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AVRIL 2012

Tendances de l'évolution des prix alimentaires mondiaux

Après quatre mois consécutifs de recul, l'indice mondial des prix alimentaires de la Banque mondiale a gagné 8 % entre décembre 2011 et mars 2012. Les indices des céréales, des matières grasses et des huiles et des autres denrées alimentaires ont tous augmenté mois après mois depuis janvier 2012 (figure 1). La hausse la plus forte concerne les matières grasses et les huiles, avec une progression trimestrielle de 13 %, suivies par les autres denrées alimentaires (+ 6 %) et les céréales (+ 4 %). L'indice du prix des engrais est resté pratiquement inchangé au dernier trimestre, mettant fin au net repli enregistré au dernier trimestre 2011 (tableau 1).

Figure 1. Indice des prix alimentaires mondiaux
  de la Banque mondiale


Source : Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG).
Note : L'indice des prix alimentaires mondiaux estime le prix à l'exportation de différents
produits alimentaires de base dans le monde, exprimé en dollars nominaux (2005=100).


Tableau 1. Évolution du prix de certains produits
  alimentaires essentiels

 Produits de base déc. 2011 –
mars 2012 (%)
fév. 2011 –
mars 2012 (%)
mars 2011 –
mars 2012 (%)
Indices
  Aliments 8 -6 -1
    Céréales 4 -5 -1
    Matières grasses et huiles 13 -8 -2
    Autres 6 -5 0
  Engrais -1 13 16
Prix
  Maïs 9 -4 -3
  Riz (thaï, 5 %) -6 5 11
  Blé (dur rouge
  d'hiver américain)
6 -18 -10
  Sucre (monde) 5 -18 -8
  Huile de soja 7 -6 -2
  Pétrole brut, cours moyen 13 20 8
Source : Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG).

Tous les aliments de base ont vu leur cours augmenter, à l'exception du riz : + 9 % pour le maïs, + 7 % pour l'huile de soja, + 6 % pour le blé (dur rouge d'hiver américain) et + 5 % pour le sucre. Ces variations sont les plus fortes observées depuis juin et juillet 2011. Sur la même période, les cours du riz (thaï, 5 %) ont perdu 6 %, après le recul de 2 % enregistré au dernier trimestre 2011. Cette évolution des cours internationaux de riz s'explique à la fois par une offre abondante et une vive concurrence entre pays exportateurs.

Les prix mondiaux restent soutenus, à un niveau inférieur de seulement 6 % au pic historique de février 2011. Les prix des céréales ne sont qu'à 5 % de leur niveau de février 2011, contre 8 % pour les matières grasses et les huiles et 5 % pour les autres produits alimentaires. En variation annuelle depuis mars 2011, les prix sont inférieurs de seulement 1 % aux niveaux atteints douze mois auparavant (1 % pour les céréales, 2 % pour les matières grasses et les huiles et 0 % pour les autres produits alimentaires). Malgré cet écart minime d'une année sur l'autre, la hausse constante du dernier trimestre après une période de net repli souligne bien la volatilité des prix alimentaires.

Les cours du pétrole brut sont eux aussi en progression constante depuis décembre 2011, après six mois plus erratiques. Ce renchérissement du pétrole se répercute sur les prix alimentaires à travers, d'une part, le coût des engrais et du transport et, d'autre part, des incitations à détourner la production agricole vers les biocarburants1 Le baril de brut a atteint un prix moyen de 117 dollars en mars, soit 13 % de plus que la moyenne de décembre 2011 et 8 % de plus qu'un an auparavant, en mars 2011. Les interrogations sur les conditions d'approvisionnement expliquent l'essentiel de cette hausse. Les tensions géopolitiques au Sud-Soudan, dans la République arabe syrienne et dans la république du Yémen ont pesé sur les exportations de ces pays. L'embargo européen et les sanctions américaines annoncés à l'encontre d'entreprises traitant avec des banques iraniennes entreront en vigueur en juillet 2012, poussant les acheteurs européens et asiatiques à se tourner vers d'autres sources d'approvisionnement. Ces sanctions pourraient amputer les exportations iraniennes de pétrole d'au maximum 1 million de barils/jour2 .

