COVID-19 : Comment le Groupe de la Banque mondiale aide-t-il les pays à faire face à la pandémie ? Suivez notre actualité

NOTE 14 avril 2020

Faire face à un double choc : Covid-19 et prix du pétrole

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Rabah Arezki et Ha Nguyen

Les pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) sont confrontés à un double choc : la pandémie de Covid-19 et l’effondrement des cours du pétrole. Pour y faire face, les autorités devraient hiérarchiser les mesures à prendre et les adapter en fonction de la gravité des chocs. Elles devraient commencer par répondre à la crise sanitaire et au risque de dépression économique qu’elle pose, mais attendre que le redressement après la pandémie soit bien amorcé pour procéder à l’assainissement des finances publiques rendu nécessaire par la baisse persistante des prix du pétrole et ses retombées.

Un double choc

Les pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) sont confrontés au double choc de la pandémie de Covid-19 et de l’effondrement des cours du pétrole.

La maladie liée au nouveau coronavirus — que les autorités chinoises ont signalée pour la première fois à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) le 31 décembre 2019, s’est propagée dans le monde. Le 22 mars 2020, le virus avait infecté plus de 300 000 personnes et causé 13 000 décès. Plus de 90 000 patients sont guéris.

L’Iran a été fortement touché par le virus, qui s’est propagé dans les autres pays de la région MENA. Le 22 mars 2020, l’Iran avait signalé plus de 20 000 infections et plus de 1 500 décès. L’augmentation rapide du nombre d’infections dans le pays a perturbé la production et le commerce au niveau national. Les autres pays de la région ont également enregistré des infections et imposé des mesures préventives. Le 22 mars 2020, l’Arabie saoudite avait enregistré 511 cas, le Qatar 481, Bahreïn 332, l’Iraq 233, le Koweït 188 et les Émirats arabes unis 153.1 L’Algérie, l’Égypte, le Liban, le Maroc et la Tunisie ont également signalé des infections. La capacité d’endiguer la propagation du virus dépend de l’efficacité des systèmes de santé publique de la région — qui, à l’exception notamment du Yémen et de Djibouti, sont relativement bien classés parmi les 191 systèmes de santé évalués par l’OMS à l’échelle mondiale (Tandon et al, 2000). Mais il reste beaucoup à faire en matière de transparence et de libre circulation de l’information. La pandémie risque d’avoir des conséquences désastreuses dans la région si les problèmes de transparence et de circulation de l’information ne sont pas réglés rapidement pendant la crise sanitaire.2

Non seulement le virus fera des victimes, mais sa progression produira un choc négatif sur le plan de l’offre et de la demande dans les pays de la région MENA (Baldwin et Weder di Mauro, 2020).

Le choc d’offre négatif est avant tout lié à la réduction de la main-d’œuvre — directement parce que les travailleurs contractent la maladie causée par le virus, et indirectement en raison des restrictions imposées aux déplacements, des mesures de quarantaine et du fait que les travailleurs restent chez eux pour s’occuper de leurs enfants ou de membres de leur famille qui sont malades. L’offre sera limitée par la réduction des matériaux, des capitaux et des intrants intermédiaires due à la perturbation des transports et de l’activité des entreprises de la région.

Le choc négatif du côté de la demande se fait sentir au niveau mondial et régional. Les difficultés économiques à travers le monde et la perturbation des chaînes de valeur mondiales réduisent la demande de biens et services régionaux, notamment le pétrole et le tourisme. Le ralentissement de la croissance en Chine devrait avoir un effet limité sur l’activité touristique dans la région MENA (graphique 1). En revanche, la propagation du virus dans d’autres pays, notamment en Europe, et les mesures sanitaires préventives prises par ces pays devraient avoir un effet beaucoup plus sensible sur la région MENA. La demande régionale diminuera également en raison de la baisse soudaine de l’activité économique dans la région, à quoi s’ajoutent les craintes face au risque d’infection, qui réduisent les voyages. En outre, les incertitudes concernant la propagation du virus et le niveau de la demande mondiale auront un impact sur l’investissement et la consommation dans la région. L’effondrement des prix du pétrole réduira encore la demande dans la région, où les hydrocarbures sont le principal secteur économique de nombreux pays. Enfin, la volatilité potentielle des marchés financiers pourrait perturber encore davantage la demande mondiale.

