TRIBUNE

Crise des réfugiés syriens: Les images que nous regardons avec horreur aux nouvelles du soir constituent la réalité du Moyen-Orient depuis des années déjà

15 septembre 2015


Par Ferid Belhaj, Directeur des opérations de la Banque mondiale pour l’Iran, l’Irak, la Jordanie, le Liban et la Syrie

Aujourd’hui, le monde prend conscience de la réalité à laquelle sont confrontés depuis trois ans certains pays du Moyen-Orient. L’image tragique et insupportable du petit syrien Aylan, couché face contre terre sur une plage de Turquie, a mis en lumière et a interpellé nos consciences face au drame vécu par des millions de réfugiés fuyant les violences de la guerre syrienne. Nous sommes confrontés à une crise de civilisation et à une mise à l’épreuve de notre humanité.

Lorsqu’éclatent les évènements en Syrie il y a environ quatre ans, des populations entières commencent à quitter leurs foyers pour les pays environnant, principalement la Jordanie et le Liban, deux pays confrontés eux aussi à des difficultés économiques, démographiques, sociales et politiques. Ces deux pays prennent cependant la décision audacieuse, certains diront téméraire, de ne pas détourner le regard, pour prétendre de ne rien voir. Aucun de ces deux pays n’est signataire de la Convention de Genève sur les réfugiés. Mais ces deux pays en respectent les obligations et les appliquent.

Le Liban, qui compte 4,2 millions d’habitants, accueille et héberge près de 1,5 million de réfugiés – plus du quart de sa population. Cela serait inimaginable dans quel qu’autre pays. Cette décision courageuse et humaine a déjà provoqué ce qui pourrait bien être un changement irréversible dans l’équilibre social déjà bien fragile de ce pays. La même ouverture et la même générosité s’observent en Jordanie.

Nous restons alors songeurs devant l’agitation et les gesticulations politiques que provoquent quelques milliers de réfugiés au sein de la population de la riche et vaste Europe. Posons-nous donc, quand même, et maintenant, la question de savoir quoi faire pour aider à résoudre cette crise.

En raison du conflit, de la violence sur le terrain et des sanctions internationales, la Banque mondiale ne peut pas, aujourd’hui, intervenir en Syrie. Nous nous employons toutefois à atténuer l’impact de la guerre sur les pays hôtes, en aidant à en contenir les effets dévastateurs. Cela est vrai du Liban et de la Jordanie. Nous avons mis au point des instruments d’analyse pour mesurer les répercussions de la crise syrienne sur ces deux pays. Nous avons entrepris des opérations d’urgence pour réduire les effets néfastes de la crise, en établissant, par exemple, des mécanismes de financement et des dispositifs d’intervention rapide a même d’aider les municipalités à faire face à la pression additionnelle sur les infrastructures engendrée par les flux de refugies et la multiplication des utilisateurs . Nous avons aidé les gouvernements hôtes à ouvrir l’accès des enfants de réfugiés aux écoles et à l’éducation, et apporté notre concours afin que les services de santé continuent de recevoir aussi bien les citoyens des pays hôtes que les réfugiés. Et nous avons élargi les programmes actuels de lutte contre la pauvreté aux communautés qui hébergent des réfugiés syriens.

Notre action s’inscrit en complément de celle des agences humanitaires des Nations Unies et d’autres bailleurs de fonds. Elle offre une nouvelle dimension à la démarche de la communauté internationale, en sortant le débat de la sphère purement humanitaire – faire face aux besoins et aux problèmes des réfugiés – pour prendre pleinement en compte la situation des communautés hôtes. Le monde est passé d’une vision purement humanitaire à une démarche qui met l’accent sur la résilience et le développement.

Notons qu’au début de la crise, les réfugiés étaient bien accueillis au Liban et en Jordanie. Ils étaient relativement peu nombreux et ne représentaient pas un problème immédiat. Il existait alors un fort sentiment de solidarité. Cependant, avec le temps et l’arrivée d’un nombre croissant de réfugiés, les rapports entre ces derniers et les communautés hôtes sont devenus difficiles. Le défi immédiat est de préserver et de renforcer la nécessaire cohésion sociale qui encouragera et établira une coexistence harmonieuse entre les deux groupes de population.

La situation en Syrie s’est à présent dégradée. Elle est devenue si complexe que nul ne peut prédire quand le conflit s’achèvera, ou quand les réfugiés pourront retourner chez eux. L’expérience internationale montre qu’il s’écoule en moyenne 17 ans avant que des réfugiés fuyant une zone de conflit ne commencent à rentrer chez eux. Et quand cela se produit, ce retour se fait par petits nombres. Certains ne quittent d’ailleurs jamais leurs pays d’accueil. La perspective d’une situation similaire commence à prendre progressivement forme dans le discours des responsables politiques jordaniens et libanais.

En Jordanie, les réfugiés syriens ne sont pas simplement installés dans des camps – dont celui de Zaatari, le plus connu d’entre eux. Ils sont dispersés à travers le pays. Les Syriens qui se sont établis au  nord de la Jordanie se sont même engages dans de petites activités commerciales qui leur fournissent des moyens de subsistance et qui, il est intéressant de noter, contribuent à une certaine dynamique économique. Il en est de même au Liban où l’afflux de réfugiés exerce une pression sur le marché du travail, le logement et les services de base. Irions-nous jusqu’à dire que l’intégration progressive, et de fait, des réfugiés dans le tissu économique des deux pays pourrait donner lieu à un changement de perception ? Les réfugiés n’étant plus considérés comme un poids, mais plutôt comme un atout? D’un point de vue purement économique, la perspective est intéressante. Mais d’autres considérations doivent être prises en compte, qui rendent la situation plus complexe qu’il n’y parait.

Le fait demeure que ces pays, au risque d’ébranler un équilibre politique et social déjà fragile, et d’inverser les avancées réalisées de haute lutte au plan de leur développement, hébergent un nombre impressionnant de réfugiés. Le fait est aussi qu’ils ne sont pas soutenus de manière adéquate ni  proportionnelle aux besoins immédiats associés aux efforts considérables qu’ils déploient pour atténuer la détresse d’êtres humains qui fuient une guerre brutale.

Pensez-y ! En accueillant les réfugiés, ces pays fournissent généreusement à la communauté internationale un bien public précieux…dont nous leur demandons de régler le coût. La Banque et d’autres bailleurs de fonds et partenaires devraient envisager sérieusement la mise en place de nouveaux dispositifs financiers, créatifs, ingénieux, pour aider ces pays à revenu intermédiaire à faire face à cette crise, tout en poursuivant leurs avancées en termes de développement économique et social.

Rappelons-nous que la crise des réfugiés que nous regardons avec horreur aux nouvelles du soir est une réalité depuis des années au Moyen-Orient. Des pays comme le Liban, qui ont eux aussi connu les affres de la guerre et des conflits, se trouvent actuellement dans une situation insoutenable alors même qu’ils s’efforcent de faire face aux conséquences de la crise syrienne. Il est temps pour l’Europe, et pour le monde entier, de leur accorder une plus grande attention, sous peine de voir, mille fois encore, ces images insupportables de corps dégagés par le ressac de la mer, chavirer vers leurs côtes. Œuvrer au règlement du conflit en Syrie et venir en aide aux pays hôtes des millions de refugies syriens, sont les seuls moyens de contenir d’abord, puis de dénouer cette tragédie humaine.

Api