit. Au dernier trimestre, une augmentation de 3 % des cours des céréales a été partiellement compensée par un recul équivalent du prix des matières grasses. Le renchérissement des céréales est essentiellement dû à l’augmentation du prix du riz (+11 %) et du blé (+4 %) Le maïs a perdu 2 %, une tendance également observée pour le sucre (-6 %) et l’huile de soja (-2 %). Sur la même période, les cours du pétrole brut ont reculé en moyenne de 7 % alors que les engrais augmentaient de 3 %.

Tableau 1. Évolution du prix de certains produits
alimentaires essentiels

 Produits Juil-Sept.
2011 (%)
Fév.-Sept.
2011 (%)
Sept. 2010-
Sept. 2011 (%)
Indices
  Denrées alimentaires
0 -5 19
    Céréales 3 2 30
    Matières grasses -3 -12 15
    Autres 1 -1 13
  Engrais 3 29 50
Prix
  Maïs -2 1 43
  Riz (thaï 5 %)
11 14 26
  Blé (dur rouge
  d'hiver américain)
4 -9 16
  Sucre (monde) -6 -10 18
  Huile de soja -2 -4 26
  Pétrole brut,
  cours moyen
-7 3 32
Source :Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG)
de la Banque mondiale.

Des anticipations positives pour les approvisionnements et les stocks pourraient lever une partie des tensions sur les cours alimentaires mondiaux. Les dernières prévisions du ministère de l'Agriculture des États-Unis (USDA) tablent pour 2011/2012 (note 1) sur un niveau record des stocks de blé depuis dix ans, grâce à un rebond dans les principaux pays producteurs, comme l'Australie, le Canada et le Kazakhstan, et en Europe. Cette évolution pourrait entraîner une révision à la hausse de 5 % de la production mondiale par rapport aux estimations de production pour 2010/2011. De même et malgré un recul marginal attendu aux États-Unis, à cause d'un été anormalement chaud, la production mondiale de maïs devrait augmenter de 4 %, dopée par les bons résultats en Argentine, au Brésil, en Chine, dans la fédération de Russie et en Ukraine. La production mondiale de riz devrait elle aussi connaître une embellie en 2011/2012, grâce en grande partie à des précipitations particulièrement propices pendant la mousson en Inde qui ont entraîné une récolte exceptionnelle. L'Inde a aussi autorisé des entreprises privées à exporter du riz non basmati en juillet, une première depuis trois ans, afin d'écouler des stocks gouvernementaux record. Mais les exportations de riz thaï devraient chuter en termes relatifs, de un tiers à un quart du total mondial en 2012, pénalisées par l'augmentation des prix à l'exportation qui a suivi l'annonce du programme thaïlandais de prêts hypothécaires pour le riz (note 2). D'autres grands exportateurs, comme l'Inde et le Pakistan, devraient combler ce déficit (note 3).

D'autres facteurs augurent bien du niveau des prix alimentaires dans les prochains mois. Les inquiétudes relatives à l'état de l'économie mondiale – en particulier aux États-Unis et dans la zone euro – ont d'une manière générale ralenti la demande. Ces troubles économiques persistants doivent faire l'objet d'une surveillance rigoureuse, puisque le risque d'une décélération générale de la demande ne peut pas être totalement écarté (note 4).. Si cette situation devait se prolonger à l'échelle planétaire, elle aurait probablement des effets sur les prix alimentaires mondiaux. Le repli éventuel des cours mondiaux affectera diversement les pays, selon qu'ils sont importateurs – ou exportateurs – nets de ces denrées de base. Les répercussions seront aussi liées à la fragilité macroéconomique des pays en développement et, au final, à la marge de manœuvre budgétaire de chacun ainsi qu'à son aptitude à protéger effectivement ses populations les plus vulnérables des aléas des prix alimentaires : lorsque les prix baissent, ce sont les producteurs nets pauvres des zones rurales les plus touchés et, lorsque les prix montent, ce sont les consommateurs nets pauvres. D'une manière générale, les pays en développement disposent actuellement d'une marge budgétaire plus faible qu'avant la crise financière de 2007 pour contrecarrer un ralentissement – puisqu'ils ont dû notamment adopter des mesures de relance (et, dans certains cas, augmenter les subventions pour les denrées alimentaires et les carburants) (note 5). Plus inquiétant, le fait que les craintes liées à l'économie mondiale ne pèsent sur des décisions nationales d'investissements à moyen et long termes dans la recherche agronomique et des techniques de production plus efficaces – d'autant plus que la volatilité des cours persistera (voir section suivante).

