Tendances de l'évolution des prix alimentaires

Source: Groupe d'étude des perspectives de développement (DECPG) de la Banque mondiale
Si les prix ont légèrement reculé après le pic de février 2011, ils restent volatils pour certains produits de base. Après le sommet atteint en février 2011, l'indice des prix alimentaires de la Banque mondiale pour la période allant d'avril à juillet s'est établi en moyenne à 278,3, soit environ 5 % de moins qu'en février (figure 1). Ce recul s'est accompagné d'un léger repli des principales composantes de l'indice en juillet, par rapport à leurs moyennes de février : céréales (1 %), matières grasses et huiles (9 %) et « autres produits alimentaires » (1 %), catégorie qui recouvre la viande, les fruits et le sucre (tableau 1). Mais ces moyennes cachent d'importantes variations sur la période. Ainsi, les prix du blé et du maïs, qui avaient reculé en juin, sont repartis à la hausse les 15 premiers jours de juillet et les prix du riz, en baisse entre février et mai, augmentent à nouveau.
Depuis la dernière édition du rapport Food Price Watch, en avril 2011, les perspectives des disponibilités alimentaires mondiales se sont améliorées. Les prix du blé ont reculé au dernier trimestre, grâce à une bonne campagne agricole en Europe et aux États-Unis. De meilleures récoltes en Russie et la levée de l'interdiction de ses exportations de blé parallèlement à la suspension des quotas d'exportation de l'Ukraine ont donné un coup de fouet supplémentaire aux marchés internationaux. De même, et malgré des révisions à la baisse de la production de maïs attendue aux États-Unis du fait de températures exceptionnellement élevées et d'une faible pluviométrie en juillet sur toute la région productrice, la production mondiale de céréales en 2011/2012 devrait dépasser de 3 % les niveaux estimés pour 2010/2011 . L'Argentine et le Brésil — où la production a pâti d'une sécheresse inhabituelle l'an dernier, liée au phénomène de La Niña — devraient renouer avec de meilleurs rendements.
| Produit de base | Février-.juillet, 2011 (%) | Juillet 2010- juillet 2011 (%) |
| Indices | ||
| Denrées alimentaires | -5 | 33 |
| Matières grasses et huiles | -9 | 32 |
| Céréales | -1 | 54 |
| Autres | -1 | 16 |
| Prix | ||
| Maïs (jaune) | 3 | 84 |
| Riz (thaï, 5 %) | 2 | 21 |
| Blé (dur rouge d'hiver américain) | -13 | 55 |
| Sucre | -4 | 62 |
| Huile de soja | -2 | 47 |
| Pétrole brut | 10 | 45 |
Les cours de certains produits de base, comme les produits pétroliers, le riz et le sucre, détermineront sensiblement l'évolution générale des prix alimentaires dans les prochains mois. En juillet, le cours moyen du brut (de Brent) a gagné 10 % par rapport à son niveau de février. Les inquiétudes croissantes quant à l'état de l'économie mondiale expliquent en partie le recul observé pendant la première quinzaine du mois d'août. Ces incertitudes et la situation politique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord devraient entretenir à court terme la volatilité des cours du pétrole. Par ailleurs, des perspectives de rendements plus faibles que prévu dans le secteur brésilien de la canne à sucre ont déjà provoqué une augmentation du prix du sucre de 29 % entre mai et juillet 2011. Le sucre et les huiles végétales ressortant à pratiquement 50 % dans l'indice des prix alimentaires de la Banque mondiale, l'instabilité de leurs cours risque d'avoir des effets imprévus sur les prix alimentaires dans les mois à venir. En outre, la flambée récente des cours du riz (+ 11 % au dernier trimestre) met fin à la tendance baissière observée depuis février et pourrait, à brève échéance, peser sur les indices des prix alimentaires.
