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18 septembre 2019

Afrique : quand la société tout entière se mobilise pour offrir un avenir meilleur aux filles

Au Tchad et dans les autres pays où il intervient, le SWEDD a déjà fourni une formation professionnelle à plus de 100.000 femmes pour leur permettre de gagner leur vie. Photo © Vincent Tremeau/Banque mondiale

Alice Adja a abandonné l’école à l’âge de huit ans. Quelques années plus tard, n’ayant pas les moyens de payer ses études et de s'occuper d'elle et de ses six frères et sœurs, ses parents l’ont envoyée vivre chez une tante à Abidjan. Là-bas, elle enchaîne des petits boulots. Aujourd'hui, Alice a 21 ans et travaille comme employée de maison chez une famille de Yopougon, un quartier dans la banlieue d'Abidjan. Mais elle n’a pas l’intention de faire cela toute sa vie. Elle veut créer son entreprise et être son propre patron : « Un jour, je serai chef pâtissier », assure-t-elle d’un ton déterminé. « J'aurai ma propre pâtisserie, ici ou à l’étranger. »

En Afrique, et notamment au Sahel, de nombreuses filles issues de familles précaires n’ont pas vraiment le temps de réfléchir à leur avenir et à ce qu’elles aimeraient devenir. Leurs aspirations, leurs rêves et leurs espoirs sont souvent balayés par les tâches quotidiennes de leur foyer. La majorité d’entre elles ne peuvent pas rester à l’école, sont mariées dès qu’elles atteignent la puberté et deviennent mamans très jeunes. Un cercle vicieux qui se répercute sur leur santé et leur offre peu d’opportunités économiques.

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« Un jour, je serai chef pâtissier », assure-t-elle d’un ton déterminé. « J'aurai ma propre pâtisserie, ici ou à l’étranger. » Alice Adja, Côte d’Ivoire. Photo: © Sarah Farhat/Banque mondiale

(SWEDD), financé à hauteur de 295 millions de dollars par l’Association internationale de développement (IDA), la filiale de la Banque mondiale dédiée aux pays les plus pauvres du monde.  

Mis en œuvre dans sept pays (Bénin, Burkina Faso, Tchad, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie et Niger), le projet bénéficie du soutien technique du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA). L’objectif ? Permettre aux fillettes, adolescentes et femmes vivant dans des conditions difficiles de s’épanouir et d’atteindre leur véritable potentiel en leur donnant accès à une instruction de qualité et à des services de santé reproductive, maternelle et infantile adéquats.  

Pour y parvenir, le SWEDD mobilise tous les acteurs de la société, des chefs religieux aux agents de santé, responsables politiques, législateurs et époux, en passant par des mamans, qui trois jours par semaines endossent le rôle de mentor pour des jeune filles vulnérables. Car après tout, « il faut tout un village pour élever un enfant ».  

« En permettant aux jeunes filles de développer des activités génératrices de revenus ou de postuler à des emplois, on leur offre la possibilité de subvenir à leurs besoins et de prendre leur destin en mains », explique Sy Savanneh Syrah, responsable pour le gouvernement ivoirien du volet Genre du SWEDD. « De fait, l'autonomisation de la femme n’est pas seulement bénéfique pour la jeune fille mais aussi pour sa famille, la communauté tout entière et l'économie du pays », insiste-t-elle.  

Ça commence par un coup de pouce pour garder les filles à l’école 

Une des priorités du SWEDD est d’investir dans l'éducation des filles et, plus important encore, de les maintenir à l'école jusqu’au bout du secondaire et les encourager à aller au-delà. 

Au Niger, par exemple, seule une fille sur dix achève ses études secondaires. Les filles issues de familles pauvres abandonnent l'école par manque de moyens et pour s’occuper de leurs enfants, étant souvent mariées et mamans très jeunes. Grâce au SWEDD, la situation est en train de changer pour plusieurs d’entre elles, notamment pour Innayatou Souradji qui vit à Kiota, un village situé à une centaine de kilomètres de Niamey, la capitale : « Ma mère et ma grand-mère ne sont jamais allées à l'école parce qu'elles se sont mariées trop tôt », confie-t-elle. « J'ai la chance d'avoir obtenu une bourse pour poursuivre mes études. » 

Comme elle, plus de 100 000 autres filles en situation précaire ont bénéficié du soutien du projet sous la forme de kits scolaires, de bourses, d’hébergement ou de soutien scolaire. « Apprendre à écrire n'est pas facile, mais je vais y arriver », souligne la fillette qui aimerait devenir médecin.  