Pour autant, il est difficile de prévoir à cet instant l'étendue et la durée des hausses de prix découlant de ces facteurs même si, selon les experts, les aléas d'approvisionnement provoquent habituellement une hausse plutôt limitée et pour l'essentiel temporaire du cours réel du pétrole (loin des augmentations plus prononcées et plus durables des prix mondiaux liées soit à la constitution de stocks de précaution ou à une hausse concrète de la demande dans une économie mondiale forte3).

La turbulence des marchés pétroliers n'est pas le seul facteur à l'origine du renchérissement des prix alimentaires. Les principaux pays exportateurs ont connu des conditions météorologiques difficiles : la vague de froid qui a touché l'Europe, la Fédération de Russie et d'autres pays de la Communauté des États indépendants (CEI) a rejailli sur les cours du blé4, alors qu'un temps particulièrement sec et chaud en Amérique du Sud, et notamment au Brésil et en Argentine5, explique la hausse du sucre, du maïs et du soja. La sécheresse inhabituelle pour la saison qui a frappé le sud-ouest des États-Unis s'est également répercutée sur le cours des céréales6. L'affaiblissement du dollar par rapport aux principales devises conjugué à une baisse des prix du fret et à une demande soutenue en provenance d'Asie (en particulier pour le maïs) a dopé les importations et exercé une pression à la hausse sur les prix. Des facteurs saisonniers sont aussi entrés en ligne de compte, étant donné que les campagnes céréalières principales, d'hiver dans l'hémisphère Nord et d'été dans l'hémisphère Sud, ne débutent pas avant mars-avril7.

Plusieurs autres éléments ont contribué à conjurer la hausse des prix. S'ils devaient perdurer quelque temps, ils pourraient empêcher une envolée durable. Le ralentissement de l'utilisation du maïs pour la production d'éthanol aux États-Unis (avec un niveau inchangé en 2011/12 après des années de croissance annuelle à deux chiffres8) et les pressions à la baisse exercées par un tassement de la demande mondiale lié à la crise persistante de l'euro font partie des facteurs qui endiguent la flambée des prix. Les records atteints fin 2010 et début 2011 ont conduit à augmenter la production des principales cultures dans le monde, et expliquent largement les niveaux élevés de prévisions pour la campagne 2012/13. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) table sur une hausse de 4 % de la production mondiale de céréales entre 2010/11 et 2011/12. Le Système d'information sur les marchés agricoles (AMIS) prévoit lui une augmentation globale de 1,9 % de la production de céréales pendant la campagne 2012/139.

Les anticipations de production de maïs en Chine ont été relevées et pour la seconde période de végétation du maïs, le Brésil devrait ensemencer plus de superficies que les années précédentes. On attend aussi de nouveaux records de production de riz en Inde et au Pakistan en avril 2012. Au Viet Nam, la récolte de riz de printemps devrait être bonne10. Mais le niveau soutenu d'importations de riz par la Chine et le Nigéria et l'extension récente par les autorités thaïlandaises du mécanisme de soutien aux prix ont provoqué une légère hausse à l'exportation pour le riz thaï entre février et mars 201211. L'ensemencement de blé d'hiver en Russie et aux États-Unis devrait lui aussi augmenter12, mais des prévisions de production en baisse en Australie et dans les pays de la mer Noire pourraient entraîner un recul de la production mondiale de blé de – 1,4 % en 2011/1213. Le département américain de l'Agriculture (USDA) et la FAO ont récemment prévu une augmentation des stocks de clôture pour la période 2011/12 pour le blé14 et le riz, à l'inverse du maïs dont les stocks devraient baisser15. Toutes ces évolutions devraient faire passer le ratio stocks/utilisation pour toutes les céréales à 22,1 %, contre 21,7 % en 2010/11.

Les prix intérieurs restent soutenus, surtout en Afrique. Dans les pays gros importateurs de produits alimentaires, le renchérissement des cours internationaux s'est répercuté sur les prix intérieurs. Mais dans bien des cas, des facteurs locaux et régionaux entrent aussi en ligne de compte. C'est le cas des restrictions aux échanges entre les deux Soudan, de la constitution de stocks spéculatifs par les exploitants et les négociants en Éthiopie et au Niger, qui anticipent une hausse des prix, ou des troubles dans le nord du Mali et le nord-est du Nigéria — sans oublier le prix des carburants et des transports et les aléas climatiques. Tout cela entretient le niveau soutenu des prix intérieurs16. Pour autant, d'autres facteurs ont exercé une pression à la baisse sur certains marchés intérieurs et régionaux, comme la levée des interdictions d'exportation en Tanzanie, la reprise des échanges entre le Nigéria et les pays du Sahel et les bonnes conditions météorologiques en Asie centrale.