Alors que les cours mondiaux sont restés élevés, les prix alimentaires sur les marchés intérieurs continuent de varier fortement. Le degré de répercussion des cours internationaux sur les prix intérieurs, propre à chaque produit, dépend de nombreux facteurs spécifiques aux pays et liés notamment au niveau d'intégration des marchés intérieurs et internationaux, aux conditions de transport ou encore aux politiques nationales d'imposition . De ce fait, l'évolution des prix intérieurs fluctue considérablement d'un pays à l'autre. Au cours de la période de 12 mois se terminant en juin 2011, les variations annuelles des prix du maïs vont d'une hausse de 100 % ou plus sur les marchés de Kampala, Mogadiscio et Kigali à des baisses de 19 % à Port-au-Prince et à Mexico. En un an, les prix intérieurs du sorgho ont flambé en Somalie (+ 180 %) mais se sont repliés de 37 % à Khartoum. Sur la même période, les haricots rouges ont augmenté de 130 % au Honduras et perdu 11 % à Guadalajara (Mexique). Le riz a également connu une évolution contrastée entre juillet 2010 et juillet 2011 : + 25 % en Colombie et – 16 % au Brésil (tableau 2).
| Évolution trimestrielle des prix : avril-juin 2011 | |||
| Maize | Variation de prix | Blé | Variation de prix |
| République dominicaine (Saint-Domingue, ventes au détail) | 82 | Éthiopie (Addis-Abeba, ventes en gros) | 21 |
| Kenya (Nairobi, ventes en gros, en dollars) | 36 | Bélarus (moyenne nationale, farine au détail) | 7 |
| Rwanda (Kigali, wholesale $) | 34 | Soudan (Khartoum, ventes en gros) | 6 |
| Colombie (Bogota, ventes en gros de maïs blanc) | 25 | République kirghize (Bichkek, farine au détail) | -5 |
| Guatemala (Guatemala City, ventes en gros de maïs jaune) | 23 | Brésil (moyenne nationale, farine au détail) | -7 |
| Guatemala (Guatemala City, ventes en gros de maïs blanc) | 22 | ||
| Panama (Panama City, ventes au détail) | 20 | ||
| Somalie (Mogadiscio, ventes au détail de maïs blanc) | 18 | Riz | Variation de prix |
| Éthiopie (Addis-Abeba, ventes en gros) | 13 | Rwanda (Kigali, ventes en gros)) | 10 |
| Mexico (Mexico City, ventes au détail de maïs blanc) | -5 | Mali (Bamako, ventes en gros) | 9 |
| Mozambique (Maputo, ventes au détail) | -8 | ||
| Sorgho | % change | Bolivie (Cochabamba, ventes en gros) | -15 |
| Somalie (Mogadiscio, ventes au détail) | 14 | Madagascar (moyenne nationale, ventes au détail) | -15 |
| Niger (Niamey, ventes au détail) | -3 | ||
| Haïti (Port-au-Prince, ventes au détail) | -5 | ||
| Évolution annuelle des prix : juin 2010-juin 2011 | |||
| Maize | Variation de prix | Wheat | Variation de prix |
| Ouganda (Kampala, ventes en gros, en dollars) | 122 | Éthiopie (Addis-Abeba, ventes en gros) | 86 |
| Somalie (Mogadiscio, ventes au détail de maïs blanc) | 107 | République kirghize (Bichkek, farine au détail)) | 81 |
| Rwanda (Kigali, ventes en gros, en dollars) | 104 | Djibouti (Djibouti, farine en gros) | 67 |
| République dominicaine (Santo Domingo, ventes au détail) | 92 | Géorgie (moyenne nationale, farine au détail) | 38 |
| Kenya (Nairobi, ventes en gros, en dollars) | 89 | Colombie (Bogota, farine en gros)) | 38 |
| Honduras (moyenne nationale, ventes en gros de maïs blanc, en dollars) | 88 | Sri Lanka (Colombo, farine au détail) | 36 |
| Brésil (moyenne nationale, ventes en gros de maïs jaune) | 78 | Mongolie (Oulan-Bator, farine au détail) | 32 |
| Guatemala (Guatemala City, ventes en gros de maïs blanc)) | 77 | Pakistan (Karachi, blé) | -1 |
| Afrique du Sud (Randfontein, ventes en gros de maïs blanc) | 66 | ||
| Éthiopie (Addis-Abeba, ventes en gros) | 64 | Riz | Variation de prix |