« Ma mère et ma grand-mère ne sont jamais allées à l'école parce qu'elles se sont mariées trop tôt. J'ai la chance d'avoir obtenu une bourse pour poursuivre mes études. »
Portrait d'Innayatou Souradji
Innayatou Souradji
Bénéficiaire du SWEDD

Ça demande une évolution des mentalités  

 L'adhésion des dirigeants religieux et communautaires est capitale pour mettre fin à la discrimination, aux violences faites aux femmes et au nombre élevé de mariages précoces. 

« Le mariage précoce est un problème complexe et nous l’avons traité du point de vue du respect de l’Islam », fait valoir l'imam Telmidy, chef religieux à Selibabi, en Mauritanie. « L'Islam protège la dignité des hommes et des femmes. Notre interprétation de l'âge du mariage pour les filles est erronée. » 

Il fait partie des 200 responsables religieux et communautaires qui mènent des activités de sensibilisation dans le pays, avec l’appui du projet, pour démontrer que les mariages précoces et les grossesses non espacées ne sont pas des pratiques musulmanes.

, insiste-t-il en déplorant le décès de plusieurs adolescentes enceintes dans sa communauté. 

L'imam Telmidy et ses confrères souhaitent devenir des agents du changement. « Nous discutons et partageons nos connaissances islamiques et notre expérience en faisant du porte-à-porte ou lors du prêche du vendredi et les gens commencent à comprendre et à réagir. » 

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Infographie complète

Le projet mise aussi sur une émission de radio qui relaye des messages sur les bienfaits de l’autonomisation des filles. « Les messages à la radio m’ont beaucoup touchée. Je n’accepterai pas que ma fille subisse les mêmes difficultés que j’ai rencontrées », lance catégorique Lemeima mint El Hadrami, qui a refusé de donner sa fillette en mariage. « J’aimerais qu’elle aille le plus loin possible dans ses études, qu’elle ait un bon métier. Un métier qui lui permette de vivre décemment, elle pourrait devenir médecin ou sage-femme. »  

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« J’ai refusé de donner ma fille en mariage pour une bonne et simple raison : je n’accepterai pas qu’elle subisse les mêmes difficultés que j’ai rencontrées. » Lemeima mint El Hadrami, Mauritanie. Photo © Vincent Tremeau/Banque mondiale

Le SWEDD soutient aussi une « école » pas comme les autres. Bienvenue à l’école des maris et futurs maris de Mamboué, un village de l’ouest du Burkina Faso. Waimbabie, marié et père de famille, assiste régulièrement aux ateliers de discussion. Avec 15 autres maris et futurs époux du village, il participe aux discussions lancées par la modératrice du SWEDD sur des sujets qui touchent à la vie du foyer et au planning familial. « Depuis qu'il a commencé à fréquenter l’école des maris, notre relation s'est beaucoup améliorée, l’amour est revenu », explique Martine, sa femme. « Il va chercher de l'eau et du bois et m’aide à la maison. » Martine n’en revient toujours pas que Waimbadie ait voulu, pour la première fois, assister à l’accouchement de leur dernier enfant.  

Plus de 1 640 écoles des maris ont déjà été créés dans l’ensemble des pays du SWEDD.   

Ça implique aussi de permettre aux filles de planifier leurs grossesses  

Au Sahel, les taux de mortalité maternelle et néonatale sont parmi les plus élevés au monde. Cela tient souvent au fait que les femmes enceintes, surtout dans les zones rurales, n'ont pas accès à des services de santé adaptés pour accoucher. Dans son village de Sebougou où elle a grandi, Fatoumata Diallo a été témoin de ces difficultés : « Je me rappelle qu’une fois, j’ai rencontré sur la route nationale et transporté une femme enceinte qui revenait à pied d’une consultation prénatale à Sébénicoro, à plus de 10 kilomètres d’ici. » Lorsque Fatoumata a entendu parler des formations de sages-femmes proposées par le SWEDD, elle n’a pas hésité une seconde. Après sa formation de sage-femme, elle a décidé, avec l’appui du projet, d’ouvrir son cabinet privé pour sauver des vies. 