Lorsqu'elles ont eu lieu, les augmentations de prix sur les marchés intérieurs ont été substantielles et supérieures aux baisses dans les différents pays. Entre mars 2011 et mars 2012 (tableau 2), le blé a augmenté de 92 % au Bélarus et de 56 % en Moldavie et baissé de 30 % au Salvador, de 19 % au Kirghizstan et de 16 % en Afrique du Sud. Le maïs a progressé de 82 % au Malawi, 80 % en Éthiopie et 71 % au Mexique. Les baisses les plus fortes pour le maïs concernent le Honduras (– 31 %), la Somalie (– 20 %) et le Salvador (– 19 %). Sur la même période, les prix du riz ont flambé en Ouganda (+ 125 %), en Tanzanie (+ 54 %) et au Rwanda (+ 38 %). De leur côté, la Bolivie et le Bangladesh ont connu un recul des prix du riz plus modeste, de 21 et 18 % respectivement. De même, des hausses de prix supérieures aux baisses ont aussi été observées entre décembre 2011 et février 2012 pour le maïs et le riz (tableau 2).

Tableau 2. Principaux mouvements de prix sur les marchés intérieurs (jusqu'en février 2012)
 variations trimestrielles : décembre 2011-février 2012
Blé % de variation Maïs % de variation
République démocratique du Congo, Kinshasa, blé (farine), prix de
détail (franc congolais/kg)
16 Malawi, Mzimba, maïs, prix de détail (kwacha/kg))74
Bangladesh, Dhaka, blé (farine), prix de détail (taka/kg) 10 République-unie de Tanzanie, Dar-es-Salaam, maïs, prix de gros (USD/tonne)31
Inde, Delhi, blé, prix de détail (roupie indienne/kg) 6 Ukraine – moyenne nationale, maïs (à l'achat, EXW, traité), prix de gros (hryvnia/tonne) 19
Ukraine – moyenne nationale, blé, classe 3 (à l'achat, EXW, traité), prix de gros (hryvnia/tonne) 5 Honduras, San Pedro Sula, maïs (blanc), prix de gros (USD/kg)11
Salvador, San Salvador, blé (farine), prix de détail (USD/kg) -13 Costa Rica, moyenne nationale, maïs (blanc), prix de gros (USD/kg)-15
Soudan, Khartoum, blé, prix de gros (livre soudanaise/local) -12 Panama, Panama City, maïs, prix de détail (balboa/kg)-14
Géorgie, moyenne nationale, blé (farine), prix de détail (lari/kg) -6 Kenya, Nairobi, maïs, prix de gros (USD/tonne)-12
 
