Une initiative financée par la Banque mondiale aide les pays insulaires du Pacifique à maintenir leur connexion au système financier mondial.
Le recul significatif des relations de correspondance bancaire (CBR selon l’acronyme anglais) dans le Pacifique a amené certains pays au bord de l’isolement financier, menaçant les envois de fonds des migrants, le commerce, l’aide et les interventions en cas de catastrophe.
Depuis 2011, le Pacifique a connu une baisse de 60 % des CBR, soit le double de la moyenne mondiale. Les banques étrangères invoquent des coûts de mise en conformité élevés, une faible rentabilité et des risques potentiels de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Des exigences réglementaires différentes en vigueur dans les petits pays ne font qu’accentuer les difficultés.
En 2024, le Forum des îles du Pacifique, en collaboration avec le Groupe de la Banque mondiale et des partenaires du développement, a lancé le projet de renforcement des relations de correspondance bancaire dans le Pacifique. Cette initiative d’un montant de 77 millions de dollars couvre huit pays qui seront bientôt rejoints par la Papouasie-Nouvelle-Guinée. L’objectif est de maintenir le fonctionnement et la solidité des services bancaires transfrontaliers.
Financé par l’Association internationale de développement (IDA), l’institution de la Banque mondiale qui soutient les pays à faible revenu, le projet combine une aide d’urgence et des réformes à long terme visant à rétablir la connexion avec le système financier international.
« La perte des relations de correspondance bancaire était l’un des défis financiers les plus urgents que notre région devait relever, explique Rodney Kirarock, ancien conseiller économique du Forum qui a participé à la conception du projet. Cette initiative rassemble les gouvernements, les régulateurs et les partenaires internationaux afin de garantir que les pays du Pacifique ne soient pas coupés de l’économie mondiale. »
Huit pays — Fidji, Kiribati, les Îles Marshall, Samoa, les Îles Salomon, Tonga, Tuvalu et Vanuatu — ont chacun engagé 9 millions de dollars provenant de leurs allocations de l’IDA dans le projet, qui prévoit une facilité régionale de crédit de réserve, des réformes en matière de conformité et une étude de faisabilité détaillée de la proposition d’un mécanisme de paiements du Pacifique.
« Le mécanisme de paiements du Pacifique prendrait la forme d’une plateforme regroupant un réseau de banques et d’établissements non bancaires fonctionnant selon des normes communes et des services partagés. Pour les institutions financières, il serait ainsi plus viable économiquement de fournir des services dans toute la région du Pacifique », explique Julian Casal, économiste senior du secteur financier à la Banque mondiale.
Ce mécanisme, qui consiste à agréger les volumes et les flux de transactions, pourrait servir de modèle à d’autres régions du monde confrontées au recul de leurs CBR. Par exemple, les volumes de transactions aux Tuvalu et à Kiribati ne sont peut-être pas suffisants pour attirer une institution financière internationale, mais combinés à ceux des Îles Salomon, des Fidji, des Tonga, du Samoa, de Vanuatu et, à terme, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, ils deviennent beaucoup plus intéressants.
Un long chemin vers une solution régionale
Amener le projet au stade du lancement a été une entreprise semée d’embûches tant pour le Secrétariat du Forum des îles du Pacifique (PIFS) que pour la Banque mondiale, mais plus encore pour les banques centrales du Pacifique qui militent depuis vingt ans en faveur de la recherche d’une solution.
« Nous n’en serions pas là sans les talents d’une grande équipe multidisciplinaire, déclare Julian Casal. Mais il faut souligner que, même si la Banque mondiale apporte son soutien technique et financier, le projet est véritablement piloté par le PIFS et les gouvernements du Pacifique. »
Les premières tentatives des dirigeants du Pacifique pour aborder la question lors de la réunion des ministres de l’Économie du Forum en 2019 ont échoué. Puis, la pandémie de COVID-19 a éclaté. Ce n’est qu’en 2021, lorsque l’Australie a présenté un document de travail et que les ministres ont appelé à l’action, que le PIFS a été chargé de trouver un partenaire. Et ce fut la Banque mondiale.