Figure 1 : Indice des prix alimentaires mondiaux
de la Banque mondiale


Source : Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG) de la Banque
mondiale. L'indice des prix alimentaires mondiaux estime le prix à l'exportation de
différents produits vivriers dans le monde, exprimé en dollars nominaux (2000=100).

Conjugué à un recul général des cours de l'énergie, le repli de la demande mondiale pourrait aussi atténuer la demande d'éthanol, qui ne devrait augmenter que de 1 % en 2011/12, après avoir connu des hausses de respectivement 9, 24 et 21 % les trois dernières années (note 6). Cette situation pourrait réduire l'affectation du maïs et des huiles végétales à la production d'éthanol et de biocarburants. En outre, les récoltes exceptionnelles de maïs en Chine et de riz en Inde ainsi que la décision de l'Ukraine de supprimer les taxes sur les exportations de céréales (d'ici juillet 2012) sont autant de facteurs qui contribuent à endiguer la hausse des prix mondiaux.

Mais un certain nombre de sujets de préoccupation demeurent quant à la volatilité des prix alimentaires mondiaux. Premièrement, les prix restent sensiblement plus soutenus qu’à la même époque l’an dernier et, dans le cas du riz, suivent une tendance ascendante depuis mai (voir figure 1). Ensuite, le prix des engrais – essentiels pour la production agricole – est resté élevé, à pratiquement plus de la moitié de son niveau d’il y a un an. Par ailleurs, les marchés alimentaires mondiaux et les marchés de l’énergie sont depuis quelques années étroitement imbriqués. Des inquiétudes durables quant aux perspectives de l’économie mondiale conjuguées aux incertitudes entourant l’approvisionnement en pétrole face aux risques de dégradation de la situation dans la République arabe syrienne, mais aussi l’espoir d’une reprise rapide des exportations de la Libye, devraient entretenir la volatilité des cours de l’énergie (note 7). Les prix des autres matières premières hors alimentation – minerais et métaux notamment – ont eux aussi connu de fortes variations : après un recul en août et en septembre, ils étaient repartis à la hausse début octobre (c’est surtout vrai des métaux précieux). Une partie de ces fluctuations déteindra forcément sur les prix alimentaires. Enfin, malgré de bonnes perspectives globales de production, les marchés du riz devront faire l’objet d’un suivi attentif, dans la mesure où le programme de prêts hypothécaires pour le riz en Thaïlande a renchéri les prix à l’exportation du riz thaï (5 % de brisures) qui, de 566 dollars la tonne en moyenne en août, sont passés à 598 dollars en septembre (note 8). Certains analystes tablent toujours sur une nouvelle augmentation des cours dans les prochains mois. Sans compter que les récentes inondations qui ont frappé la Thaïlande – les pires en 50 ans – pourraient aggraver le manque de visibilité à court terme, les pertes de production étant estimées entre 4 à 6 millions de tonnes de riz (soit environ 16 à 24 % du total de la production prévue). Le Nord, le Nord-est et le centre du pays et leurs 2,4 millions d’habitants ont été touchés par ces inondations, laissant d’immenses étendues de terre agricole sous l’eau. Cette situation ralentit les expéditions (même si aucun cas de défaut n’a encore été recensé) et pourrait avoir entraîné la destruction d’un certain nombre d’entrepôts et de rizeries. Point positif, la récolte de cette culture primordiale était pratiquement finie dans certaines régions – notamment le centre – avant l’arrivée des eaux. En outre, on s’attend à de bons résultats pour les cultures forcées, ce qui pourrait partiellement compenser ces pertes de production (note 9). Enfin, même si les stocks de céréales devraient augmenter en 2011/12, ils restent faibles, avec un ratio stocks/utilisation de 21 % (voire même, dans le cas du maïs aux États-Unis, de 7 %). Dans ce type de situation, des chocs, même minimes, peuvent avoir un effet amplifié sur la volatilité des prix.