Riz % de variation Sorgho % de variation
République-unie de Tanzanie, Dar-es-Salaam, riz, prix de gros (USD/tonne) 34 Haïti, Port-au-Prince, sorgho, prix de détail (gourde/local)24
Ouganda, Kampala, riz, prix de gros (USD/kg) 19 Soudan, Khartoum, sorgho (feterita), prix de gros (livre soudanaise/local)18
Nicaragua, Managua, riz (3e qualité), prix de gros (cordoba oro/kg) 11 Éthiopie, Addis-Abeba, sorgho (blanc), prix de gros (birr éthiopien/local)4
Pakistan, Karachi, riz (basmati), prix de détail (roupie du Pakistan/kg) 8 Somalie, Baidoa, sorgho (rouge), prix de détail (shilling de Somalie/kg)-46
Cambodge, Phnom Penh, riz (mélange), prix de gros (riel/kg) -18 Salvador, San Salvador, sorgho (maicillo), prix de gros (USD/kg)-21
Somalie, Mogadiscio, riz (importé), prix de détail (shilling de Somalie/kg) -14 Togo, Lomé, sorgho, prix de détail (franc CFA/kg) -5
République démocratique du Congo, Kinshasa, riz (importé), prix de détail (franc congolais/kg) -11
 Variations annuelles : février 2011-février 2012
Blé % de variation Maïs % de variation
Bélarus, moyenne nationale, blé (farine), prix de détail (rouble du Bélarus/kg) 92 Malawi, Mzuzu, maïs, prix de détail (kwacha/kg)82
République de Moldavie, Chisinau, blé (farine), prix de détail (leu moldave/kg) 56 Éthiopie, Addis-Abeba, maïs, prix de gros (birr éthiopien/local) 80
Éthiopie, Addis-Abeba, blé (blanc), prix de gros (birr éthiopien/local) 22 Mexique, Guadalajara, maïs (blanc), prix de gros (peso mexicain/kg)71
République démocratique du Congo, Kinshasa, blé (farine), prix de détail (franc congolais/kg) 19 Kenya, Kisumu, maïs, prix de gros (USD/tonne)66
Bhoutan, Trashigang, blé (farine), prix de détail (ngultrum/kg) 19 Afrique du Sud, Randfontein, maïs (blanc), prix de gros (rand/tonne)53
Bolivia, La Paz, blé (farine), prix de gros (boliviano/kg) 10 Rwanda, Kigali, maïs, prix de gros (USD/tonne)49
Cap-Vert, Santiago, blé (farine, importé), prix de détail (escudo cap-verdien/kg) 10 République-unie de Tanzanie, Dar-es-Salaam, maïs, prix de gros (USD/tonne) 39
Salvador, San Salvador, blé (farine), prix de détail (USD/kg) -30 Panama, Panama City, maïs, prix de détail (balboa/kg)32
Kirghizistan, Bishkek, blé (farine, catégorie 1), prix de détail (som/kg) -19 Honduras, San Pedro Sula, maïs (blanc), prix de gros (USD/kg)-31
Afrique du Sud, Randfontein, blé, prix de gros (rand/tonne) -16 Somalie, Mogadiscio, mais (blanc), prix de détail (shilling de Somalie/kg) -20
Géorgie, moyenne nationale, blé (farine), prix de détail (lari/kg) -11 Salvador, San Salvador, maïs (blanc), prix de gros (USD/kg)-19
Ukraine – moyenne nationale, blé, classe 3 (à l'achat, EXW, traité), prix de gros (hryvnia/tonne) -9 Togo, Lomé, maïs, prix de détail (franc CFA/kg)-12
 
Riz % de variation Sorgho % de variation
Ouganda, Kampala, riz, prix de gros (USD/kg) 125 Soudan, Khartoum, sorgho (feterita), prix de gros (livre soudanaise/local) 102
République-unie de Tanzanie, Dar-es-Salaam, riz, prix de gros (USD/tonne) 54 Éthiopie, Addis-Abeba, sorgho (blanc), prix de gros (birr éthiopien/local) 82
Rwanda, Kigali, riz, prix de gros (USD/tonne) 38 Burkina Faso, Ouagadougou, sorgho (local), prix de gros (franc CFA/local) 35
Pakistan, Karachi, riz (basmati), prix de détail (roupie du Pakistan/kg) 26 Haïti, Port-au-Prince, sorgho, prix de détail (gourde/local) 24
Mali, Bamako, riz (local), prix de gros (franc CFA/local) 25 Niger, Niamey, sorgho (local), prix de gros (franc CFA/local) 15
Indonésie, moyenne nationale, riz, prix de gros (roupie indonésienne/kg) 15 Somalie, Baidoa, sorgho (rouge), prix de détail (shilling de Somalie/kg) -72
Bolivia, Cochabamba, riz (grano de oro), prix de gros (boliviano/kg) -21 Salvador, San Salvador, sorgho (maicillo), prix de gros (USD/kg) -11
Bangladesh, Dhaka, riz (paddy), prix de détail (taka/kg) -18 Togo, Lomé, sorgho, prix de détail (franc CFA/kg) -7
Haïti, Port-au-Prince, riz (importé), prix de détail (gourde/local) -14
République démocratique du Congo, Kinshasa, riz (importé), prix de détail (franc congolais/kg) -9
Source : FAO, Système mondial d'information et d'alerte rapide (GIEWS).

Vers une nouvelle crise ?

