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JANVIER 2012

Tendances de l'évolution des prix alimentaires mondiaux

Entre septembre et décembre 2011, les prix alimentaires mondiaux ont reculé de 8 %, l’année se clôturant sur un niveau inférieur de 7 % à celui de décembre 2010. Si les prix alimentaires ont fortement augmenté au premier trimestre 2011, cinq mois consécutifs de fléchissement à la fin de l’année ont ramené l’indice de la Banque mondiale à un niveau de 14 % inférieur au record de février 2011 (tableau 1).

Tableau 1. Évolution du prix de certains produits
alimentaires essentiels

 Commodity Sept - Dec.
2011 %
Dec 2010 - Dec 2011% Fev-Dec 2011%
Indices
  Denrées alimentaires -8 -7 -14
Matières grasses et huiles -8 -15 -19
    Céréales -10 2 -8
    Autres -8 -4 -10
  Engrais -10 19 14
Prix
  Maïs -12 3 -12
  Riz (thaï, 5%) -2 10 12
  Blé (dur rouge d'hiver américain) -15 -12 -23
 Sucre (monde) -14 -18 -22
Huile de soja -8 -9 -12
  Pétrole brut, cours moyen 3 16 6
Source: Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG) de la Banque mondiale.

Tous les produits de première nécessité ont vu leur cours baisser. L’indice des céréales a cédé 10 %, contre 8 % pour les matières grasses et les huiles, ainsi que pour la catégorie des autres produits de première nécessité, comme le sucre et la viande. Les baisses les plus significatives concernent le blé (– 15 %) et le maïs (– 12 %), le prix du riz reculant de manière plus modérée (– 2 % seulement au quatrième trimestre 2011). Cette baisse plus modeste du cours du riz s’explique par un comportement différent des prix à l’exportation selon les pays d’origine, la vigueur de la réponse de l’Inde et du Pakistan venant compenser l’augmentation observée en Thaïlande à la suite d’inondations et de l’adoption d’un mécanisme de soutien aux prix du riz.

Les cours mondiaux restent malgré tout élevés et volatils. L’indice mondial des prix alimentaires s’est établi en moyenne à 210 points en 2011, soit 24 % de plus que la moyenne de 169 points enregistrée en 2010 (figure 1). Les prix annuels moyens du blé, du maïs et du riz ont eux aussi été nettement supérieurs à la moyenne de 20101.
La volatilité est restée marquée au quatrième trimestre, comme en témoigne l’alternance de périodes de recul et de phases d’augmentations prononcées. Les cours du maïs ont connu deux périodes de renchérissement, en octobre et pendant les 15 derniers jours de décembre. Pour le blé, ce phénomène s’est reproduit à quatre reprises : en octobre, fin novembre, mi-décembre et mi-janvier2.

Indice des prix alimentaires de la Banque mondiale

Source: Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG) de la Banque mondiale.
Note: L’indice des prix alimentaires mondiaux estime le prix à l’exportation de différents produits
vivriers dans le monde, exprimé en dollars nominaux (2005=100).

Le recul des prix alimentaires au quatrième trimestre est intervenu alors même que les cours du pétrole augmentaient légèrement (+ 3 %). La forte baisse du prix des engrais explique que l’augmentation du prix du pétrole ne s’est pas répercutée sur les prix alimentaires. Les engrais — essentiels pour la production agricole — ont baissé de 10 % pendant le quatrième trimestre, ce qui a mis fin à une tendance continue à la hausse observée depuis le début de l’année.

Des disponibilités accrues et l’incertitude de l’économie mondiale ont contribué à ce recul des prix alimentaires. Les craintes relatives à la dégradation durable de la demande mondiale, associée à des perspectives économiques incertaines et à l’appréciation du dollar américain ont exercé une pression à la baisse sur les prix internationaux. La production de blé supérieure aux attentes dans les pays de la mer Noire et lors des campagnes d’hiver en Argentine et en Australie, conjuguée aux bonnes récoltes de maïs ukrainiennes ainsi qu’à des récoltes exceptionnelles de riz en Chine et en Inde ont plus que compensé les mauvais résultats aux États-Unis et les pertes de production du riz en Thaïlande et dans d’autres pays de la région. La vive réaction de pays exportateurs comme l’Inde et le Pakistan (pour le riz) et de l’Ukraine (pour le maïs) a également contribué à combler le déficit des exportations mondiales consécutif aux inondations et à l’adoption d’un mécanisme de soutien aux prix du riz en Thaïlande (premier exportateur mondial de riz), ainsi qu’à la baisse des exportations de maïs des États-Unis (premier exportateur mondial de maïs) imputable aux mauvaises conditions météorologiques. La demande de riz des principaux importateurs asiatiques a été moins soutenue, du fait de bonnes anticipations sur les récoltes, ce qui a contenu la pression sur les prix3.