Volatilité des prix alimentaires internationaux et nationaux

Ces incertitudes étant sans doute appelées à durer, les prix alimentaires mondiaux vont continuer de fluctuer. De l’avis général en effet, des facteurs structurels vont entretenir ces niveaux de prix et cette volatilité à moyen terme. Le dernier rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2011, voit dans le développement économique et la pression démographique rapides, l’imbrication croissante des marchés alimentaires et énergétiques et la montée en puissance des biocarburants les facteurs structurels qui expliquent à la fois la fluctuation des prix et leurs niveaux. De même, la volatilité des prix intérieurs devrait se poursuivre. Les différences entre pays en termes de dépendance vis-à-vis des importations vivrières et de saisonnalité des récoltes sont des facteurs qui contribueront très certainement à la fluctuation des prix d’un pays à l’autre et au sein de chaque pays. Dans l’exemple récent le plus dramatique – la crise de la Corne de l’Afrique – les prix alimentaires ont légèrement reculé en moyenne en août, après avoir atteint des niveaux historiques en juin et en juillet, signe d’une augmentation de l’offre liée aux grandes récoltes saisonnières qui viennent de s’achever ou sont encore en cours. Mais même dans les zones de production excédentaire, les pressions à la hausse se poursuivront sans doute, attisées par une demande soutenue des zones déficitaires dans la région comme en Afrique centrale (note 10). L’encadré 1 rend compte de la situation humanitaire actuelle dans la Corne de l’Afrique.

Encadré 1 : Évolution de la situation dans la Corne de l'Afrique

La crise dans la Corne de l’Afrique continue de toucher plus de 13,3 millions d’habitants (note 11). – un chiffre en augmentation de 1 million depuis la dernière édition du rapport Food Price Watch, sorti en août. La famine perdure en Somalie, la province méridionale de Bay ayant rejoint le 3 septembre les zones où celle-ci a été officiellement déclarée. On estime par ailleurs que 50 000 personnes, issues pour la plupart de ménages agropastoraux pauvres à Gedo et Juba et de ménages d’éleveurs à Bakool, connaissent aussi un déficit vivrier proche de la famine. Quatre millions d’habitants sont désormais concernés par la crise humanitaire qui frappe la Somalie, 750 000 risquant de mourir de faim dans les quatre prochains mois « faute de réponse adaptée (note 12) ». À l’inverse, la sécurité alimentaire devrait s’améliorer entre octobre et décembre dans d’autres régions de la Corne de l’Afrique, atteignant un niveau de crise (un cran en dessous de la catastrophe humanitaire) dans les zones pastorales du Kenya et d’Éthiopie. Cette amélioration attendue s’appuie sur des prévisions de précipitations, de pratiquement normales à supérieures à la normale, sur la période dans pratiquement tout l’Est de la Corne, mais aussi par les interventions humanitaires en cours et le repli des cours des denrées de première nécessité. Pour autant, la situation au Soudan reste préoccupante, le début de la campagne ne semblant guère prometteur. Le conflit dans l’État du Nil bleu a entraîné de nouveaux déplacements de population, réduit les possibilités d’emploi et perturbé la migration saisonnière du bétail (note 13),  compliquant encore un peu plus l’accès des populations aux denrées vivrières. Le sommet consacré à la crise dans la Corne de l’Afrique (organisé le 24 septembre au secrétariat des Nations Unies à New York) a débouché sur de nouveaux engagements d’aide humanitaire à hauteur de 218 millions de dollars environ (note 14). Au total, 74 % de l'appel pour lutter contre la sécheresse dans la Corne de l'Afrique ont été financés (note 15). Le Groupe de la Banque mondiale a annoncé en septembre une initiative de 1,88 milliard de dollars pour la Corne de l'Afrique, comprenant trois phases : i) la phase initiale d'urgence s'attache à protéger les vies en fournissant par exemple des filets de sécurité aux communautés touchés et en mettant en place des programmes « argent contre travail » ; ii) la deuxième phase vise à conforter les moyens de subsistance en relançant les récoltes et la production des éleveurs ; et iii) la troisième phase cherche à renforcer et à amplifier les priorités qui animent depuis longtemps le travail de la Banque mondiale, à savoir l'amélioration de la résistance et de la préparation aux sécheresses.