En plus des trois mois de hausse consécutive des cours internationaux des denrées alimentaires et de prix intérieurs soutenus dans de nombreux pays, des alertes relatives à la sécurité alimentaire et des prévisions d'aide alimentaire supérieures à la moyenne ont été récemment émises pour certaines régions d'Afrique de l'Est et de l'Ouest17. Si cette évolution traduit une situation inquiétante, sommes-nous pour autant à la veille d'une nouvelle crise alimentaire mondiale ? Au-delà de perspectives de production pour 2012/13, toujours élevées, nous devons définir précisément ce que l'on entend par « crise alimentaire mondiale ». Il s'agit malheureusement d'une opération complexe et l'atteinte d'un consensus reste délicate (encadré 1). Par conséquent, aucun mécanisme global et accepté par tous ne permet pour l'instant de repérer les signes avant-coureurs d'une crise alimentaire mondiale. Cette préoccupation est loin d'être purement théorique, car l'absence de consensus risque de compromettre la programmation et la nature des réactions avec le risque, au final, d'aggraver l'impact de la crise. Ainsi, l'adéquation des réactions variera selon qu'il s'agit d'une situation d'insécurité alimentaire grave mais transitoire ou d'une situation de famine chronique, ou encore d'un phénomène cyclique et prévisible, au contraire d'un choc imprévisible et non saisonnier touchant la sécurité alimentaire18.

Encadré 1. Définir une crise alimentaire mondiale

Si le concept d'insécurité alimentaire fait largement l'unanimité — qui décrit une situation où les êtres humains n'ont pas tous, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, salubre et nutritive leur permettant de mener une vie saine et activea —, il n'y a pas d'équivalent pour définir une crise alimentaire mondiale. Ainsi, le cadre de la Banque mondiale de réponse aux crises ne distingue par une « crise » d'une « situation d'urgenceb » et utilise spécifiquement la notion de « catastrophe » pour désigner « un élément ayant causé ou menaçant de causer un impact économique et/ou social négatif important lié à des crises ou catastrophes naturelles ou provoquées par l'hommec. Le Programme alimentaire mondial (PAM) ne parle pas lui non plus de « crise alimentaire », mais d'« urgence », qu'il définit comme des situations où il est manifeste qu'il s'est produit un événement ou une série d'événements qui est à l'origine de souffrances humaines ou qui représente une menace imminente pour la vie ou les moyens de subsistance des populations que le gouvernement intéressé n'est pas en mesure de soulager. Les situations d'urgence sont aussi décrites comme un événement ou une série d'événements dont on peut établir le caractère anormal et qui désorganise la vie d'une collectivité dans des proportions exceptionnellesd Le Système mondial d'information et d'alerte rapide sur l'alimentation et l'agriculture (FAO-GIEWS) n'a pas non plus de définition d'une « crise alimentaire » mais il identifie trois facteurs qui permettent de déterminer si une région se trouve ou non dans ce cas : (i) déficit des disponibilités vivrières ; (ii) manque d'accès aux produits alimentaires ; et (iii) grave insécurité alimentaire localiséee Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) définit au niveau national et infranational une « crise alimentaire et des moyens d'existence aiguë » comme « une insuffisance aiguë et critique de l'accès à l'alimentation assortie d'une malnutrition grave et inhabituelle et d'un épuisement accéléré des avoirs relatifs aux moyens d'existence qui, si la situation se maintient, va faire tomber la population dans la phrase 4 [Urgence humanitaire] ou 5 [Famine/catastrophe humanitaire] et/ou va probablement se traduire par une pauvreté chroniquef ». Pour déterminer le niveau d'insécurité alimentaire dans un pays donné, l'IPC s'appuie sur plusieurs indicateurs : taux brut de mortalité, malnutrition aiguë, retard de croissance, accès aux aliments/disponibilités alimentaires, diversité du régime alimentaire, accès à l'eau/l'approvisionnement, dangers, sécurité civile, avoirs relatifs aux moyens d'existence et facteurs structurels.

