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TRIBUNE

La Tunisie est prête pour une révolution économique

10 septembre 2014


Inger Andersen La Presse de Tunisie

Suite à la révolution, la Tunisie a mis au jour deux formidables atouts. Le premier est sa capacité à concilier différentes aspirations politiques, sociales et religieuses pour parvenir à un consensus politique reflétant le pluralisme de la société. Cela est d’autant plus à souligner dans un contexte régional marqué par les tumultes qui continuent de secouer de nombreux pays arabes.


Le second atout, probablement moins connu, tient au fait que les Tunisiens connaissent désormais les mécanismes du détournement, par les élites politiques, de mesures économiques même bien intentionnées, au détriment de la création d’emplois, de la croissance et du bien-être des populations.


Il est important de garder ces deux aspects à l’esprit alors que des chefs d’État et des dirigeants d’entreprises se réunissent cette semaine en Tunisie pour apporter leur soutien à la transition engagée. Car, au-delà de ses nombreux avantages comparatifs tels que la jeunesse et la formation de sa population ou bien sa situation géographique favorable, la Tunisie possède  les ingrédients de base requis pour attirer des investissements.


Il est primordial que la Tunisie réussisse. La Tunisie incarne une espérance pour la région méditerranéenne et symbolise pour le monde l’espoir d’une transition démocratique heureuse. Sa réussite sera facilitée et renforcée tant par l’avènement d’un secteur privé dynamique et générateur d’emplois que par la mobilisation des entreprises internationales pour investir, saisir les opportunités et soutenir la croissance en Tunisie. Forte d’une population jeune et éduquée, la Tunisie a de nombreux atouts pour mobiliser les investissements du secteur privé. Tout au long de cette année, la Banque mondiale a poursuivi et renforcé son soutien à la Tunisie et continuera dans ce sens. Nous en appelons à la mobilisation de tous pour aider la Tunisie durant cette période cruciale de son histoire. 


Qu’ils soient nationaux ou internationaux, les investisseurs recherchent une combinaison alliant  stabilité politique et politiques économiques ouvertes à la concurrence et génératrices d’une croissance dynamique. Or, si elle agit avec le même esprit qui a présidé l’adoption d’une Constitution remarquable, la  Tunisie pourrait réussir ce défi, à la condition de se défaire du legs économique du passé.


Trois ans ont passé depuis la révolution et la situation — et transition — économique reste une préoccupation prioritaire .Le chômage des jeunes ne faiblit pas, à plus de 30 %, et touche de manière disproportionnée les plus diplômés. La Tunisie bataille pour regagner la faveur des investisseurs et des touristes et fournir aux entreprises locales les capitaux nécessaires pour se développer et créer des emplois.


Et ce ne sont pas là des difficultés conjoncturelles découlant de l’instabilité liée à la révolution de 2011, mais bien le résultat du système économique laissé en héritage par le régime précèdent et qu’il va falloir sérieusement remettre à plat.



« Si elle veut déployer tout son potentiel — immense —, la Tunisie doit s’atteler à la réforme de son économie. »

Dans un rapport à paraître prochainement, la Banque mondiale montre comment le pouvoir précédent manipulait les réglementations industrielles et commerciales dans le seul but de protéger de la concurrence tout un réseau d’entreprises proches du régime. Résultat, les services (télécoms, transports ou banques) coûtaient plus cher et pénalisaient de ce fait les secteurs exportateurs (qui auraient pu créer de nombreux emplois) sur les marchés internationaux.

Ce faisant, les entreprises estampillées « Ben Ali » sont parvenues à s’approprier environ 20 % des profits générés par l’économie tout entière mais en employant seulement 1 % de la main-d’œuvre du pays. Malgré la chute du régime et de ses affidés, les lois, réglementations et pratiques administratives qui favorisaient cette mainmise sur des pans entiers de l’économie sont en partie toujours en place et nécessitent d’être réformées de toute urgence.

Tout ce que l’on sait sur la manière de procéder de l’équipe précédente va aider le nouveau gouvernement à concevoir des politiques et à réformer le système de manière à réduire au minimum le risque de dévoiement. Si les gouvernements de l’après-révolution se sont déjà engagés sur la voie des réformes, l’urgence de la transition politique a eu pour effet de différer une véritable transition économique. Face à la précarité de la situation macroéconomique, le pays va devoir mettre les bouchées doubles sur le front des réformes, la reprise de l’investissement privé étant la clé du dynamisme dont on sait le pays capable et qui, seul, pourra offrir des débouchés à l’ensemble de la population et non plus à une poignée de privilégiés.

Si elle veut déployer tout son potentiel — immense —, la Tunisie doit s’atteler à la réforme de son économie. L’étude de la Banque mondiale pointe quelques secteurs d’activités encore sous-exploités, de l’exportation de biens et de services à forte intensité salariale dans la santé ou l’éducation par exemple, aux services comptables ou de relations avec la clientèle délocalisés par des entreprises européennes. Le pays a une vraie carte à jouer pour les cultures méditerranéennes (blé dur, fruits secs et huile d’olive, réputée dans le monde entier) mais n’exploite pour l’instant qu’une infime partie de son quota d’exportations vers l’Union européenne.

Le rapport de la Banque mondiale estime que la rationalisation des réglementations et l’ouverture à la concurrence pourraient créer 50 000 emplois supplémentaires chaque année et que la réforme du secteur bancaire donnerait du travail à 38 000 personnes de plus par an. Sans oublier l’adoption de mesures économiques favorisant la relance de l’agriculture et de l’exportation de biens et de services gros consommateurs de main-d’œuvre, qui pourrait profiter à quantité de Tunisiens, qu’ils soient agriculteurs, entrepreneurs ou jeunes diplômés.

Rien n’oblige la Tunisie à rester figée dans un modèle économique révolu. L’ouverture dont elle a fait preuve sur le plan de l’inclusion politique doit à présent trouver son équivalent dans l’inclusion économique. C’est à ce prix qu’elle renouera avec la stabilité et la croissance — et les investissements, dans une spirale d’interactions mutuellement bénéfiques. Ce pays a fait preuve d’un courage et d’une détermination politiques remarquables pour édifier une société plus juste, démocratique et inclusive. Je suis convaincue qu’avec la même volonté, appliquée cette fois-ci à l’économie, la Tunisie, après avoir réussi sa révolution politique, connaîtra une révolution économique heureuse, porteuse de dynamisme, de transparence et d’emplois pour tous.

Cette tribune a été publiée par la Presse de Tunisie le mercredi 10 septembre 2014.



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