 

Graphique 1 : Impact estimé d’une diminution du PIB chinois par habitant sur les arrivées de Chinois dans la région MENA et le reste du monde

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Source : Lopez-Cordova (2020a) et Lopez-Cordova (2020b)

 

Les chocs négatifs du côté de l’offre et de la demande associés à la pandémie de Covid-19 devraient être de courte durée mais très marqués dans de nombres secteurs et pays. La demande et l’offre reprendront lorsque la propagation de la pandémie ralentira — mais la rapidité de cette reprise dépendra de la durée et de l’ampleur des perturbations.

Outre le choc lié à la pandémie, la rupture des négociations entre l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et ses alliés a entraîné ce qui sera probablement une baisse durable des prix du pétrole. Le 5 mars 2020, l’OPEP a proposé une baisse de production de 1,5 million de barils par jour durant le deuxième trimestre 2020, dont 1 million de barils dans les pays membres de l’OPEP et 0,5 million de barils dans les pays alignés non membres de l’Organisation, essentiellement la Russie. Le lendemain, la Russie a rejeté la proposition, ce qui a incité l’Arabie saoudite — premier exportateur mondial de pétrole — à porter sa production à 12,3 millions de barils par jour, sa capacité maximale. L’Arabie saoudite a également annoncé des réductions de prix sans précédent, de près de 20 % sur les marchés clés. Cette décision a entraîné une baisse immédiate de plus de 30 % des prix du pétrole, qui ont continué de baisser depuis. Le prix du West Texas Intermediate (WTI), qui sert de référence pour le pétrole brut, est tombé à 22,39 dollars le baril durant la séance intrajournalière du 20 mars 2020 — soit deux fois moins cher qu’au début du mois. La courbe des prix à terme montre que le marché s’attend à un lent rétablissement des prix du pétrole — ils ne devraient pas atteindre 40 dollars le baril avant la fin de 2022 (graphique 2).

 

Graphique 2 : Prix au comptant du Brent et prévisions

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Deux chocs étroitement liés mais distincts

Les deux chocs causés par la pandémie de Covid-19 et l’effondrement des prix du pétrole sont étroitement liés mais distincts. D’une part, le choc pétrolier du côté de la demande est lié à la forte diminution de la consommation de pétrole due aux mesures de précaution contre la propagation du virus, notamment le confinement, qui ont paralysé les économies à travers le monde. La baisse de 10 % de la consommation de pétrole depuis 2019, soit une diminution d’environ 10 millions de barils par jour selon les estimations, s’explique par la diminution du transport routier et aérien, selon le cabinet d’études norvégien Rystad Energy. Bien qu’il soit difficile de prédire l’ampleur et la durée des effets de la pandémie, ils devraient être temporaires. De fait, la gravité du choc a conduit tant les pays avancés que les pays en développement à prendre des mesures sans précédent, et il faut espérer que l’impératif de coordination mondiale pour éradiquer le virus prévaudra. Les institutions financières internationales jouent un rôle essentiel dans les efforts faits par les pays en développement pour lutter contre la pandémie de Covid-19, alors qu’ils ont de graves problèmes budgétaires ou de déficit de la balance des paiements. Ces institutions, qui peuvent offrir des prêts à long terme à faible taux d’intérêt voire même à taux zéro, sont les mieux placées pour aider les pays de la région MENA et les autres pays en développement à surmonter le double choc. Le coût de l’inaction, sur le plan économique et social, serait élevé, alors que l’action produit des effets très bénéfiques. Dans le cas de la lutte contre la variole, le rapport avantages-coûts de l’aide apportée à l’éradication de cette maladie a été supérieur à 400/1 (Barrett, 2007).