Source : J. Cuesta, A. Htenas et S. Tiwari, A Global Food Price Monitoring Framework for Rapid Response, à paraître.
a. « Plan d'action du Sommet mondial de l'alimentation », 1996.
b. « Framework Document for Proposed Loans, Credits, and Grants in the Amount of US$1.2 Billion Equivalent for a Global Food Crisis Response Program » (PDF), 26 juin 2008.
c. Politique opérationnelle de la Banque mondiale 8.00, « Rapid Response to Crises and Emergencies ».
d. « Definition of Emergencies », WFP/EB.1/2005/4-A.
e. FAO, Perspectives de récolte et situation alimentaire, n° 4, décembre 2011.
f. Au départ, le cadre IPC a été mis au point pour la Somalie par l'unité d'analyse de la sécurité alimentaire (FSAU) de la FAO et un partenariat réunissant huit grandes agences des Nations Unies et organisations non gouvernementales. (Voir IPC en bref).

Pour remédier à cette insuffisance, la Banque mondiale est en train d'élaborer un cadre de suivi qui définit, identifie et suit les crises des prix alimentaires au niveau mondial et national. Ce cadre porte sur les cours internationaux et n'englobe pas directement d'autres facteurs également pertinents du point de vue des crises mondiales de sécurité alimentaire (comme l'accès aux denrées, la logistique et les fragilités régionales et nationales spécifiques). De fait, plutôt que de proposer une définition conceptuelle de la crise semblable à celles évoquées dans l'encadré 1, l'exercice cherche à trouver une définition opérationnelle — un indicateur — permettant d'établir à quel moment les prix alimentaires mondiaux se rapprochent d'un niveau jugé critique. Concrètement, pour choisir cet indicateur, l'analyse compare la capacité de plusieurs déclencheurs pour les prix alimentaires mondiaux à prédire les records de juin 2008 et de février 2011. Elle cherche ensuite à savoir quand ces déclencheurs auraient émis une alerte critique (combien de temps avant l'atteinte de chaque pic) et pendant combien de temps leurs alertes auraient été maintenues. Le déclencheur qui obtient les meilleurs résultats (encadré 2) sert alors à repérer où se situent les cours internationaux actuels par rapport au seuil critique retenu.

Encadré 2. Suivre l'évolution des prix alimentaires mondiaux

Une comparaison des indicateurs de prix alimentaires présentés dans le tableau suivant montre que le meilleur candidat est l'indicateur de trois écarts types par rapport à la moyenne de séries épurées de la tendance de 1960 à 2007a2. Il émet de courtes périodes d'alertes, à proximité des pics mondiaux. Sur les 144 mois de la période d'analyse (janvier 2000-décembre 2011), le système de suivi aurait été déclenché sur une durée totalisant neuf mois environ (soit 6 % de la période de temps considérée). L'analyse d'autres indicateurs montre qu'ils ne sont pas très discriminants ou qu'ils échouent à prédire les pics internationaux.

Tableau 3. Indice des alertes sur la hausse des prix alimentaires, 2000-11
Indicateur Indice des prix alimentaires de la Banque mondiale
Déclencheurs Au-delà de 75 % du record de l'indice des prix alimentaires mondiaux de 2008 5 mois consécutifs de hausse des prix Hausse des prix de 15 % pendant 5 mois consécutifs 3 écarts types par rapport à la moyenne 1960-2007
Le déclencheur de l'indicateur a-t-il pu identifier :
... le pic de juin 2008 ?
... le pic de février 2011 ?
 
Oui
Oui
 
Oui
Oui
 
Non
Oui
 
Oui
Oui
Combien de temps à l'avance aurait-il pu identifier ?
... la crise de 2008 ?
... la crise de 2011 ?
 
Oct 2006
Oct 2006a
 
Août 2007
Nov 2010
 
Nov 2007
Nov 2010
 
Mars 2008
Jan 2011
Durée de l'alerte, en nombre de mois :
... en 2008
... en 2011
 
63
63a
 
11
4
 
7
4
 
4
5
Source : J. Cuesta, A. Htenas et S. Tiwari, A Global Food Price Monitoring Framework for Rapid Response, à paraître.
a. Les séries sont épurées des tendances de manière linéaire grâce à des régressions temporelles sur la période 1960-2007. La tendance est ensuite soustraite du résultat, ce qui permet de se concentrer sur les valeurs résiduelles. La moyenne et l'écart type des valeurs résiduelles obtenus servent alors à déterminer le déclencheur.
b. Ce déclencheur aurait émis une alerte en octobre 2006 qui aurait duré jusqu'en 2011.