Nouvelle alerte concernant la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest : le 30 septembre, le Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine FEWSNET a publié une alerte relative à la sécurité alimentaire dans certaines zones du Sahel, motivée par un déficit de précipitations. Dans l’Est du Niger, l’Ouest du Mali et dans certaines régions de Mauritanie, du Nigeria et du Tchad, la production de céréales et de produits de l’élevage devrait être inférieure à la moyenne. Des facteurs susceptibles d’atténuer la situation ont néanmoins été identifiés, comme le bon niveau d’approvisionnement des marchés, dû à des stocks interannuels inhabituellement élevés dans la plupart des pays du Sahel à la suite des récoltes exceptionnelles de 2010/2011 mais grâce aussi à l’aide humanitaire (note 16).

Source : Food Security and Nutrition Analysis Unit (FSNAU), United States Agency for International Development (USAID) FEWSNET.

Le degré de répercussion des prix internationaux sur les prix intérieurs, propre à chaque produit, dépend de nombreux facteurs spécifiques aux pays et liés notamment au niveau d’intégration des marchés intérieurs et internationaux, aux conditions de transport, au prix du pétrole et des engrais ou encore aux politiques nationales d’imposition. Depuis quelque temps, de nombreux facteurs spécifiques aux pays alimentent la volatilité observée des prix intérieurs, parmi lesquels les dévaluations, une inflation importante et les affrontements qui ont éclaté dans les États méridionaux du Nil bleu et du Sud-Kordofan, deux zones vitales pour la production de sorgho, et se sont conjugués pour expliquer l’instabilité des prix au Soudan. Des restrictions aux exportations de maïs viennent d’être promulguées par le Sud-Soudan et l’Éthiopie – sous forme d’interdictions – alors que les restrictions commerciales ont été levées au Malawi (pour le maïs) et au Nicaragua (pour les haricots) après une bonne campagne agricole. Le retour du contrôle des prix pour la première fois en 20 ans au Kenya (note 17)– ou les achats massifs de maïs en Zambie par la Food Reserve Agency (réduisant ce faisant les volumes d’exportation) – contrastent avec la suspension des subventions publiques aux engrais en Haïti, qui devrait avoir des conséquences sur le piquage du riz et les récoltes.

Tableau 2. Les plus importantes augmentation
de prix alimentaires

Pays (denrée) Juin 2010-
Fév. 2011 (%)
Fév. 2011-
Août 2011 (%)
Somalie (sorgho) 83 31
Brésil (maïs) 81 -6
République Kirghize (blé) 69 4
Honduras (maïs) 67 30
Ouganda (maïs) 65 86
Costa Rica (fèves) 52 -2
Malawi (maïs) 50 3
Tadjikistan (blé) 50 5
Bangladesh (blé) 50 -25
Afrique du Sud(maïs) 48 27
RDC (manioc) 44 -13
Soudan (blé) 37 0
Burundi (riz) 37 4
Mongolie (blé) 36 -3
Géorgie (blé) 32 -2
Somalie (maïs) 26 57
Haïti (riz) 22 -10
Niger (riz) 22 -11
Bangladesh (riz) 21 -7
Rwanda (riz) 21 47
Source : Système mondial d'information et d'alerte rapide (GIEWS) de la FAO.

Ces facteurs expliquent les écarts saisissants de fluctuation des prix domestiques d’un pays à l’autre, alors même que – en moyenne – les cours alimentaires mondiaux reculent ou restent stables. D’après les informations sur les prix mensuels tirées du Système mondial d’information et d’alerte rapide (GIEWS) de la FAO, entre juin et août 2011, le maïs aurait augmenté de 57 % sur les marchés du Malawi et de plus de 30 % sur les marchés d’Ouganda, d’Éthiopie et du Burundi alors qu’ils ont reculé de plus 10 % au Kenya et au Rwanda. Quant au blé, les augmentations proches de 10 % enregistrées au Burundi, au Belarus et au Pakistan contrastent avec le repli dans les mêmes proportions sur les marchés locaux d’Arménie et du Salvador (note 18). Les cours de la viande ont eux aussi fortement progressé en Chine (+49 % depuis août 2010 pour le porc) et en Asie centrale (bœuf) (note 19).