Les perspectives relatives aux prix alimentaires mondiaux restent positives. Grâce à une production supérieure aux prévisions en 2011 et aux bonnes anticipations pour 2012, les stocks de report mondiaux devraient se reconstituer. Le département américain de l’Agriculture a récemment revu à la hausse ses estimations de stocks d’ouverture pour 2011/2012 en ce qui concerne le blé (+ 0,7 %), le maïs (+ 0,8 %) et le riz (+ 0,6 %) par rapport à ses précédents chiffres de décembre4. Les projections de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) tablent sur une augmentation en 2012 du ratio stocks/utilisation pour le blé de 28 % et jusqu’à 32 % pour le riz. La moindre augmentation prévue pour les stocks de maïs (dans un contexte de ralentissement de la demande pour l’alimentation animale et les biocarburants) ne devrait pas provoquer de hausse du ratio stocks/utilisation du riz qui, à 14 %, reste faible mais stable6.

Les prévisions continuent de tabler sur une baisse des prix de l’énergie (pétrole brut notamment) et des minerais dans un contexte d’incertitude économique mondiale dominée par la crise durable de la dette et le ralentissement de la demande en Chine7. La suppression récente des subventions aux biocarburants aux États-Unis pourrait aussi contribuer à une moindre réaffectation de la production agricole à des fins non alimentaires, mais les effets en termes de prix sont encore difficiles à déterminer.

Plusieurs pressions à la hausse des prix exigent une surveillance étroite. La fin des exemptions fiscales aux États-Unis pour l’éthanol risque d’avoir un effet limité à court terme dans la mesure où les obligations légales concernant le mélange de carburants renouvelables — comme l’éthanol — à l’essence restent en place. La suppression par les États-Unis des droits sur les importations d’éthanol pourrait aussi rendre les importations de biocarburants en provenance d’autres pays plus compétitives sur le territoire américain, ce qui conduirait à rationnaliser les approvisionnements mondiaux en éthanol pour fabriquer des biocarburants8. En outre, la demande de biocarburants est susceptible d’augmenter si les cours du pétrole remontent en 2012.

Malgré des perspectives positives, les ratios stocks/utilisation du maïs restent à un niveau plancher, le plus faible depuis 1974, exacerbant l’extrême sensibilité des marchés, déjà tendus, aux variations de prix. Les troubles au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA) pourraient aussi avoir une incidence sur le niveau et la volatilité des cours du pétrole qui, comme le confirme une étude récente, restent un facteur clé dans l’augmentation des prix alimentaires9. La production est par ailleurs exposée aux aléas climatiques. Les effets de La Niña se font déjà sentir dans l’océan Pacifique et devraient perturber la période de végétation du maïs et du soja en Argentine et au Brésil. Des récoltes plus tardives dans les pays du Sahel et au Kenya, dues à une météorologie défavorable, ont également contribué à uniformiser voire renchérir les prix10.

Localement, des politiques intérieures restrictives consécutives à la flambée des prix dans les pays exportateurs pourraient aggraver la volatilité sur les marchés. Une demande accrue dans les zones déficitaires a provoqué une augmentation des prix intérieurs du maïs en Ouganda11 et au Malawi. Les autorités du Malawi viennent d’imposer des interdictions aux exportations. L’augmentation de la demande entraînant une augmentation des prix, ceux des exportations de riz indien ont eux aussi commencé à progresser. Quant aux exportations vietnamiennes de riz, elles n’ont que très légèrement baissé de prix.

Les mouvements des prix alimentaires intérieurs diffèrent toujours sensiblement d’un pays à l’autre et continuent d’afficher dans certains cas de fortes augmentations. Comme le montre le tableau 2, le recul des prix du maïs entre septembre et décembre en Afrique de l’Est a atteint 40 % en Somalie (en conjonction avec une augmentation de l’aide alimentaire) et 30 % en Éthiopie (du fait d’une augmentation de la production). Au Kenya, le prix du maïs a en revanche grimpé de 40 % à cause des fortes précipitations qui ont retardé les récoltes. En Amérique centrale, les prix du maïs ont reculé au Honduras (— 44% ), au Nicaragua (– 34 %) et au Guatemala (– 31 %) en partie grâce à de bonnes récoltes de première saison et des prévisions positives pour la deuxième saison12. Les prix du blé ont augmenté de 36 % au Bélarus, sur fond d’effondrement du rouble et d’une inflation supérieure à 100 % en glissement annuel au dernier trimestre13. Ils ont reculé de 15 % en Afrique du Sud et en Éthiopie. Les prix du sorgho ont progressé de 24 % au Burkina Faso (en partie à cause d’une baisse de la production) mais baissé de 50 % en Somalie (grâce au maintien de l’aide humanitaire et aux récoltes hors saison)14. Faute de précipitations suffisantes, les prix du riz ont augmenté au Rwanda (+25 %), en Tanzanie (+24 %) et en Ouganda (+19 %) au quatrième trimestre alors que les inondations au Cambodge provoquaient un renchérissement des prix intérieurs de 18 %. En revanche, ils ont reculé en Somalie (– 19 %) et au Bangladesh (– 12 %) où les récoltes ont été meilleures qu’attendu15.