| Guatemala (Guatemala City, ventes en gros de maïs jaune) | 56 | Colombie (Bogota, ventes en gros) | 25 |
| Costa Rica (moyenne nationale, ventes en gros de maïs blanc, en dollars) | 29 | Djibouti (Djibouti, ventes en gros) | 25 |
| Tanzanie (Dar-es-Salaam, ventes en gros, en dollars) | 27 | Ouganda (Kampala, ventes en gros, en dollars) | 24 |
| Haïti (Port-au-Prince, ventes au détail) | -19 | Pakistan (Karachi, ventes au détail) | 23 |
| Mexico (Mexico City, ventes en gros de maïs blanc) | -19 | Mali (Bamako, ventes en gros) | -7 |
| RDP lao (Vientiane, ventes au détail) | -11 | ||
| Sorgho | Variation de prix | Rwanda (Kigali, ventes en gros) | -15 |
| Somalie (Mogadiscio, ventes au détail) | 180 | Brésil (moyenne nationale, ventes au détail)) | -16 |
| Niger (Niamey, ventes au détail) | -9 | ||
| Haïti (Port-au-Prince, ventes au détail) | -23 | Haricots | Variation de prix |
| Soudan (Khartoum, ventes en gros) | -37 | Honduras (moyenne nationale, ventes en gros) | 130 |
| Panama (Panama City, ventes en gros) | 60 | ||
| Mexique (Guadalajara, ventes en gros) | -11 | ||
Les prix intérieurs de certaines denrées de base ont fortement progressé en Amérique centrale et du Sud comme en Afrique de l'Est. Au cours des douze derniers mois en Afrique de l'Est, le prix du sorgho a bondi de 180 % à Mogadiscio tandis que le prix du maïs augmentait de 122 % en Ouganda, de 107 % en Somalie, de 104 % au Rwanda et de 89 % au Kenya. Entre juin 2010 et juin 2011, les prix du maïs et du blé ont aussi augmenté en Éthiopie, de respectivement 86 % et 64 %. Les hausses observées sur les marchés intérieurs résultent surtout de mauvaises récoltes provoquées par l'une des pires sécheresses dans la région depuis des décennies ; en Somalie, les effets de la sécheresse se conjuguent à ceux des conflits et des déplacements de population (lire la section suivante). Certaines zones du Kenya, de l'Éthiopie et de la Somalie sont exposées à un approvisionnement en céréales très limité, lequel, associé aux restrictions d'exportation imposées par l'Éthiopie et la Tanzanie, a contribué à la flambée des prix dans la région .
Dans plusieurs pays d'Amérique centrale et du Sud, les prix du maïs ont bondi entre avril et juin 2011, conséquence de l'augmentation des cours mondiaux au cours des trimestres précédents et du tassement normal de l'offre locale entre deux récoltes. Mais cette hausse s'explique aussi par l'augmentation de la demande de maïs blanc produit localement, qui s'est substitué au maïs jaune importé dans l'alimentation . Les plus fortes hausses sont enregistrées en République dominicaine (82 %), en Colombie (25 %), au Guatemala (23 %) et au Panama (22 %). Par rapport à leurs niveaux de juin 2010, les prix du maïs ont été nettement plus élevés en République dominicaine (92 %), au Honduras (88 %), au Brésil (78 %), au Guatemala (77 %) et au Costa Rica (29 %). Soucieux de faire baisser les prix, le Guatemala a pris des mesures pour importer en franchise de droits du maïs blanc entre juin et décembre 2011. Au Honduras et au Panama, le prix des haricots — autre ingrédient de poids des régimes alimentaires locaux — a augmenté de respectivement 130 % et 60 % entre avril et juin 2011. En Asie centrale, du Sud et de l'Est, les prix intérieurs du riz et du blé sont restés stables sur de nombreux marchés au deuxième trimestre, quand ils n'ont pas reculé. Dans certains pays, toutefois, les niveaux des prix ont nettement dépassé ceux atteints l'an dernier à la même période : le riz a augmenté de 23 % au Pakistan alors que le blé progressait de 81 % en République kirghize, de 38 % en Géorgie, de 36 % au Sri Lanka et de 32 % en Mongolie (tableau 2).