La volatilité des prix intérieurs ne suit pas une tendance claire, ce qui rend délicate une prévision de l’évolution future des cours. Le tableau 2 recense, par pays, les produits de base qui ont connu la plus forte augmentation entre juin 2010 et février 2011, période qui correspond au dernier épisode de flambée mondiale des prix alimentaires, par rapport à la période suivante. D’une manière générale, les prix intérieurs se sont stabilisés depuis leurs records de février dans neuf des 20 pays qui avaient connu les augmentations les plus sévères entre juin 2010 et février 2011. Ainsi au Brésil, le prix du maïs a reculé de 6 % depuis février, alors qu’il avait augmenté de 81 % au cours des huit mois précédents. De même, les prix du blé au Bangladesh, en Géorgie, en République kirghize et au Soudan – comme les prix du riz au Bangladesh, au Burundi, en Haïti et au Niger – se sont eux aussi stabilisés depuis février, après avoir atteint des sommets. Par contraste, les prix du maïs ont continué leur progression dans un certain nombre de pays, en particulier en Afrique australe et orientale ou en Amérique centrale : +27 % en Afrique du Sud, +30 % au Honduras, +86 % en Ouganda et +57 % en Somalie depuis février.

Cette forte volatilité des prix intérieurs touche donc autant les pays où les prix ont baissé que ceux où ils n’ont cessé d’augmenter depuis le pic de février 2011. La figure 2, qui présente les variations de prix d’un mois à l’autre dans quatre pays, fait apparaître d’importants mouvements de balancier, là où les prix ont flambé (comme en Ouganda) comme là où ils ont reculé (Bangladesh, Brésil et Géorgie) après février 2011. Il est plus que probable que l’on ne puisse pas imputer ces importants écarts à la seule volatilité saisonnière, puisque de telles tendances n’avaient pas été observées les années précédentes.

Figure 2 : Variation mensuelle des prix alimentaires dans quatre pays
Source : calculs de la Banque mondiale d'après le Système mondial d'information et d'alerte rapide (GIEWS) de la FAO.

D’où cette interrogation logique : quelle est la volatilité la plus marquée – celle des prix intérieurs ou celle des cours internationaux ? Nous l’avons vu, de nombreux facteurs expliquent ces fluctuations nationales et internationales, interdisant de véritablement repérer le ou les éléments dominants. De fait, les pays disposent d’un certain nombre d’instruments pour se protéger de la variation des cours internationaux – contrôle des prix, interventions commerciales, stocks régulateurs ou investissements visant à renforcer la productivité agricole notamment. L’utilisation effective de ces instruments par les pays varie elle aussi et ne peut être considérée comme identique partout (note 20). Par ailleurs, les pays sont exposés à des sources internes de volatilité, comme les conflits ou les catastrophes météorologiques. Une plus grande intégration sur les marchés internationaux peut signifier une transmission supérieure des chocs planétaires aux marchés intérieurs mais aussi un meilleur lissage des chocs internes, à travers les échanges internationaux. En outre, la question de l’action collective peut se poser : si plusieurs pays s’isolent au même moment contre les chocs des prix mondiaux – en appliquant par exemple des mesures commerciales restrictives – cette décision risque d’accroître la volatilité des cours internationaux. L’interdépendance de ces facteurs est telle que l’on a du mal à cerner les causes originelles. Elle explique aussi la difficulté de l’exercice de prévision des schémas de volatilité.

Une simple comparaison des prix du riz, du blé ou du maïs dans 46 pays pour lesquels des données sont disponibles sur la période 2006-11 montre que la volatilité des cours internationaux est supérieure à celle des prix intérieurs. Les spécificités des pays – et les politiques adoptées – pourraient avoir plus d’impact sur la volatilité des prix alimentaires que l’exposition aux chocs liés aux cours alimentaires mondiaux. Mais cet effet n’est pas très prononcé. De fait, dans la plupart des cas, les différentiels de volatilité entre les prix internationaux et intérieurs – définis comme les écarts de l’inflation mensuelle – ne sont pas très prononcés (note 21).La volatilité est également supérieure dans les pays vulnérables, puisque la mesure de la volatilité est supérieure pour le maïs et le blé (et équivalente pour le riz) dans les pays à faible revenu par rapport aux pays à revenu intermédiaire. En moyenne, la volatilité des prix intérieurs est plus marquée en Afrique subsaharienne qu’en Amérique latine – et, bien que cela n’apparaisse pas ici, plus prononcée dans les pays enclavés que dans les pays ayant un débouché sur la mer, les premiers étant en règle générale bien moins intégrés aux marchés internationaux. Enfin, la volatilité des prix intérieurs est supérieure dans les pays réputés moins subir la répercussion des cours mondiaux du maïs et du blé que dans ceux qui la subissent de plein fouet – la situation inverse semblant prévaloir pour le riz.