La figure 2, élaborée à partir du meilleur déclencheur (critère des trois écarts types), montre qu'en mars 2012, l'indice des prix alimentaires mondiaux épuré de la tendance est toujours inférieur au seuil critique. Mais les niveaux actuels sont assez proches de ceux observés en 2008 et 2011, ce qui souligne la nécessité de rester vigilants.

Figure 2. Prix alimentaires mondiaux et seuil critique (1960-2012)
Source: J. Cuesta, A. Htenas, and S. Tiwari, A Global Food Price Monitoring Framework for Rapid Response, forthcoming.
Notes

1. Des données de la Banque mondiale montrent également que les liens entre pétrole brut et marchés agricoles se sont considérablement renforcés depuis 2005, avec une élasticité de transmission du prix du brut aux prix agricoles qui évolue de 0,22 avant 2005 à 0,28 jusqu'en 2009 (J. Baffes [2010], « More on the Energy/Nonenergy Price Link », Applied Economics Letters 17 : 1555–58).
2. Commodity Markets Review, Groupe d'étude des perspectives de développement de la Banque mondiale, n° 122, 10 avril 2012 http://www.worldbank.org/prospects/commodities.
3. Ianchovichina, E., J. Loening et C. Wood (2012), « How Vulnerable Are Arab Countries to Global Food Price Shocks? », Policy Research Working Paper 6018, Banque mondiale ; Kilian, L. (2009), « Not All Oil Price Shocks Are Alike: Disentangling Demand and Supply Shocks in the Crude Oil Market », American Economic Review 99(3): 1053–69.
4. FAO, "Situation alimentaire mondiale : Bulletin de la FAO sur l'offre et la demande de céréales, 8 mars 2012.
FEWSNET (Réseau de systèmes d'alerte précoce contre la famine), Price Watch: February Food Prices, 30 mars 2012.
6. FAO, Perspectives de récolte et situation alimentaire, n° 1, mars 2012.
7. FAO, Perspectives de récolte.
8. FAO, Perspectives de l'alimentation, « Analyse des marchés mondiaux », avril 2011.
9. FAO, Perspectives de récolte ; AMIS, « Current Market Situation and Outlook », intervention de A. Abbassian, secrétaire de l'AMIS lors de la première réunion du Forum de réaction rapide, Mexico, 11 avril 2012.
10. FEWS NET, Price Watch.
11. FAO, « Les prix alimentaires demeurent pratiquement inchangés en mars », Espace presse de la FAO, 5 avril 2012.
12. USDA, WASDE-504, 10 avril 2012; FEWS NET, Price Watch.
13. FAO, Perspectives de récolte.
14. Mais l'USDA a revu à la baisse ses précédentes estimations pour les stocks de clôture de 2012 dans son rapport WASDE d'avril.
15. L'AMIS (« Current Market Situation and Outlook ») indique aussi que ces stocks de clôture augmenteront en 2012/13 de 6 % toutes céréales confondues (8,8 % pour le blé, 1,6 % pour les céréales secondaires et 7,8 % pour le riz).
16. Parmi les autres causes spécifiques, l'appréciation du rand en Afrique du Sud, des attaques de ravageurs au Tchad et une pénurie d'engrais au Kenya (FEWSNET, Price Watch).
17. FEWSNET (« East Asia Food Security Alert », 6 avril 2012 et 27 mars 2012) fait état d'alertes à la crise alimentaire dans certaines régions d'Éthiopie, de Somalie, de Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso et du Niger. L'USAID (Food Assistance Outlook Brief, février 2012) anticipe des besoins d'assistance supérieurs à la moyenne en août 2012 pour le Burkina Faso, Djibouti, l'Éthiopie, le Kenya, le Mali, la Mauritanie, la Somalie, le Soudan et le Soudan du Sud. .
18. S. Devereux (2006), « Desk Review: Distinguishing between Chronic and Transitory Food Insecurity in Emergency Needs Assessments », IDS, Sussex.

Les rapports Food Price Watch, préparés par le Groupe pour la réduction de la pauvreté et l'équité de la Banque mondiale, cherchent à attirer l'attention sur l'évolution des prix alimentaires intérieurs dans les pays à revenu faible et intermédiaire ainsi que sur leurs implications pour les politiques.
Contact : José Cuesta (jcuesta@worldbank.org)