La hausse prolongée des prix alimentaires sur les marchés intérieurs a attisé l'inflation dans un certain nombre de pays. En Éthiopie, la hausse des prix à la consommation a atteint 38 % en juin 2011 (en glissement annuel). Malgré l'impact de plusieurs autres facteurs macroéconomiques — et notamment la dépréciation du birr, la monnaie locale, qui a perdu 25 % de sa valeur par rapport au dollar entre juin 2010 et juin 2011 — l'essentiel de cette augmentation est liée à la part des produits alimentaires qui rentrent dans l'indice des prix à la consommation (IPC) et dont la hausse a été de 45 % pendant cette période. Les prix alimentaires contribuent aussi fortement à l'inflation en Chine, où le porc, les crevettes et le poisson se sont sensiblement renchéris au dernier trimestre : la hausse des prix alimentaires a atteint 14,6 % au cours de la période de 12 mois se terminant en juin 2011. La situation est identique au Viet Nam (avec une inflation de 30,6 %) où, comme en Chine, ce ne sont pas les céréales qui tirent les prix vers le haut mais les denrées produites sur place (viande, poisson et légumes notamment). Dans les deux cas, des facteurs liés aux marchés alimentaires locaux et des facteurs macroéconomiques semblent avoir joué un rôle moteur dans cette augmentation. L'inflation devrait cependant ralentir à brève échéance en raison de l'amélioration de l'offre locale, sous réserve d'un durcissement de la politique monétaire face aux fragilités macroéconomiques . L'inflation des prix alimentaires gagne aussi du terrain et se répercute sur l'inflation générale — bien qu'à des degrés divers — dans certains pays d'Amérique centrale comme le Guatemala (figure 2).

Source: Unités régionales du Réseau pour la lutte contre la pauvreté et pour la gestion économique (PREM) de la Banque mondiale
Crise alimentaire et humanitaire dans la Corne de l'Afrique
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, plus de 12 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire d’urgence dans la Corne de l’Afrique . Si tous les pays de la région (Djibouti, Éthiopie, Kenya et Somalie) sont affectés, c’est la Somalie qui est la plus durement atteinte.On estime le nombre d’habitants gravement touchés à 4,8 millions en Éthiopie, 3,7 millions en Somalie comme au Kenya et 165 000 à Djibouti. En Somalie, les immenses difficultés d’approvisionnement mais aussi les taux bruts de malnutrition aiguë et de mortalité ont conduit les Nations Unies à proclamer officiellement le 29 juillet 2011 l’état de famine dans deux régions du Sud : Bakool (zones pratiquant l’agro-pastoralisme) et Lower Shabelle (toutes les zones). Début août, l’état de famine a été étendu à trois autres régions : les districts de Balcad et Cadale (Middle Shabelle) et les camps de déplacés dans le corridor d’Afgoye et à Mogadiscio. Dans certaines régions, le taux global de malnutrition aiguë chez les enfants âgés de six mois à cinq ans dépasse les 40 % . Toutes les régions méridionales sont dans une situation d’urgence humanitaire — niveau précédant celui de la famine — et risquent de basculer dans la famine sachant que l’on attend des précipitations inférieures à la normale pendant la première saison des pluies (Gu) et que les organisations humanitaires se heurtent à des problèmes d’accès. D’autres zones de la Corne de l’Afrique suscitent la même inquiétude, comme le nord, le sud et le sud-est de l’Éthiopie, le nord-est et le sud-est du Kenya et les camps de réfugiés à Djibouti, en Éthiopie et au Kenya. Ils sont actuellement classés en état d’urgence humanitaire et leur situation n’a guère de chance de s’améliorer vers un niveau inférieur de gravité (état de crise alimentaire) avant la fin de l’année 2011 .