Figure 3 : Volatilité des prix intérieurs et internationaux pour le blé, le maïs et le riz, 2006-11
 

Source : calculs de la Banque mondiale d'après le Système mondial d'information et d'alerte rapide (GIEWS) de la FAO.
Note: Les informations sur les prix intérieurs proviennent de 46 pays (note 22) pour lesquels des données sont disponibles pour le riz, le blé, le maïs ou une quelconque combinaison de ces produits pour l'intégralité de la période considérée (2006-11). Au total, 27 observations concernaient le maïs, 30 le riz et 20 le blé. La mesure de la volatilité correspond à l'écart type du « rendement » mensuel, défini comme l'évolution proportionnelle des prix d'un mois à l'autre et calculé comme l'écart type de ln(Pt/Pt-1). Les volatilités des prix intérieurs sont des moyennes simples des volatilités calculées séparément pour chaque pays. Les seuils de répercussion utilisés dans cette analyse sont les valeurs médianes de chacun des produits de base contenus dans l'échantillon.

Vers une amélioration des informations sur la volatilité des prix

Cette analyse de la volatilité souligne la nécessité d’approfondir la question pour mieux comprendre le phénomène de la variation des prix alimentaires à l’échelle internationale et nationale. L’amélioration des informations sur les marchés est une étape dans ce sens et un instrument de politique susceptible de réduire ces fluctuations. Le tableau 3 décrit les objectifs, la couverture et les pratiques d’actualisation pour plusieurs trousses à outils et produits relevant des systèmes actuels d’informations sur les marchés en matière de sécurité alimentaire. Malgré la coexistence de plusieurs systèmes mondiaux, régionaux et nationaux d’alerte rapide sur l’insécurité alimentaire et la vulnérabilité, la qualité, la fiabilité, la précision, l’opportunité et la comparabilité des informations sur les perspectives des marchés alimentaires doivent, de l’avis général, être renforcées et améliorées(note 23). Mais il faut aussi de toute urgence accélérer les réactions politiques concrètes aux situations d’urgence anticipées. Dans les faits et pour toutes les crises de sécurité alimentaire survenues depuis 2005 – dans la Corne de l’Afrique, en Afrique de l’Ouest, au Niger et au Guatemala – une alerte avait été émise au moins six mois avant. Dans le cas de la famine qui sévit actuellement dans la Corne de l’Afrique, les premières alertes remontent à août 2010 (note 24).

Un certain nombre d’initiatives sont en cours pour améliorer les informations sur les marchés agricoles. En juin 2011, les ministres de l’Agriculture du G20 ont présenté lors de leur réunion le Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS), officiellement lancé à Rome en septembre 2011. Ce système cherche à renforcer la transparence des marchés grâce des informations plus précises sur les perspectives alimentaires mondiales à court terme, en particulier en termes de stocks, et grâce à une définition opérationnelle de ce qui constitue des conditions anormales sur les marchés internationaux, afin de pouvoir réagir au plus vite et en concertation. La FAO héberge le secrétariat chargé de ce nouveau système d’information, composé de plusieurs organisations internationales et bilatérales. Le système AMIS devrait publier ses premiers rapports en juin 2012. Parallèlement, le système d’alerte rapide sur les prix alimentaires excessifs de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), opérationnel depuis juillet 2011, identifie les périodes prolongées de variations excessives de cours du blé et du maïs. Toute la difficulté pour les systèmes d’information actuels ou à venir est de parvenir à garantir la mobilisation nécessaire urgente pour une réaction coordonnée, en temps voulu et rapide, surtout lorsque cette volatilité des prix semble faire tache d’huile.