Une fois la propagation du virus endiguée, les mesures préventives à l’origine de la récession économique seront supprimées. La vitesse de la reprise dépendra de la rapidité et du caractère décisif des mesures prises par les autorités nationales pour atténuer les répercussions économiques et financières de la crise sanitaire. Mais il est à prévoir que le choc pétrolier aura un effet persistant sur l’offre et prolongera la tendance baissière des prix du pétrole. Les deux chocs se distinguent par leur durée mais aussi par leurs conséquences potentielles et les risques correspondants liés à l’inaction.

Lorsqu’ils évaluent l’impact des prix du pétrole sur l’économie mondiale, les économistes font généralement une distinction entre les chocs pétroliers induits par l’offre et ceux induits par la demande. Les chocs induits par la demande sont liés à l’évolution de la demande mondiale et, en tant que tels, ils ne devraient pas avoir un effet indépendant sur l’économie mondiale. Mais les chocs pétroliers induits par l’offre devraient normalement avoir un effet stimulant indépendant sur l’économie mondiale. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles cela pourrait ne pas être le cas — dans une grande mesure parce que les effets de contagion financière de la chute des prix du pétrole ont entraîné l’effondrement des marchés des actions, des obligations et des produits de base autres que le pétrole.

Dans la région MENA, une baisse des prix est généralement une bonne chose pour les pays importateurs de pétrole et une mauvaise chose pour les pays exportateurs. Une manière simple de se faire une idée de l’ampleur de l’effet d’une variation des prix du pétrole sur le revenu réel consiste à multiplier la différence entre la production et la consommation (exportations nettes de pétrole) en pourcentage du PIB par la variation des prix du pétrole en points de pourcentage. Par exemple, si on pose l’hypothèse que les prix du pétrole resteront inférieurs de 48 % au niveau de 2019, le Koweït — dont les exportations nettes de pétrole représentent 43 % du PIB — enregistrera une baisse de revenu réel égale à environ 20 % du PIB, alors qu’un importateur comme le Maroc affichera une hausse de revenu réel équivalant à 3 % du PIB (graphique 3).

 

Graphique : Effet sommaire de l’effondrement des prix du pétrole

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Mais dans la région MENA, la baisse des prix du pétrole aura probablement un effet négatif tant pour les importateurs que pour les exportateurs— effet direct dans le cas des exportateurs et indirect dans le cas des importateurs en raison de la diminution des investissements étrangers directs, des envois de fonds, du tourisme et des subventions des exportateurs.3,4 Certains pays, notamment ceux qui sont membres du Conseil de coopération du Golfe, disposent déjà de moyens de régulation et devraient les utiliser. Les autres pays exportateurs de pétrole, comme l’Algérie et l’Iran, ont épuisé ces possibilités et devront recourir à des taux de change flottants pour gérer la situation actuelle et procéder à des réformes indispensables pour développer le secteur privé et transformer l’économie en profondeur. Parmi les importateurs nets de pétrole — comme le Liban, la Jordanie et l’Égypte — une récession augmentera le niveau déjà élevé de la dette publique.

Mesures à prendre

Si la pandémie de Covid-19 a provoqué une forte baisse de l’offre qui a aggravé le chômage et la pauvreté, il existe également une importante boucle de rétroaction avec la demande. Outre la perte de vies humaines, l’inaction risque de créer des perturbations massives au niveau de l’offre et de la demande, ainsi qu’une crise d’illiquidité dans le secteur financier. En d’autres termes, la pandémie pourrait conduire de nombreux ménages et entreprises à la faillite, avec des séquelles durables sur l’économie et la société. Les perturbations interviennent durant une période de mécontentement dans la région MENA, où de nombreux manifestants sont descendus dans la rue pour réclamer une meilleure gouvernance et l’éradication de la corruption.

En revanche, l’effondrement des prix du pétrole est une détérioration des termes de l’échange des produits de base qui a une incidence sur l’économie en réduisant les recettes d’exportation et les recettes fiscales de l’État. Cette situation devrait se poursuivre et contribuer à creuser encore un double déficit — de la balance courante et du budget de l’État —et à accroître le niveau d’endettement en l’absence de mesures d’assainissement des finances publiques.