Les prix alimentaires sur les marchés intérieurs de la région flambent. En Afrique de l’Est, le prix des céréales augmente de manière constante depuis février 2011, la sécheresse ayant perturbé les récoltes secondaires. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prix sont nettement supérieurs à ceux des années précédentes et ont atteint un record au Kenya, en Éthiopie et en Somalie. Cette situation s’explique par des attentes négatives entourant les résultats de la campagne agricole principale de 2011, mais aussi par l’augmentation des prix du pétrole et du transport et les cours soutenus du blé importé . En Somalie, le prix des céréales produites localement poursuit sa hausse depuis octobre 2010 dans toutes les régions et a désormais dépassé le record de 2008. Le prix des deux principales productions locales — le sorgho rouge et le maïs blanc — a augmenté sur tout le territoire, avec des hausses respectives comprises entre 30-240 % et 50-154 %. Les prix des denrées importées, comme le riz, le sucre, la farine de blé, les huiles végétales et l’essence, sont eux aussi supérieurs à leur niveau de 2010. Dans le cas du riz, les augmentations ont été plus faibles au cours des douze derniers mois et ont été comprises entre 8 et 30 %.
La hausse des prix alimentaires a été la principale cause de l’augmentation du coût de la vie en Somalie, ce qui a réduit encore un peu plus le pouvoir d’achat des consommateurs. En juin 2011, l’IPC par zone a progressé de 6 à 12 % dans les régions du Sud, du Nord-Est et du centre. Là, l’inflation est passée de 18 à 69 % par rapport à juin 2010. Dans le Sud, l’inflation a atteint des records et a dépassé de 30 % le pic atteint en 2008. L’IPC dans la région septentrionale du Somaliland n’a pas évolué, grâce essentiellement à la stabilité des prix des céréales liée à une offre soutenue en 2010 .

Source: Système mondial d'information et d'alerte rapide (GIEWS) de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO)
Mais la famine ne s’explique pas uniquement par la flambée des prix. La figure 3 reflète l’augmentation des prix dans certaines des régions les plus peuplées du pays et pour lesquelles des données sont disponibles. Elle compare la hausse des prix des denrées essentielles à Marka et à Baidoa — zones où l’état de famine a été proclamé — à l’évolution des prix à Mogadiscio, une région non touchée par la famine. Visiblement, la hausse des prix n’a pas été systématiquement plus forte dans les zones officiellement considérées en situation de famine. L’an dernier, les prix du maïs blanc ont davantage augmenté à Mogadiscio qu’à Baidoa et le sorgho rouge se négociait plus cher à Mogadiscio qu’à Marka. L’augmentation varie aussi considérablement d’un produit à l’autre. Pour le sorgho comme pour le maïs, la hausse annuelle des prix sur les marchés intérieurs a dépassé les 100 % alors que les prix du riz importé ont pris moins de 15 %.
La famine a des causes multiples et durables, d’ordre climatique et anthropique notamment. La sécheresse prolongée qui sévit dans les zones arides et semi-arides de la région est globalement considérée comme la cause ayant déclenché cette catastrophe. En Somalie, une mauvaise seconde saison des pluies (Deyr) en octobre-décembre 2010 et des précipitations inférieures à la normale en avril-juin 2011 (Gu) ont entraîné des pertes de récolte et de bétail. À cela s’ajoutent des facteurs aggravants : la Somalie a connu une guerre civile pendant plusieurs années et ne dispose plus de gouvernement central depuis 1991. L’autorité du gouvernement fédéral de transition, établi en 2004, ne s’étend pas à tout le territoire. Par ailleurs, les déplacements de populations, les troubles civils, la piraterie et l’instabilité ont contribué à installer cette situation alarmante. Plusieurs régions du pays ont traversé des crises récurrentes liées à l’insécurité alimentaire. Lors du dernier épisode en date, en 2009, près de 3,2 millions d’habitants, victimes des déplacements, du conflit et de la sécheresse, ont eu besoin d’une aide alimentaire . Cette même conjugaison de facteurs est à l’origine de la catastrophe actuelle.
La catastrophe a touché les plus vulnérables. En Somalie, 3,7 millions de personnes subissent la crise ; 3,2 millions ont des besoins urgents parmi lesquelles 2,8 millions se concentrent dans le Sud . Les agriculteurs pauvres et les communautés agro-pastorales qui n’ont pas de stocks de céréales et ne peuvent pas acheter des denrées de base sont les plus durement touchés, comme les personnes déplacées qui, elles, n’ont pas accès à une source stable de revenu et rencontrent des difficultés pour s’approvisionner. La Somalie compte pratiquement 1,5 million de personnes déplacées, qui se concentrent essentiellement dans le Sud et le centre . En outre, plus de 800 000 réfugiés somaliens seraient partis à l’étranger, la majorité s’étant établie au Kenya, dans la république du Yémen, en Éthiopie et à Djibouti. Par ailleurs, les citadins pauvres, victimes de l’augmentation du coût de la vie et de la baisse des salaires, ont vu leur pouvoir d’achat et leurs possibilités d’approvisionnement durement touchés. Dans d’autres régions de la Corne de l’Afrique, les petits exploitants et les bergers, les personnes déplacées et les citadins pauvres seraient les plus affectés.