Tableau 3 : Systèmes actuels d'information sur les marchés pour l'insécurité alimentaire
Système Objectif principal Couverture
mondiale (G), régionale (R), nationale (N), infranationale (S) /td>
Principaux produits
GIEWS (Système mondial d'information et d'alerte rapide, 1975) Division du commerce et des marchés, FAO Initiative impliquant de multiples partenaires

Anticiper les situations d’urgence en matière d’insécurité alimentaire

G, R, N, S
• 78 pays et 20 catégories différentes de produits alimentaires au total
• La périodicité des mises à jour va de suivis permanents à la publication de trois rapports par an
Instruments
• Prix alimentaires – base de données et outil d'analyse GIEWS (2009)
• Portail Fenix
Rapports :
Global Food Price Monitor
• Alertes et rapports spéciaux
Perspectives de l'alimentation
Cultures et pénuries alimentaires
Perspectives de récoltes et situation alimentaire
• Suivi de l'hivernage au Sahel

Commodity Price Data (Pink Sheet) de la Banque mondiale
(1972) ; Banque mondiale, Development Research Group

Effectuer un suivi des principaux marchés des denrées de base cruciales pour les pays en développement G
• Prix alimentaires mondiaux pour 70 grands produits de base depuis 1973
• Actualisation quotidienne, mensuelle

Produits:
Food Price Watch
• Prix (Pink Sheet)
Daily Markets Review
Price Forecasts
Commodity Outlook
VAM (Analyse et cartographie et la vulnérabilité, 1994)
Programme alimentaire mondial Initiative impliquant de multiples partenaires
Identifier les régions et les populations les plus exposées à l’insécurité alimentaire et repérer les réponses les plus efficaces R, N, S
• 50 pays (considérés comme les plus exposés à l’insécurité alimentaire)
• Actualisation permanente pays pas pays

Instruments :
• Système de suivi de la sécurité alimentaire (FSMS), 2005
Rapports :
• Évaluations des marchés et bulletins
• Enquête approfondie sur la sécurité alimentaire et la vulnérabilité (CFSVA)
• Évaluation de la sécurité alimentaire en situation d’urgence (EFSA)

IPC (Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, 2005)
Unité d’analyse de la sécurité alimentaire, FAO Initiative impliquant de multiples partenaires
Classement de la gravité et du risque d’insécurité alimentaire R, N, S
• 29 pays à différents stades de mise en œuvre de la méthode IPC (seuls le Burundi, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Népal, la Somalie et le Sud-Soudan l’utilisent régulièrement)
• Actualisation permanente pays pas pays
Produits:
• Classement des étapes IPC
FEWS NET (Réseau de systèmes d’alerte précoce contre la famine, 1985)
USAID

Fournir des informations d’alerte précoce et sur la vulnérabilité en matière de sécurité alimentaire

R, N, S
• Couvre actuellement 25 pays
• Actualisation permanente pays pas pays
Produits:
FEWSNET Price Watch
Mises à jour sur la sécurité alimentaire
Food Assistance Outlooks
• Accidents météorologiques
• Rapports spéciaux

Système d’alerte rapide sur les prix alimentaires excessifs (juillet 2011)

IFPRI
Identifier les périodes prolongées de variation excessive des prix alimentaires G
• Couverture mondiale
• Actualisation quotidienne y

Instruments :
• Système d’alerte rapide sur les prix alimentaires excessifs

Source: FAO, PAM, USAID, IFPRI et Banque mondiale.