Pour faire face au double choc, les autorités devraient hiérarchiser les mesures à prendre et les adapter en fonction de la gravité des chocs. Elles devraient commencer par répondre à la crise sanitaire et au risque de dépression économique qu’elle pose, mais attendre que le redressement après la pandémie soit bien amorcé pour procéder à l’assainissement des finances publiques rendu nécessaire par la baisse persistante des prix du pétrole et ses retombées. Pour lutter contre le coronavirus, les autorités devraient accroître les dépenses de santé — notamment en produisant ou en achetant des kits de dépistage, en mobilisant des agents de santé qui seront rémunérés, en renforçant les infrastructures sanitaires et en organisant des campagnes de vaccination. Elles devraient également recourir aux transferts monétaires ciblés en faveur des ménages vulnérables et soutenir le secteur privé, notamment les petites et moyennes entreprises du secteur informel.

Il est essentiel de cibler les efforts sur le grand nombre de personnes qui travaillent dans le secteur informel et ne bénéficient d’aucun filet de sécurité. La plupart gagnent leur vie au jour le jour. Sachant que bon nombre de pays en développement de la région MENA ont une main-d’œuvre importante et des problèmes d’emprunt, il est essentiel d’apporter une assistance ciblée et proportionnellement plus importante que celle fournie dans les pays avancés. Il convient d’analyser et reproduire les modèles permettant de déployer rapidement des technologies, notamment numériques, pour lutter contre le coronavirus et cibler l’aide fournie.5 Comme mentionné plus haut, la libre circulation de l’information, une plus grande transparence et la divulgation des données pour réduire les fuites sont des éléments essentiels pour les transferts monétaires ciblés, qui sont eux-mêmes indispensables pour aplatir la courbe de transmission du virus, accélérer la relance économique et limiter l’accroissement de la pauvreté. Pour atténuer le risque d’instabilité financière, les pays de la région MENA devraient réduire les taux d’intérêt et injecter des liquidités dans le système bancaire. Lorsque l’inflation est faible, une injection de liquidités et des transferts monétaires ciblés peuvent être financés en recourant à l’argent « par hélicoptère » ou « parachuté », c’est-à-dire essentiellement la monnaie imprimée par les banques centrales (Gali, 2020).

La lutte contre la propagation du nouveau coronavirus et ses conséquences économiques et sociales est plus difficile lorsque les caisses de l’État sont vides. De nombreux pays de la région MENA accusent d’importants déficits - budgétaire et de la balance des paiements. Beaucoup ont également d’importantes primes de risque souverain. Ces pays pourront difficilement emprunter en devises sur les marchés privés. En outre, les pays ayant un régime de change fixe ne pourront pas recourir à l’argent hélicoptère en raison des tensions entre l’utilisation de la planche à billets et le maintien de la parité fixe. La région aura besoin d’un soutien international très important pour l’aider à sortir d’une passe extrêmement difficile.

Références :

Arezki, R., R. Yuting Fan et H. Nguyen. 2020. « Growth Spillovers within the Middle East and North Africa and Beyond: Oil Exporters and Importers are Swinging Together », Banque mondiale, Washington, Miméographié.

Barrett, Scott. 2017. The smallpox eradiation game. Public Choice 130, 179-207.

Baldwin, Richard et Beatrice Weder di Mauro. 2020. Mitigating the COVID Economic Crisis: Act Fast and Do Whatever It Takes.

Gali, Jordi. 2020. Helicopter money: the time is now. VoxEU https://voxeu.org/article/helicopter-money-time-now.

Foreign Affairs. 2020. How Civic Technology Can Help Stop a Pandemic https://www.foreignaffairs.com/articles/asia/2020-03-20/how-civic-technology-can-help-stop-pandemic.

Lopez-Cordova, Ernesto. 2020a. « A Slowdown of China’s Economy and its Impact on the Demand for Tourism Services », Note d’information.

Lopez-Cordova, Ernesto. 2020b. « Digital Platforms and the Demand for International Tourism Services », Document de travail de la Banque mondiale consacré à la recherche sur les politiques, WPS9147.

Tandon A, CJ Murray, JA Lauer et D Evans. 2000. « Measuring overall health system performance for 191 countries ». Organisation mondiale de la Santé, Genève.