« Le Pacifique plaide depuis près de vingt ans en faveur d’une approche régionale coordonnée pour remédier aux problèmes de correspondance bancaire, souligne Denton Rarawa, conseiller économique senior au PIFS. Aujourd’hui, nous voyons cette stratégie se concrétiser grâce à un mécanisme qui établit un équilibre entre la souveraineté nationale et l’efficacité régionale. C’est le résultat d’un engagement soutenu, d’une gestion partagée des risques et de la reconnaissance du fait que la nature structurelle de cette question exige une action collective. »
La dynamique s’est accélérée en mars 2024 lorsque le PIFS et la Banque mondiale ont organisé à Sydney une réunion des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales de la région, ainsi que des représentants des gouvernements américain, australien et néo-zélandais. Une discussion franche a eu lieu sur les solutions à apporter, qui a ensuite abouti à la tenue du premier Forum bancaire du Pacifique à Brisbane, en juillet 2024. Celui-ci a réuni le Trésor américain, le Trésor australien, la Réserve fédérale, la Banque centrale d’Australie, des ministres régionaux et de grandes banques mondiales telles que JP Morgan, Wells Fargo et Citibank.
« Nous avons demandé au directeur général de la Banque nationale des Tuvalu de faire un exposé de la situation, se souvient Rodney Kirarock. Cela a été un véritable déclic qui a permis de prendre conscience de l’impact réel et humain de la perte des CBR. »
Un rapport diagnostic préparé par la Banque mondiale, avec le soutien financier de la Nouvelle-Zélande, a analysé les raisons pour lesquelles les banques quittaient le Pacifique et a contribué à mieux faire comprendre la situation dans son ensemble.
Selon ce rapport, les retraits des banques étaient davantage liés à des problèmes d’économies d’échelle qu’à des questions de conformité ou autres, y compris la perception des risques associés aux transactions dans le Pacifique. Quand le Forum bancaire du Pacifique a eu lieu, un large consensus avait déjà été trouvé sur ce à quoi pourrait ressembler une solution, laquelle consiste principalement à agréger les volumes et les flux de transactions. Une feuille de route régionale pour les CBR a ensuite été validée lors de la réunion des ministres de l’Économie du Forum début août 2024, fournissant un cadre pour une action collective.
Le projet a été approuvé par le Conseil des administrateurs de la Banque mondiale fin août 2024 et il a été lancé en avril 2025, avec l’appui d’une équipe de gestion de projet dédiée et désormais opérationnelle à Suva. La mise en œuvre est supervisée par le Groupe de réduction des risques dans le Pacifique, coprésidé par le PIFS et la Banque mondiale, avec la participation des banques centrales, des régulateurs, des partenaires du développement et d’experts techniques.
Les prochaines étapes
Le projet de renforcement des CBR finance une étude de faisabilité détaillée sur le mécanisme de paiements du Pacifique, qui devrait être achevée début 2026. S’ensuivra une période de recherche de consensus sur l’architecture d’une solution à long terme axée sur le marché.
« Ce sera une plateforme très ouverte et innovante, qui, selon moi, permettra d’accroître les capacités de son réseau d’institutions financières participantes », déclare Ilias Skamenlos, responsable du pôle Finance, compétitivité et innovation pour l’Asie de l’Est et le Pacifique à la Banque mondiale.
Cette initiative reflète l’engagement plus large de la Banque mondiale en faveur de la résilience financière, de l’inclusion et de la coopération régionale. Pour la région Pacifique, elle pourrait être le facteur déterminant entre isolement et intégration dans une économie mondiale en rapide évolution. Cet engagement a récemment été récompensé par le Prix 2025 du président de la Banque mondiale décerné à ce projet.
« Nous voulons démontrer que la région Pacifique est un endroit sûr pour les investissements et pour les relations bancaires, souligne Rodney Kirarock. C’est un impératif économique. »