. Loin des normes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui recommande 23 agents de santé pour 10 000 habitants. Dans un pays où 38 % des femmes ont leur premier enfant avant 18 ans, ces carences sont aggravées par les grossesses précoces, avec leur lot de complications plus fréquentes : le taux de mortalité chez les nouveau-nés de mères adolescentes est 50 % plus élevé que chez les nouveau-nés de mères adultes.  

Le projet a déjà permis de former plus de 6600 sages-femmes au Mali et dans les autres pays où il intervient.  

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Infographie : Investir dans la formation des filles, c’est leur permettre de contribuer au développement de leur pays

« Les gens ici sont très heureux depuis l'ouverture de mon cabinet en 2016 », explique Fatoumata. « En plus des soins de base, nous faisons des consultations prénatales et post-natales et nous assurons les accouchements, ce qui a contribué à réduire la mortalité maternelle et infantile dans notre communauté. »  

La première femme qui a accouché dans sa clinique était tellement contente qu’elle a donné son nom à sa fille.  

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« La première femme qui a accouché dans ma clinique était tellement contente qu’elle a donné mon nom à sa fille. » Fatoumata Diallo, Mali.
Photo : © Vincent Tremeau/Banque mondiale

En somme : des femmes en bonne santé et instruites stimulent l’économie 

« Lorsqu’on nous a proposé d’apprendre le métier d’électricienne, nous avons eu peur. Au début nous pensions que l’électricité avec tous ces câbles n’était pas un métier pour nous », explique Adouia Brema en connectant d’un geste lent et précis les derniers fils électriques du panneau solaire qu’elle installe chez un client de son village d’Am-Timan, au Tchad. 

Avec plusieurs autres femmes du village, cette maman de huit enfants ne s’est pas démontée et s’est même découvert une passion pour l’énergie solaire qui permet d’éclairer les foyers à moindre coût. Leur petite entreprise prospère et maintenant Adouia forme à son tour d’autres femmes du village : « Je suis heureuse de former d'autres jeunes femmes à cette profession », assure-t-elle. « C’est important que les femmes travaillent et gagnent de l'argent afin qu'elles puissent prendre en charge leurs propres besoins et contribuer aux dépenses familiales. Le revenu du mari seul n'est pas suffisant », insiste-t-elle. 

Dans l’ensemble des pays où intervient le projet, près de 100 000 femmes et filles ont déjà reçu une formation.  

Pour offrir une seconde chance à des adolescentes déscolarisées, le projet a aussi créé 3420 espaces sûrs. Trois jours par semaine, quelque 102 600 filles apprennent des connaissances scolaires de base et se réunissent autour d’un mentor, souvent des femmes très impliquées dans la communauté, pour parler de choses intimes, telles que la santé reproductive mais surtout pour leur donner la confiance nécessaire pour pouvoir prendre leur destin en main.  

« Au départ les filles étaient gênées », se souvient Koné Awa, mentor dans un espace sûr d’Abidjan. « Mais aujourd’hui c’est très intéressant d’observer l’impact de la formation, surtout l’atelier sur l’estime de soi. » C’est ici qu’Alice s’est sentie capable de voir grand et a échafaudé son rêve de devenir pâtissière. En attendant, elle vend des bonbons à ses camarades. Une inspiration instillée par ce mentorat et qui lui permet de couvrir ses frais de transport pour se rendre à l’école.  

Au-delà du Sahel 

, souligne Soukeyna Kane, directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. « Parce qu’à long terme, son impact se répercutera sur l’ensemble de la société, en diminuant la mortalité infantile et les taux de malnutrition chronique, en accélérant la transition démographique et en améliorant la productivité et les revenus des ménages, le projet est un instrument incontournable de la lutte contre la pauvreté et une priorité pour la Banque mondiale. » 

 D’autres pays africains en dehors du Sahel envisagent aussi de le mettre en œuvre.