Dans certains pays, les prix intérieurs des aliments de base restent à des niveaux supérieurs à ceux de l’an passé (sur la période allant de décembre 2010 à décembre 2011 ; tableau 2). Les prix du blé ont augmenté en Bélarus (+ 88 %), en Éthiopie (+ 23 %) et en Bolivie (+ 13 %) ; les prix du riz ont progressé en Ouganda (+ 81 %), au Malawi (+ 56 %) et au Rwanda (+ 39 %) ; les prix du maïs ont flambé au Kenya (+ 117 %), au Mexique (+ 106 %) et en Afrique du Sud (+ 84 %) ; et ceux du sorgho ont progressé au Burkina Faso (+ 57 %), en Éthiopie (+ 28 %) et au Niger (+ 19 %), sous l’effet conjugué d’une réduction de la production, d’une augmentation de la demande et du niveau soutenu des cours du pétrole.

Ces variations à la hausse, brutales et inhabituelles pour la saison, du prix des céréales sont à l’origine de nouveaux appels à une action urgente pour éviter une aggravation de l’insécurité alimentaire au Burkina Faso, au Mali, en Mauritanie, au Niger et au Tchad. Au premier trimestre 2012, l’insécurité alimentaire devrait aussi s’amplifier dans les zones touchées par un conflit au Soudan et dans les régions septentrionales du Soudan du Sud. Dans le sud de la Somalie, les niveaux d’urgence et de famine n’ont toujours pas été levés16.

Stratégies d’adaptation des pauvres face à l’envolée des prix et à l’insécurité alimentaire

Le niveau soutenu des prix alimentaires intérieurs oblige les ménages17 à déployer des stratégies d’adaptation, mais les foyers en situation de stress alimentaire ne sont pas tous à même d’agir pour atténuer la détérioration de leur situation alimentaire et nutritionnelle et la dégradation des dépenses de nourriture. Une étude réalisée en Indonésie a constaté que 60 % des ménages ruraux en insécurité alimentaire ne recouraient pas à des stratégies d’adaptation, contre près de 45 % des ménages urbains18. Les mécanismes d’adaptation en sont pas universels mais impliquent en général des réactions communes à tous les ménages et à tous les pays19. Au départ, les personnes concernées ajustent leur consommation alimentaire (en achetant de la nourriture moins chère et en réduisant l’importance et la fréquence des repas) et s’efforcent de lisser leur consommation (par des emprunts, l’achat de denrées à crédit, la vente d’actifs et la recherche d’un travail supplémentaire). L’alimentation des enfants est souvent préservée, parfois au détriment de celle des femmes. Lorsque la gravité de la crise s’intensifie, les ménages tendent à réduire leurs dépenses d’éducation et de santé et à recourir à la vente d’actifs productifs20.

Tableau 2. Principaux mouvements de prix sur les marchés intérieurs (jusqu'en décembre 2011)
 Variations trimestrielles : septembre-décembre 2011
Blé % de variation Maïs % de variation
Bélarus, moyenne nationale, Blé (farine), prix de détail (Bélarussian ruble/kg) 36 Malawi, Mzuzu, Maïs, prix de détail (kwacha/kg) 63
Pakistan, Karachi, Blé (farine), prix de détail (roupie du Pakistan/kg) 6 Kenya. Kisumu, Maïs, prix de gros (USD/tonne) 23
Géorgie, moyenne nationale, Blé (farine), prix de détail (lari/kg) -4 Afrique du Sud, Randfontein, Maïs (jaune) prix de gros (rand/tonne) 16
Tadjikistan, moyenne nationale, Blé farine (1st grade), prix de détail (somoni /kg) -8 Éthiopie, Addis Ababa, Maïs, prix de gros (Éthiopien birr/local) -30
Éthiopie, Addis Ababa, Blé (blanc), prix de gros (Éthiopien birr/local) -15 Guatemala, Guatemala City, Maïs (jaune), prix de gros (quetzal/local) -31
Afrique du Sud, Randfontein, Blé, prix de gros (rand/tonne) -15 Nicaragua, moyenne nationale, Maïs (blanc), prix de gros (Cordoba oro/kg) -34
    Somalia, Mogadishu, Maïs (blanc), prix de détail (Somali shilling/kg) -40
    Honduras, San Pedro Sula, Maïs (blanc), prix de gros (US$kg) -44
 