Encadré 1. Faire face à la crise
Une sécheresse dévastatrice qui a eu raison des récoltes et du bétail, le renchérissement des denrées de première nécessité, des conflits et des déplacements de population permanents : ce cocktail explosif est à l’origine d’une crise humanitaire en Afrique de l’Est qui a aggravé la situation d’insécurité alimentaire de plus de 12 millions de personnes et a frappé de plein fouet les plus vulnérables. La réunion ministérielle de Rome du 25 juillet 2011, convoquée à la demande de la présidence française du G20 et consacrée à la crise dans la Corne de l’Afrique, s’est concentrée sur les besoins d’urgence des populations les plus vulnérables. Auparavant, le Plan d’action du G20 sur la volatilité des prix alimentaires et sur l’agriculture avait spécifiquement prôné un meilleur accès des plus vulnérables à une alimentation saine et nutritive. Le niveau élevé des cours alimentaires mondiaux et la catastrophe humanitaire dans la Corne de l’Afrique ont démontré l’impérieuse nécessité de s’attaquer aux facteurs structurels et de long terme qui contribuent à l’insécurité alimentaire des plus vulnérables, en tenant compte de la multiplication probable des sécheresses due au changement climatique. Ces constats ont suscité des appels en faveur d’une approche plus intégrée des questions de sécurité alimentaire, de pauvreté et de changement climatique.
La réunion d’urgence de Rome a aussi cherché à mobiliser des ressources pour financer des mesures qui garantiront la sécurité alimentaire à long terme dans la Corne de l’Afrique et qui portent notamment sur la gestion des conflits et des risques de catastrophes, l’accès à la santé et à l’éducation ou encore l’atténuation du changement climatique et l’adaptation à cette situation. Dans son plan d’action, la Banque mondiale souligne la nécessité de renforcer la résilience à la sécheresse, de reconstituer les cheptels et d’aider les agriculteurs à reprendre les semailles (grâce à l’octroi de transferts monétaires, de semences, d’engrais et d’outils), parallèlement aux programmes de soutien à l’amélioration de la santé, de la nutrition, de la logistique ou encore de l’eau et de l’assainissement. Trois étapes précises ont été identifiées dans les plans d’action pour la Corne de l’Afriquea : (i) pendant les six premiers mois, cibler les populations les plus vulnérables en renforçant les filets de sécurité ; (ii) entre six et 24 mois, privilégier la reprise économique à travers la reconstitution des cheptels, la reprise de la production (cultures et élevage) et le renforcement des capacités de résistance et de préparation ; et (iii) à compter de la fin de la deuxième année, mettre l’accent sur la résilience à la sécheresse en recourant à des investissements dans une agriculture adaptée et à des instruments de financement du risque et en étendant les filets de protection sociale. Au total, 1,03 milliard de dollars ont été engagés à ce jour, dont 870 millions pour les interventions d’urgence, le reste allant aux objectifs à moyen et long termes. Mais il faut encore réunir 1,45 milliard de dollars pour atteindre les 2,48 milliards de dollars prévus pour financer le programme dans son intégralitéb.
a. « Sécheresse dans la Corne de l’Afrique – Plan d’action », fiche récapitulative du Groupe de la Banque mondiale, 28 juillet 2011.
b. “Humanitarian Requirements for the Horn of Africa Drought; Djibouti, Ethiopia, Kenya, Somalia”, Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, juillet 2011.
Effets des crises des prix alimentaires sur les revenus
Les hausses des prix alimentaires affectent diversement les différents groupes de population d'un pays. Une étude récente de la Banque mondiale sur le Brésil (Ferreira et al., 2011) estime que dans les zones urbaines, les populations pauvres — y compris les salariés — ont moins perdu lors de la flambée des prix en 2008 que les groupes à revenu intermédiaire qui, classiquement, sont des consommateurs nets de produits alimentaires. Quant aux riches, ils n'ont pratiquement pas été touchés, étant donné qu'ils n'allouent qu'une part minime de leur revenu à l'alimentation. Selon la simulation développée par les auteurs de l'étude, l'augmentation initiale de l'extrême pauvreté causée par les hausses des prix alimentaires pourrait avoir été inversée à hauteur de 25 % par l'impact positif de la hausse des salaires due à ces mêmes hausses. Les programmes sociaux peuvent atténuer une partie des effets négatifs des crises des prix alimentaires sur les plus pauvres. Au Brésil, l'augmentation des transferts sociaux aux enfants à travers le programme Bolsa Familia (transferts conditionnels en espèces) et aux bénéficiaires du système Beneficio de Prestação Continuada (une prestation de retraite et d'invalidité non contributive accordée selon des critères de revenu) pourrait avoir réduit l'impact de l'augmentation des prix alimentaires sur les personnes vivant dans l'extrême pauvreté .

Source: Ivanic, Martin et Zaman (2011) ; Cuesta Duryea, Jaramillo et Robles (2010) ; Ferreira et al. (2011) Note : Ces résultats découlent d'un exercice de simulation sur les effets immédiats d'une hausse des prix alimentaires reposant sur des données d'observation relatives aux modes de consommation et de production ; des hypothèses relatives aux répercussions sur les revenus et les salaires ; et l'absence de réaction comportementale à la crise à très court terme.
D'autres études corroborent les retombées positives de l'augmentation des prix alimentaires pour les producteurs. Dans un travail récent, Ivanic, Martin et Zaman estiment qu'à très court terme, l'augmentation des revenus des producteurs nets de denrées alimentaires pourrait contrecarrer jusqu'à la moitié de l'impact global du renchérissement des prix alimentaires sur la pauvreté en 2010-2011 . Selon d'autres estimations portant sur les pays andins pendant la crise alimentaire de 2008 (Cuesta et al., 2010) , l'augmentation des revenus des producteurs a réduit d'environ un tiers l'impact du renchérissement des denrées alimentaires sur les chiffres de la pauvreté. La figure 4 propose une synthèse de ces résultats.
Ces effets sont liés à des facteurs propres à chaque pays et varient donc en fonction des cas. L'impact négatif du renchérissement des prix alimentaires sur les consommateurs nets de denrées peut être atténué par la possibilité qu'ont les consommateurs de se tourner vers des produits moins coûteux, ce qui dépend de la permanence ou de la volatilité de ces hausses. Les producteurs nets de denrées alimentaires peuvent profiter de cette augmentation en obtenant un meilleur prix pour leurs produits sur les marchés. D'autres producteurs tireront aussi leur épingle du jeu s'ils peuvent commencer à produire des denrées dont les prix augmentent — un scénario d'autant plus réaliste que les prix s'inscrivent dans une tendance haussière et non d'instabilité. Les salaires peuvent aussi augmenter dans la foulée du renchérissement des produits alimentaires, surtout lorsque le secteur agricole emploie des travailleurs salariés, ce qui concerne surtout les économies émergentes et avancées. Enfin, si les gouvernements recourent aux filets de protection sociale pour atténuer l'impact de l'augmentation des prix des aliments, les bénéficiaires de ces programmes peuvent voir leur perte initiale de bien-être partiellement compensée. L'étendue de cette compensation sera essentiellement tributaire des capacités préexistantes de ces filets de sécurité et de la qualité des programmes.
Au bout du compte, un programme d'action intégré qui traite ensemble de l'agriculture, de la sécurité alimentaire, de la pauvreté et du changement climatique devra considérer tous les facteurs ayant une influence sur la vulnérabilité aux augmentations des prix alimentaires dans un pays donné, de la résilience à la sécheresse aux infrastructures disponibles en passant par les dispositifs de protection sociale pour les plus vulnérables. Une meilleure appréhension de ces facteurs sera particulièrement utile pour mieux identifier les pays, et les groupes de populations au sein même des pays, qui sont exposés à un risque élevé et permanent d'insécurité alimentaire.
1. USDA, World Agriculture Supply and Demand Estimates, août 2011.
2. Certains pays comme l’Inde ont pris des mesures pour créer des capacités supplémentaires de stockage des céréales vivrières en zones rurales, notamment en subventionnant les entrepôts et en soutenant financièrement l’investissement privé (FAO GIEWS Country Briefs—India, mai 2011).
3. US Energy Information Administration, Monthly Energy Review July 2011, tableau 10.3 (présentation de l’éthanol-carburant).
4. Banque mondiale, Africa’s Pulse, volume 3, avril 2011.
5.
USAID, Price Watch, juillet 2011.
6.
Ibid.
7. Banque mondiale, Food Prices—East Asia Pacific Update, EAP, juillet 2011.
8. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, Humanitarian Requirements for the Horn of Africa Drought,juillet 2011.
9. Le taux de malnutrition aiguë globale correspond au rapport entre le poids et la taille compris entre le 70e et le 79e percentile de la distribution ou entre -3 et -2 écarts-types ; pour les enfants âgés de six à 59 mois, cet état se traduit par une circonférence de la partie supérieure du bras inférieure à 12,5 cm (OMS, La prise en charge de la malnutrition sévère, 2003).
10. Food Security and Nutrition Analysis Unit (FSNAU)/Famine Early Warning System (FEWSNET), “Somalia Dekadal Food Security and Nutrition Monitoring,” 25 juillet 2011 (annexe 1, p. 6).
11. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, Humanitarian Requirements for the Horn of Africa Drought, 29 juillet 2011.
12. FAO, Global Food Price Monitor, division du Commerce international et des marchés, 8 juillet 2011.
13. FSNAU, Somalia Quarterly Brief, “Focus on Post Gu Season Early Monitoring”, 20 juin 2011.
14. FAO, L’État de l’insécurité alimentaire dans le monde (SOFI) : Combattre l’insécurité alimentaire lors des crises prolongées, 2010.
15. Food Security and Nutrition Analysis Unit (FSNAU), Famine in Southern Somalia: Questions and Answers (http://www.fsnau.org/downloads/Famine-in-Southern-Somalia-Q%26A-July-2011.pdf , consulté le 1er août 2011).
16. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies, Humanitarian Requirements for the Horn of Africa Drought, juillet 2011.
17. F. H. G. Ferreira, A. Fruttero, P. Leite et L. Luchetti, “Rising Food Prices and Household Welfare”, Policy Research Working Paper 5652, Banque mondiale, mai 2011.
18. Selon les auteurs, les transferts par bénéficiaire des programmes Bolsa Familia et Beneficio de Prestacao Continuada ont augmenté de respectivement 13 et 9 % en 2008. Ils estiment que ces transferts ont réduit l’impact de l’extrême pauvreté d’environ 5 % – un chiffre sous-évalué dans la mesure où les simulations n’ont pas pris en compte l’augmentation possible du nombre de bénéficiaires (Ferreira, Fruttero, Leite et Luchetti 2011 ; voir note 17).
19. M. Ivanic, W. Martin et H. Zaman, “Estimating the Short-Run Poverty Impacts of the 2010–2011 Surge in Food Prices”, Policy Research Working Paper 5633, Banque mondiale, avril 2011.
20. Le chiffre de 44 millions de personnes qui auraient, d’après les estimations de Ivanic, Martin et Zaman (2011 ; voir note 19), sombré dans la pauvreté à cause de la hausse des prix des denrées alimentaires en 2010-2011, tient compte à la fois des impacts positifs et négatifs de cette hausse, de sorte que le résultat final traduit l’augmentation nette de la pauvreté. Dans la mesure où les prix alimentaires n’ont pas flambé au cours de ce dernier trimestre, aucune variation substantielle du nombre de pauvres dans le monde ne devrait intervenir.
21. J. Cuesta, S. Duryea, F. Jaramillo et M. Robles, “Distributive Impacts of the Food Price Crisis in the Andean Region”, Journal of International Development 22 (7): 846–65.



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