NOTE

Une évaluation d'impact éveille une nouvelle idée de travail pour les femmes

9 mars 2016


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Mme. Kayad, Secrétaire d’État chargée de la Solidarité nationale


Nom :
Zahra Youssouf Kayad

Poste :
Secrétaire d’État chargée de la Solidarité nationale

Ce qu’elle aime collectionner :
de l’artisanat djiboutien

Si vous pénétrez dans le bureau de Zahra Youssouf Kayad, dans la capitale africaine de Djibouti, vous verrez des œuvres d’art local colorées sur les murs. Une image, par exemple, représente une femme assise dehors qui fabrique des brosses en paille ou des balais, utilisés pour nettoyer l’intérieur des maisons. Un cadre contient des chaussures traditionnelles en cuir de vache. « Dès que je voyage dans d’autres coins du pays, je demande toujours à voir l’artisanat local », dit Mme Kayad, dont le ministère supervise la lutte contre la pauvreté.  

Les femmes djiboutiennes ont fabriqué ces objets artisanaux depuis des générations et ils jouent un rôle essentiel dans un nouveau programme ici. Tout d’abord, un peu de contexte : Sous Mme Kayad, le gouvernement de Djibouti, avec le soutien de la Banque mondiale, a mise en œuvre un programme « travail contre rémunération en espèces » pour les femmes. Le programme a été mis en œuvre en parallèle avec des réunions communautaires pour promouvoir la nutrition des femmes enceintes et des jeunes enfants. Les chercheurs de la Banque mondiale terminent une évaluation du projet de filet de protection sociale axé sur la nutrition, pour établir son efficacité dans le combat de la malnutrition, qui est très répandue. Ce faisant, ils ont découvert une opportunité inexploitée : dans le cadre du programme « travail contre rémunération en espèces », les femmes créent de magnifiques paniers, ceintures et autres objets artisanaux en utilisant de l’herbe et des perles. Les fonctionnaires djiboutiens ont alors réalisé qu’ils pouvaient aider les femmes à travers le pays à transformer la fabrication artisanale privée réalisée à petite échelle, en une opportunité d’affaires qui pourrait autonomiser les femmes financièrement. Cette réalisation a contribué à inspirer un nouveau programme d’artisanat pour combler l’écart entre les femmes qui fabriquent ces objets — généralement sans pouvoir les vendre — et les acheteurs potentiels à travers le pays et à l’étranger.

En mai 2015, la Banque mondiale a approuvé un don de 2,73 $ millions du gouvernement japonais pour financer un nouveau programme de promotion de l’emploi à l’intention des jeunes et des femmes. Entre autres, ce nouveau programme encouragera le secteur de l’artisanat de Djibouti en élargissant le marché pour ces objets et en améliorant leur qualité. Au cours d’un entretien, Mme Kayad parle de ce qui se fait et pourquoi. Cet entretien a été modifié par souci de longueur et de clarté. 


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Une femme fabrique un panier tout en veillant sur ses enfants à Balbala, Djibouti-ville, Djibouti, le 5 février 2016. Elle participe au projet de filet de protection sociale à Djibouti, qui inclut des réunions sur la nutrition et des travaux publics. 

Crédit photo : Aude Guerrucci/Banque mondiale

Bien que les résultats finaux de l’évaluation d’impact du programme de « travail contre rémunération en espèces » ne soient pas encore connus, qu’est-ce qui vous a surpris jusqu’à présent ?

Cela a été extraordinaire de voir à quel point le programme a promu l’autonomisation. Les femmes qui se sont inscrites gagnent un revenu pour leur ménage, ce qui apporte l’indépendance financière à nombre d’entre elles pour la première fois. Gagner de l’argent indépendamment leur a permis d’avoir un mot à dire sur où va l’argent.

Pourquoi l’indépendance financière est-elle aussi importante pour les femmes à Djibouti ?

Les femmes dans le programme de « travail contre rémunération en espèces » ont réinvesti leurs gains dans le ménage. Elles ont dépensé l’argent sur elles-mêmes et leurs enfants, achetant de la nourriture plus nourrissante, par exemple, ce qui a amélioré la santé et le bien-être de leur famille. Cette indépendance financière a agi comme une incitation pour apprendre encore davantage, ce qui offre de nouvelles possibilités et ouvre de nouveaux horizons.

On dirait que le programme a fourni un regain de confiance important pour les femmes. Quel genre de nouvelles possibilités explorent-elles à présent ?