Riz % de variation Sorgho % de variation
Rwanda, Kigali, Riz, prix de gros (USD/tonne) 25 Burkina Faso, Ouagadougou, Sorgho (local), prix de gros (CFA franc/local) 24
République-unie de Tanzanie, Dar-es-Salaam, Riz, prix de gros (USD/tonne) 24 Niger, Niamey, Sorgho (local), prix de gros (CFA franc/local)9
Ouganda, Kampala, Riz, prix de gros (USD/tonne) 19 Somalia, Mogadishu, Sorgho (rouge), prix de détail (Somali shilling/kg) -50
Cambodia, Phnom Penh, Riz (mix), prix de gros (riel/kg) 18 Somalia, Baidoa, Sorgho (rouge), prix de détail (Somali shilling/kg) -57
Madagascar, moyenne nationale, Riz (local), prix de détail (Malagasy ariary/kg) 15  -
Nicaragua, Managua, Riz (3e qualité), prix de détail (Cordoba oro/kg) -5
Bangladesh, Dhaka, Riz(paddy), prix de détail (taka/kg) -12
Somalia, Mogadishu, Riz (imported), prix de détail (Somali shilling/kg) -19
Variations annuelles : décembre 2010-décembre 2011
Blé % de variation Maïs % de variation
Bélarus, moyenne nationale Blé (farine), (Bélarussian ruble/kg) 88 Kenya, Nakuru, Maïs, prix de gros (USD/tonne) 117
Éthiopie, Addis Ababa, Blé (blanc), prix de gros (Éthiopien birr/local) 23 Mexico, Culiacan, Maïs (blanc), prix de gros (peso/kg) 106
Bolivia, La Paz, Blé (farine), prix de gros (boliviano/kg) 13 Afrique du Sud, Randfontein, Maïs (blanc), prix de gros (rand/tonne) 84
Chine, moyenne de 50 grandes villes, blé (farine), prix de détail (yuan renminbi/kg) 10 Éthiopie, Addis Ababa, Maïs, prix de gros (Éthiopien birr/local) 76
Afghanistan, Kaboul, Blé, prix de détail (afghani/kg) -7 Rwanda, Kigali, Maïs, prix de gros (USD/tonne) 58
Bangladesh, Dhaka, Blé (farine), prix de détail (taka/kg) -10 Panama, Panama City, Maïs, prix de détail, (Ba boa/kg) 54
Riz % de variation Malawi, Mzimba, Maïs, prix de détail (kwacha/kg) -21
Uganda, Kampala, Riz, prix de gros (USD/tonne) 81 Bolivia, La Paz, Maïs (dur jaune) (boliviano/kg) -32
Malawi, Lilongwe, Riz, prix de gros (USD/tonne) 56
Rwanda, Kigali, Riz, prix de gros (USD/tonne) 39 Sorgho % de variation
Pakistan, Karachi, Riz (irri), prix de détail (roupie du Pakistan/kg) 33 Burkina Faso, Ouagadougou, Sorgho (local), prix de gros (CFA franc/local) 57
Cambodge, Phnom Penh, Riz (mix), prix de gros (riel/kg) 24 Éthiopie, Addis Ababa, Sorgho (blanc), prix de gros (Éthiopien birr/local) 28
Lao People's Democratic Rep., Ventiane Capital, Riz (ordinary) -11 Niger, Niamey, Sorgho (local), prix de gros (CFA franc/local) 19
Bolivia, Cochabamba, Riz (grande de oro cubano) prix de gros (boliviano/kg) -11 Somalia, Mogadishu, Sorgho (rouge), prix de détail (Somali shilling/kg) -11
Bangladesh, Dhaka, Riz(paddy), prix de détail (taka/kg) -16 Somalia, Baidoa, Sorgho (rouge), prix de détail (Somali shilling/kg) -46
Mozambique, Maputo, Riz, prix de détail (metical/kg) -16   
Source: FAO, GIEWS

L’adoption de stratégies d’adaptation dépend du contexte, ce qui signifie qu’elle est fonction de l’existence et de l’acceptabilité culturelle de stratégies alternatives ainsi que de la nature de la crise. Des données recueillies en Afrique du Sud montrent que ces stratégies varient selon les saisons. Les travailleurs agricoles pauvres dépendent d’aliments moins prisés et des produits de la chasse et de la cueillette en toutes saisons mais ils consomment leurs réserves de semences l’hiver quand les produits se font rares et achètent de la nourriture à crédit au printemps, lorsque les récoltes ne peuvent être faites21. En Indonésie, les stratégies diffèrent en fonction du niveau d’insécurité alimentaire des ménages. Chez les citadins qui « ne souffrent pas de la faim »22, les stratégies les plus fréquentes consistent à emprunter de l’argent à des proches pour acheter de la nourriture, à se serrer un peu la ceinture et à trouver un emploi supplémentaire. Chez les ruraux souffrant gravement de la faim, les trois premières stratégies consistent à emprunter de l’argent aux proches, à manger ce que l’on trouve et à manger moins (figure 2). Lors de la crise financière de la fin des années 1990, les gens se sont adaptés en mangeant moins et en achetant des marques moins chères23. Au Sri Lanka, les stratégies varient selon l’endroit et le type de choc et sont étroitement liées24. Les ménages dans une situation d’insécurité alimentaire se rabattent sur des aliments moins prisés et moins chers ; ils réduisent le nombre de repas ; et, dans le Nord où la guerre civile a constitué la principale cause de l’insécurité alimentaire, ils achètent de la nourriture à crédit. Dans les provinces centrales de l’Est et du Nord, après les inondations de la mousson de novembre 2010, les ménages ont avant tout réduit le nombre de repas par jour, acheté à crédit et consommé des aliments moins prisés (figure 2). Les données montrent aussi que les stratégies varient au sein de chaque région : dans les districts du Nord sur lesquels l’étude a porté, la proportion de ménages en situation d’insécurité alimentaire optant pour la consommation d’aliments moins prisés variait entre 20 et 90 %.

Figure 2. Figure 2. Principales stratégies d'adaptation des ménages
en Indonésie et au Sri Lanka (% des ménages)


Source: Usfar, U. Fahmida and J. Februhartanty (2007) "Household Food Security Status Measured
by the US-Household Food Security/Hunger Survey Module (US-FSSM) Is In Line with Coping Strategy
Indcators Found in Urban and Rural Indonesia." Asia Pacific Journal of Clinical Nutrition 16(2): 368-74

Source: A Petersson, L. Nanayakkara, R.H.W.A. Kumarasiri, and R. Liyanapathirana, Food Security in
the Northern, Eastern and North Central Provinces: A Food Security Assessment Report
, Hector Kobbekaduwa
Agrarian Research and Training Institute, Ministry of Economic Development and United Nations World
Food Programme (2011), http://documents.wfp.org/stellent/groups/public/documents/ena/wfp243519.pdf

Il est important de mieux comprendre les stratégies d’adaptation pour élaborer les politiques de nutrition et de protection sociale25. Premièrement, les conséquences de la flambée des prix alimentaires en termes de nutrition peuvent vite devenir délétères26. L’ONG Save the Children a estimé dernièrement que 400 000 enfants supplémentaires risquaient de mourir du fait des augmentations de prix en 201127. Les stratégies d’adaptation peuvent atténuer une partie du risque, étant donné qu’elles ont des effets positifs sensibles sur le bien-être (encadré 1), mais peuvent aussi aggraver d’autres aspects. La moindre consommation d’aliments de base et l’incapacité de diversifier son régime alimentaire entraînent l’une et l’autre une réduction de la prise de micronutriments28. Le fait de réduire l’ampleur des repas ou d’en sauter peut aussi avoir des effets sur les macronutriments et les calories. Ces carences sont associées à un risque accru de malnutrition, une plus grande fragilité aux infections, un ralentissement du développement cognitif, de moins bons résultats scolaires et une productivité professionnelle amoindrie. Les jeunes enfants, les femmes enceintes et les mères qui allaitent ainsi que les malades souffrant de pathologies chroniques ont davantage besoin d’un régime diversifié et moins de latitude pour des stratégies d’adaptation29.

En deuxième lieu, les interventions des pouvoirs publics doivent étudier ces comportements d’adaptation, compléter leurs effets positifs et atténuer leurs lacunes. Les programmes de repas scolaires, tout comme les transferts monétaires conditionnels, peuvent ainsi inciter les parents à ne pas retirer leurs enfants de l’école pour les mettre au travail. Les transferts monétaires peuvent aussi éviter de devoir sauter des repas, tandis que des programmes nutritionnels bien ciblés peuvent réduire les carences en micronutriments liées à la réduction du nombre de repas. L’instauration de dispositifs de « travail contre nourriture » apparaît par ailleurs préférable au recours par les populations à un emploi supplémentaire précaire dans le secteur informel. Enfin, la mise en place de filets de protection sociale peut éviter aux familles de tailler dans leurs dépenses de santé ou d’éducation. Mais de telles interventions des pouvoirs publics sont loin d’exister partout, et nombre de pays n’en sont pas dotés.

En général, les pays recourent à l’aide alimentaire pour atténuer l’impact des chocs sur les prix mais les systèmes de filets de sécurité restent embryonnaires. Dans un bilan des politiques adoptées face à l’augmentation des prix en 2007 et en 2009, l’UNICEF a constaté que 75 pays avaient pris des mesures pour renforcer la consommation : l’aide alimentaire — repas scolaires, transferts et bons  alimentaires, etc. — venait en tête des politiques retenues, à l’inverse des dispositifs de travail contre nourriture30. Pourtant, dans une étude récente consacrée aux filets de protection sociale, la Banque mondiale note qu’entre 2008 et 2011, près de 80 pays sur les 137 étudiés n’avaient pas de capacités ou des capacités faibles en la matière (les deux tiers d’entre eux étant des pays à faible revenu). Et seuls neuf de ces 80 pays avaient pris des mesures fortes pour améliorer leurs filets de protection sociale pendant la période critique31.

Encadré 1 : Comportements de substitution en Ouganda pendant la crise alimentaire

Après une période de relative stabilité des prix, entre 2005 et le début 2008, l'Ouganda a connu une augmentation sensible des prix alimentaires (par rapport au niveau global des prix à la consommation) qui a atteint des sommets en septembre 2009 et en novembre 2010. Une analyse récente a suivi les ajustements opérés par les ménages dans leurs modes de consommation et de production agricole afin d'évaluer l'impact de cette attitude sur le taux de pauvreté du pays. Les 2 428 ménages de l'échantillon ont été interrogés avant la survenue de la crise (mai 2005-avril 2006) et à nouveau après les records de prix enregistrés (septembre 2009-décembre 2010).

Les ajustements des consommateurs aux augmentations de prix alimentaires ont été plus rapides et plus efficaces pour atténuer la pauvreté que la réaction des producteurs. Cela peut traduire la difficulté qu'ont éprouvé les agriculteurs pour anticiper et réagir aux prix de 2009/2010, surtout face à la volatilité accrue. Cela peut aussi refléter les contraintes d'un secteur économique en déclin : la part de l'agriculture dans l'économie est passée de 26,7 à 24,2 % sur la période d'analyse. Les consommateurs ont réagi en se détournant des produits dont les prix avaient le plus augmenté, une attitude observée ailleurs. La consommation du matooke (banane plantain) – le produit vivrier le plus populaire en Ouganda – a reculé de 1,7 % après une augmentation de 1 % par rapport à l'indice des prix alimentaires sur la période d'analyse (figure 3). De même, la quantité de patates douces consommées a chuté de 5,6 %, son prix augmentant de 6,2 % de plus que toutes les autres denrées. En revanche, la consommation de manioc frais a progressé de 3,1 % alors que son prix relatif baissait de 13,3 % et la consommation de lait a augmenté de 3,6 % pour une chute de 16,2 % de son prix relatif.

D'après les estimations, ces ajustements auraient amoindri l'impact négatif sur la pauvreté d'une augmentation des prix alimentaires de 2,5 points de pourcentage (figure 4). Les ajustements observés la composition de la production des agriculteurs ont eu un effet bien plus faible en termes de réduction de la pauvreté.

Source : M. Ivanic et W. Martin (à paraître), « Examination of Short and Long-run Impacts of Food PRiz Changes in Poverty », Working Paper, Banque mondiale.

Figure 4. Évolution du taux de pauvreté sous l'effet des ajustements des ménages

Source: M. Ivanic et W. Martin (à paraître),  « Examination of Short and Long-run Impacts of Food Price Changes in Poverty », Working Paper, Banque mondiale.
Figure 3. Évolution des prix alimentaires en Ouganda, 2005-2010 Variation mensuelle de l'indice des prix alimentaires par rapport à l'IPC

Source: FAOSTAT



Notes

De 2010 à 2011, les prix annuels moyens sont passés de 185,91 dollars à 291,68 dollars par tonne. Pour le riz thaï, l'augmentation est de 488,91 à 543,03 dollars la tonne et dans le cas du blé américain HRW (blé dur rouge d'hiver), de 223,58 à 316,26 dollars (Banque mondiale, Commodity Price Data [Pink Sheet], mise à jour du 5 janvier 2012). En termes réels, les augmentations observées sont aussi substantielles.
2. CME Group, Agricultural Commodity Prices.
3. USDA, WASDE Report, 12 janvier 2012.
4. USDA, WASDE Report, 9 décembre 2011.
5. Le ratio stocks/utilisation pour le blé en 2010/2011 était de 26,7 %, soit bien supérieur au ratio de 2007/2008 (21,6 %). Pour le riz, le ratio stocks/utilisation en 2010/2011 était de 30 % (FAO, Perspectives de l'alimentation, « Analyse des marchés mondiaux », novembre 2011).
6.FAO, Perspectives de l'alimentation, novembre 2011.
7. Banque mondiale, Global Economic Prospects, « Commodity Market Outlook », 18 janvier 2012, Washington, DC, www.worldbank.org/prospects/commodities., 12 octobre 2011.
8. Quoi qu'il en soit, la proportion de la production de maïs aux États-Unis allouée aux biocarburants est passée de 11 % en 2004 à 40 % en 2010/2011, même si le rythme de progression est moins soutenu depuis 2007/2008. La croissance annuelle de l'utilisation de l'éthanol en 2011/2012 devrait s'établir à 1 %, contre 9 % l'an dernier (FAO, Perspectives de l'alimentation, « Analyse des marchés mondiaux », avril 2011).
9. Banque mondiale, Global Economic Prospects, 2012. L'étude conclut que les variations des cours du pétrole ont contribué à hauteur des deux tiers environ aux augmentations de prix des principales denrées alimentaires entre 2000 et 2005 et entre 2006 et 2010.
10.FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), Price Watch, décembre 2011.
11. FEWS NET, Price Watch, p. 3.
12. FEWS NET, Price Watch.
13. . PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement), Bureau de l'économiste principal, « Has Belarus's Currency Crisis Bottomed Out? », 3 janvier 2012, http://europeandcis.undp.org/senioreconomist/show/E4AFB654-F203-1EE9-B19A83640A301CD2
14. OCHA, Horn of Africa Summit Calls for Joint Action to Help Millions, October 8, 2011.
15.FAO, Perspectives de l’alimentation, « Analyse des marchés mondiaux », novembre 2011.
16. FAO, Rapports de synthèse par pays (SMIAR), 2012.
17.Il faut souligner cependant que les ménages ne sombrent pas dans l'insécurité alimentaire du fait de la seule flambée des prix ou d'une volatilité extrême après des inondations, des sécheresses ou de mauvaises récoltes. Leur situation devient précaire quand ils sont incapables de faire face à ce type de changements).
18. De fait, les ménages n'optent pour les stratégies d'adaptation qu'en période de crise alimentaire ou lorsque leur situation alimentaire devient précaire. Ils y recourent aussi lorsque les conditions sont plus favorables, pour améliorer leur quotidien. Les résultats pour l'Indonésie sont tirés d'une étude sur le comportement des ménages effectuée entre février 2004 et août 2004 (A. Usfar, U. Fahmida et J. Februhartanty, « Household Food Security Status Measured by the US-Household Food Security/Hunger Survey Module [US-FSSM] Is in Line with Coping Strategy Indicators Found in Urban and Rural Indonesia », Asia Pacific Journal of Clinical Nutrition 16[2]: 368–74 [2008]).
19. D. Maxwell et R. Caldwell, « The Coping Strategy Index », Field Methods Manual, deuxième édition, 2008.
20. J. Compton, S. Wiggins et S. Keats, « Impact of Global Food Crisis on the Poor: What Is the Evidence? », ODI, Londres, 2010. Les données sur les stratégies d'adaptation portent sur 14 pays : Bangladesh, Burkina Faso, Burundi, Cambodge, Chine, Côte d'Ivoire, Haïti, Népal, Nigeria, Pakistan, Philippines, république du Yémen, Sierra Leone et Swaziland
21. L'étude a été effectuée dans une communauté d'Oranje Farm, dans le district de Fouriesburg de la province du Free State. L'échantillon était composé de 21 femmes adultes (de 17 ménages) âgées de 18 à 57 ans et responsables de la fourniture, de la préparation et de la distribution de nourriture dans les ménages d'Oranje Farm (R. Kruger, H. Schöenfeldt et J. Owen, « Food-Coping Strategy Index Applied to a Community of Farm-Worker Households in South Africa », Food Nutrition Bulletin 29[1]: 3–14 [2008]).
22. L'échantillon était composé de 3 704 ménages urbains (45 %) et ruraux (55 %) pour l'étude réalisée entre février 2004 et août 2005, avec des enfants de moins de cinq ans, dans six provinces : deux provinces rurales dans l'Est du pays, deux provinces urbaines dans l'Ouest et à Jakarta et Surabaya (pour les villes urbaines) (Usfar, Fahmida et Februhartanty, « Household Food Security Status »).
23. M. Mardiharini, « Family-Coping Strategies in Maintaining Welfare during the Economic Crisis in Indonesia: A Case Study in Urban and Rural Areas in Bogor, West Java, Indonesia », Journal Agro Ekonomi 23(1): 54–70 (2005). En 2011, la recherche d'un travail supplémentaire et la réduction de la taille des repas apparaissaient comme les deux stratégies les plus utilisées par les ruraux (Indonesia Food and Nutrition Security Monitoring System [FNSMS], Food and Nutrition Security Bulletin in Four Selected Provinces [East Java, NTT, West Kalimantan, and Central Sulawesi]).
24. Petersson, L. Nanayakkara, R. H. W. A. Kumarasiri et R. Liyanapathirana, Food Security in the Northern, Eastern and North Central Provinces: A Food Security Assessment Report, Hector Kobbekaduwa Agrarian Research and Training Institute, ministère du Développement économique et Programme alimentaire mondial (2011), http://documents.wfp.org/stellent/groups/public/documents/ena/wfp243519.pdf . 25. Il convient d’approfondir notre compréhension de ces stratégies lors des crises alimentaires. Nous manquons encore d’informations sur la manière dont les stratégies d’adaptation diffèrent selon que la flambée des prix est jugée permanente ou temporaire et entre l’augmentation et la volatilité des prix. De même, on ne sait pas encore précisément quand les ménages déclenchent ces stratégies en réaction à une crise des prix alimentaires — c’est-à-dire quelle information (niveau des prix ou pénuries) les incite à le faire. 26. Voir les données présentées dans S. Horton et J. Ross (« The Economics of Iron Deficiency », Food Policy 28[1]: 51–75 [2003]) ; C. Victoria, L. Adair, C. Fall, P. Hallal, R. Martorell, L. Ritcher et H. Sachdev (« Maternal and Child Undernutrition: Consequences for Adult Health and Human Capital », Lancet 371 [9609]: 340–57 [2003]) ; et M. Ruel, J. Garnett, C. Hawkes et M. Cohen (« The Food, Fuel and Financial Crises Affect the Urban and Rural Poor Disproportionately: A Review of Evidence », Journal of Nutrition 140 [1]: 170S–76S [2010]).
27. Save the Children, « Costing Lives: The Devastating Impact of Rising and Volatile Food Prices », Media Brief, octobre 2011. Les études sur l’impact des augmentations de prix sur la nutrition après 2006 estiment chaque année entre 63 et 91 millions le nombre d’êtres humains supplémentaires touchés par la faim selon la période analysée (S. Tiwari et H. Zaman, « The Impacts of Economic Shocks on Global Undernourishment », Policy Research Working Paper 5215, Banque mondiale ; H. Brinkman, S. de Pee, I. Sanogo, L. Subran et M. Bloem, « High Food Prices and the Global Financial Crisis Have Reduced Access to Nutritious Food and Worsened Nutritional Status and Health », Journal of Nutrition 140: 153S–61S [2010]).
28. Dans certains cas cependant, comme dans plusieurs régions de Chine, l’augmentation du prix du riz et du blé a entraîné une consommation moindre de ces denrées au profit de légumineuses nourrissantes (R. Jensen et N. Miller, « The Impact of the World Food Price Crisis in Nutrition in China », Faculty Research Working Papers RWP08-039, Harvard Kennedy School of Government, Harvard University [2008]).
29. Save the Children, « Costing Lives ».
30. I. Ortiz, J. Chai et M. Cummins, « Escalating Food Prices: The Threat to Poor Households and Policies to Safeguard Recovery for All », Policy and Practice, UNICEF Working Paper. L’étude porte sur un échantillon de 98 pays.
31. Arup Banerji, « Update on World Bank Work on Social Safety Nets, and Country Assessment of the Readiness of Safety Net Systems », World Bank brief, 6 décembre 2011.



Les rapports Food Price Watch, préparés par le Groupe pour la réduction de la pauvreté et l'équité de la Banque mondiale, cherchent à attirer l'attention sur l'évolution des prix alimentaires intérieurs dans les pays à revenu faible et intermédiaire ainsi que sur leurs implications pour les politiques. Contact : Hassan Zaman (hzaman@worldbank.org)