Notes

1. USDA, World Agricultural Supply and Demand Estimates, WASDE, 12 octobre 2011.
2. FEWSNET, Special Brief,15 septembre 2011. Ce programme – également baptisé « Engagement du riz paddy » – permet aux agriculteurs d’engager leurs rizières auprès du gouvernement avant la récolte, en échange de prêts. Une fois la récolte effectuée et pour rembourser l’emprunt, l’agriculteur peut, soit utiliser le riz – ce qui reconstitue les stocks gouvernementaux – soit vendre sa récolte. Si le riz engagé est supérieur au prix du marché, les agriculteurs feront logiquement défaut. C’est là une évolution importante puisque la Thaïlande reste le premier exportateur de riz au monde – un marché où seulement 6 % de la production mondiale sont échangés à l’échelle planétaire (contre moins d’un tiers des 19 % échangés dans le cas du blé).
3. USDA, WASDE, 12 octobre 2011.
4. Banque mondiale, Weekly Global Economic Brief, 20 octobre 2011, Groupe d’étude des perspectives de développement (DECPG).
5. Banque mondiale, Economic Outlook, 6 octobre 2011, DECPG.
6. FAO, Perspectives de l’alimentation, juin 2011. La production d’éthanol pourrait ralentir encore davantage avec l’adoption de la loi américaine prévoyant une réduction des conditions relatives à la proportion d’éthanol dans les carburants.
7. U.S. Energy Information Agency, Short-Term Energy and Winter Fuels Outlook, 12 octobre 2011.
8. Banque mondiale, “Briefing Note on Short-Term Prospects for Global Food Prices”, 3 septembre 2011, vice-présidence du Réseau pour le développement durable et DECPG.
9. USDA, WASDE, 12 octobre 2011.
10. USAID FEWSNET, Price Watch, 30 septembre 2011.
11. Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), Horn of Africa Crisis, Situation Report No. 16, 29 septembre 2011.
12. Food Security and Nutrition Analysis Unit (FSNAU), Famine Spreads into Bay Region -- 750,000 People Face Imminent Starvation, September 5, 2011; FSNAU, Food Security and Nutrition Analysis Post Gu 2011, Technical Series Report No. VI. 42, October 8, 2011.
13. USAID FEWSNET, East Africa Report, October 8, 2011.
14. OCHA, Horn of Africa Summit Calls for Joint Action to Help Millions, October 8, 2011.
15. OCHA, Financial Tracking Service -- Tracking Global Humanitarian Aid Flows, October 8, 2011; OCHA, 2011 Horn of Africa Drought -- Funding Summary, October 8, 2011.
16. USAID FEWSNET, Price Watch, September 30, 2011.
17. FMore exactly, granting authority to the Ministry of Finance to declare a commodity essential and set maximum prices by the Price Control Acts 2011. However, it is not clear whether this authority has so far been used (see USAID FEWSNET, Price Watch, 30 September 2011).
18. FAO, Global Food Price Monitor, September 2011.
19. World Bank, East Asia and Pacific Food and Energy Prices Brief, September 29, 2011, East Asia and Pacific Poverty Reduction Unit.
20. FAO, 2011 State of Food Insecurity, June 2011. The report cites, for example, that while export controls contributed to stable prices in China, India, and Indonesia during 2006–8, they are associated with increasing food prices in Malawi (2007–9) and Zambia (2005).
21. Global price volatility is higher for rice and wheat, but not for maize. The sample for maize includes many Sub-Saharan African countries where domestic prices may more likely vary as a result of changing prices in neighboring countries than changing global prices. Also, maize is the least imported of the three food commodities analyzed in the sample, which may contribute to making maize prices more vulnerable to domestic factors.
22. Afghanistan, Armenia, Azerbaijan, Benin, Bolivia, Brazil, Burkina Faso, Burundi, Cambodia, Colombia, Costa Rica, Djibouti, Dominican Republic, El Salvador, Ethiopia, Georgia, Guatemala, Haiti, Honduras, India, Kenya, Kyrgyz Republic, Lao PDR, Madagascar, Mali, Mexico, Mozambique, Nepal, Nicaragua, Niger, Nigeria, Pakistan, Panama, Peru, Philippines, Russia, Rwanda, Somalia, South Africa, Sudan, Tanzania, Thailand, Togo, Uganda, Uruguay, Zambia.
23. G-20, Action Plan on Food Price Volatility and Agriculture, Ministerial Declaration: Meeting of G-20 Agriculture Ministers, Paris, June 22–23, 2011.
24. FEWSNET and FSNAU began providing regular early warning information regarding the impending crisis in August 2010 ("Famine in Southern Somalia: Questions and Answers," and "Horn of Africa -- Drought," Fact Sheet No. 3, Fiscal Year 2011, USAID, July 21, 2011).

Les rapports Food Price Watch, préparés par le Groupe pour la réduction de la pauvreté et l'équité de la Banque mondiale, cherchent à attirer l'attention sur l'évolution des prix alimentaires intérieurs dans les pays à revenu faible et intermédiaire ainsi que sur leurs implications pour les politiques. Contact : Hassan Zaman (hzaman@worldbank.org)