Les femmes ont réalisé d’elles-mêmes que si elles apprennent une nouvelle activité — que ce soit l’artisanat ou le balayage des rues — elles sont capables d’en apprendre une autre. Cela les a encouragées à essayer de nouvelles choses, comme ouvrir leur propre petite entreprise, comme la production et vente des brosses. Le programme leur a aussi permis d’obtenir du crédit et d’ouvrir de petites entreprises, comme certaines vendent de vêtements.

D’où vient l’idée de ce programme ?

En préparant le lancement du programme « travail contre rémunération en espèces », nous avons su que beaucoup de femmes pratiquaient déjà de l’artisanat pour générer des revenus supplémentaires pour leur ménage. Elles possédaient déjà les compétences pour fabriquer de très beaux objets artisanaux, alors nous voulions développer un programme qui les aiderait à augmenter la qualité de leurs objets artisanaux tout en rendant ceux-ci disponibles sur un marché plus large.

Quel genre d’objets artisanaux typiques fabriquent-elles ?

Pendant des générations et depuis les temps nomades, les femmes au Djibouti utilisent de l’herbe et des perles pour fabriquer de magnifiques objets artisanaux. On emploie l’herbe pour faire des paniers pour les courses ou comme décoration, et les perles comme bijoux. Les femmes utilisent aussi du bois pour fabriquer des objets décoratifs et des brosses à cheveux traditionnelles.

Quels obstacles les femmes ont-elles affrontés en essayant de vendre leurs objets artisanaux ?

Tout d’abord, elles n’ont pas accès à un marché assez large. Elles sont nombreuses à vivre dans des zones rurales et doivent donc se rendre à la capitale, ce qui peut prendre jusqu’à une journée. Même là, les foires régulières et les exhibitions avec une grande base de clients n’existent pas. De petites associations aident les femmes à amener leur marchandise au marché local, mais ces organisations ont une portée limitée.

Un autre problème est que souvent la qualité du produit final n’est pas suffisamment élevée. Soit la conception est fade, soit l’objet n’est pas très utile — comme un panier trop étroit pour l’utiliser au marché. Dans le cadre du programme, les concepteurs professionnels travailleront avec les femmes afin de moderniser leurs produits et les rendre plus attirants à une base plus importante de consommateurs — à Djibouti ou à l’étranger. Les concepteurs enseigneront aussi aux femmes comment produire de nouveaux objets artisanaux plus populaires, qui seront basés sur des compétences déjà acquises.

Quel est le plan pour aider ces femmes à vendre leurs objets artisanaux ?

Tout d’abord, nous mènerons des études de marché approfondies afin de bien comprendre les types de produits les plus demandés par la clientèle locale et étrangère. Le programme aidera aussi les femmes dans les boutiques et les marchés et les reliera à de potentiels acheteurs en gros comme des hôtels et des magasins de détail. Enfin, nous espérons développer une stratégie pour encourager l’image « Fabriqué à la main à Djibouti ».

Quels nouveaux objets artisanaux pensez-vous que les femmes à Djibouti peuvent fabriquer pour une plus large distribution ?

J’aimerais voir les femmes tresser l’herbe et les perles pour créer des sacs — peut-être une pochette cloutée de perles. Je pense aussi que nous pourrions créer de magnifiques bijoux. Je possède beaucoup de colliers et de boucles d’oreilles que j’ai achetés en Afrique occidentale, au fil des ans. À Djibouti, les colliers que fabriquent les femmes ont habituellement des formes triangulaires ; mais si les femmes utilisaient les modèles traditionnels pour créer les colliers circulaires qui sont portés actuellement, je pense que nous pourrions exploiter une demande pour des bijoux intéressants et uniques. Dans le passé, c’était surtout les étrangers qui achetaient ces objets artisanaux, mais de plus en plus, les Djiboutiens veulent redécouvrir leurs racines et leur héritage culturel, et les achètent aussi.

Vous avez clairement une passion pour l’artisanat. Est-ce que c’est quelque chose que vous pratiquez dans votre temps libre ? Je devine pourtant que vous n’en avez pas beaucoup !

Je ne fais pas de l’artisanat, mais un de mes plus anciens souvenirs est d’être assise avec ma grand-mère maternelle quand j’avais environ 5 ans pendant qu’elle fabriquait des poupées traditionnelles. Ma grand-mère paternelle était aussi dévouée à l’artisanat. Elle a fondé une association dans la ville de Dikhil avec d’autres femmes qui apprenaient aux femmes à fabriquer des objets artisanaux culturels comme des décorations de table, des colliers et des vêtements traditionnels. Nous attendons de voir ce qui va se passer avec ce programme d’artisanat. Si c’est un succès, il pourra être élargi à d’autres régions du pays. J’espère ainsi perpétuer l’héritage de mes grand-mères. 

 

Une version abrégée de cet article est parue sur "Visions et voix du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord."