DISCOURS ET TRANSCRIPTIONS

Allocution du Président du Groupe de la Banque mondiale Jim Yong Kim : Repenser le financement du développement

11 avril 2017


Président du Groupe de la Banque Mondiale Jim Yong Kim Londres, Royaume-Uni

Tel que préparé pour l'allocution

Dame Shirley Pearce, Monsieur le Directeur David Webb, honorables membres du corps professoral, mesdames et messieurs les étudiants, chers invités,

Je vous remercie de m’accueillir ici ce soir.

C’est pour moi un grand honneur d’être parmi vous, et de me retrouver avec des représentants de nos proches partenaires, je veux citer le Gouvernement du Royaume-Uni, et particulièrement le Département du développement international et le Trésor de Sa Majesté.

Et je tiens à féliciter le Gouvernement du Royaume-Uni qui a toujours montré la voie en tenant l’engagement de consacrer 0,7 % de son RNB à l’aide au développement. Votre attachement à cette cause est une grande source d’espoir pour nous tous qui œuvrons dans le domaine du développement.

Aux étudiants présents dans cette salle, je dis : soyez extrêmement fiers de suivre les pas de certains des grands chefs d’entreprise, responsables politiques et spécialistes de l’économie qui ont obtenu leurs diplômes ici. Je vais citer le président Juan Manuel Santos de Colombie, Thomas Piketty, George Soros et, bien entendu, Mick Jagger – n’est-ce pas  tout simplement incroyable ?

La London School of Economics, qui se classe parmi les meilleurs établissements universitaires au monde, est le lieu indiqué pour parler des forces dans le monde qui nous amènent, au Groupe de la Banque mondiale, à revoir fondamentalement notre conception du développement.

À l’automne dernier, avant les Assemblées annuelles conjointes du FMI et du Groupe de la Banque mondiale, j’ai fait connaître au monde nos deux objectifs — mettre fin à l’extrême pauvreté et promouvoir une prospérité partagée — et j’ai indiqué les trois pistes que nous comptions suivre pour les réaliser.

Tout d’abord, nous devons accélérer la croissance économique et l’établir sur des bases solidaires et durables. Nous nous y employons en créant les conditions d’une plus grande efficacité des services publics, en améliorant la gouvernance et en luttant contre la corruption, en accélérant l’investissement dans les infrastructures, en réduisant les risques réels et perçus pour l’investissement privé, en faisant en sorte que le commerce profite à tous, et en créant des marchés pour faire bénéficier les pays en développement des bienfaits de la rigueur et de l’innovation dans le secteur privé. 

Ensuite, nous devons investir davantage — et plus efficacement — dans la personne humaine. Nous sommes convaincus que le capital humain va continuer à se valoriser au fil des ans. La demande de compétences numériques s’accélère, à en juger par des indicateurs qui portent à croire que bon nombre des emplois peu complexes et à faible niveau de compétences vont être remplacés par des systèmes automatisés ; et que les emplois restants exigeront des compétences innovantes et plus sophistiquées.

Il faut donc commencer à investir tôt dans le développement humain — en faisant en sorte que les femmes enceintes aient accès à des soins prénatals, et qu’elles puissent exercer leur droit à la nutrition ; en prévenant la malnutrition chez les enfants, afin qu’ils se développent normalement ; en garantissant l’accès de tous à des soins de santé de qualité ; en dispensant des enseignements qui préparent les élèves et les étudiants aux emplois de demain ; et en établissant des filets sociaux qui protègent véritablement les pauvres.

Et enfin, nous devons promouvoir la résilience aux chocs et menaces planétaires. Nous vivons une époque de crises multiples qui se chevauchent – pandémies, changement climatique, réfugiés et famine. En ce moment même, dans certaines parties d’Afrique de l’Est et au Yémen sévit ce que les Nations Unies désignent comme étant la pire famine depuis 70 ans.

Il est extrêmement important d’aider les pays à se préparer à ces crises. Le Groupe de la Banque mondiale est aujourd’hui la plus grande source de financement de projets climatiques à travers le monde. Nous sommes à l’avant-garde du tout premier mécanisme d’assurance contre les pandémies du genre. Avec les pays affectés et nos partenaires, nous travaillons à mettre un terme à la famine — et nous utiliserons chaque outil à notre disposition, notamment des outils financiers, pour empêcher qu’une autre famine survienne.

Et nous poursuivons notre action autour de la crise mondiale des migrations : à cet égard, nous avons affecté deux milliards de dollars au titre de la 18e reconstitution de l’IDA, notre fonds pour les pays les plus pauvres, à l’appui des pays à faible revenu qui accueillent des réfugiés.

Pour la première fois, à travers notre nouveau Mécanisme mondial de financement concessionnel, nous offrons également des financements à des conditions de faveur, essentiellement à des taux d’intérêt inférieurs à ceux du marché, à tout pays à revenu intermédiaire qui reçoit des réfugiés. Terres d’accueil de millions de réfugiés syriens, la Jordanie et le Liban sont les premiers bénéficiaires de ce mécanisme.

Mais alors que nous traversons ces crises et que nous nous employons à y faire face, le monde se transforme rapidement. Dans certains milieux, nous voyons un rejet de la mondialisation, et l’on débat des avantages du système de marché mondial.

Il est vrai, beaucoup ont le sentiment de ne pas recueillir les fruits de la mondialisation. Des études effectuées récemment sur les marchés de l’emploi aux États-Unis et en Europe font état d’une érosion de certains segments de la main-d’œuvre. Et une analyse que nous venons de publier avec le FMI et l’OMC montre que si le commerce profite grandement aux pauvres, tout le monde n’en ressent pas les bienfaits. Dans de nombreuses régions, les revenus de la classe moyenne stagnent et les emplois disparaissent. 

Cette question fait d’ailleurs l’objet d’un débat ici même au Royaume-Uni en ce moment.

Faire en sorte que la mondialisation profite à tous est une mission urgente pour chaque pays à travers le monde, aussi bien riche que pauvre. Mais la mondialisation a d’autres effets, particulièrement sur les aspirations des peuples, qui nous obligent à repenser notre conception du développement.

Les Objectifs de développement durable adoptés par 193 États en 2015 sont extrêmement ambitieux dans leur vision d’un monde à l’abri de la pauvreté et de la faim, et préservé de menaces comme des catastrophes environnementales et sociales.

Partout où je me rends, je vois cette ambition de mes propres yeux.

En qualité de président du Groupe de la Banque mondiale, j’ai parcouru six continents et rencontré des ressortissants de la plupart des 189 pays membres du Groupe. Presque partout, je vois les gens sur leurs téléphones portables et leurs ordinateurs. L’internet et les médias sociaux leur permettent de savoir exactement comment vivent les autres partout ailleurs. Dans une certaine mesure, c’est la presse et la télévision qui ont longtemps joué ce rôle.

Aujourd’hui par contre, un individu à Butare, au Rwanda, peut envoyer un message sur Facebook à son cousin à Kigali et s’imprégner de la façon dont on vit à 130 kilomètres de là où il se trouve. Les deux peuvent discuter chaque jour avec un ami qui fait ses études à Paris, et découvrir comment on vit à plus de 6 000 kilomètres de chez eux. En fonction de la qualité de la connexion, qui s’avère excellente partout au Rwanda, ces personnes peuvent s’envoyer des courriels, des photos, des vidéos, des snaps, des tweets et des textos à la vitesse de l’éclair.

Le fait de savoir exactement comment vivent les autres, dans leur pays comme à l’étranger, aboutit à une convergence d’aspirations. Permettez-moi d’expliquer ce que j’entends par là.

Durant mes déplacements, il m’a semblé que chaque individu aspirait à ce qu’il pouvait voir, non seulement dans son environnement immédiat, mais également dans l’univers numérique auquel il est connecté.

J’ai voulu savoir si mes impressions étaient étayées par des données, alors j’ai demandé à nos économistes Bill Maloney et Laura Chioda d’analyser les chiffres. Assistons-nous à une convergence des aspirations à l’échelle mondiale ?

À partir de données tirées de l’Enquête mondiale sur les valeurs et du sondage mondial réalisé par l’institut Gallup, Bill et Laura ont cherché à savoir ce que les populations, toutes les couches économiques confondues, pensaient de leur situation financière il y a quinze ans et aujourd’hui.

Ils ont étudié l’évolution de la connectivité internet, et cherché à savoir si les individus manifestaient le désir de vivre à l’étranger, de façon à déterminer par inférence si leurs aspirations se nourrissent de la façon dont on vit dans d’autres pays.

Bien qu’à un stade préliminaire, voici ce que nos travaux ont révélé.

Le bonheur relatif de l’individu dépend de là où il se situe dans l’échelle de répartition des revenus. Il dépend aussi du rapport entre le revenu de l’individu et le revenu de référence, qui est le revenu auquel cet individu compare le sien.

En examinant les données relatives la satisfaction à l’égard des conditions de vie, nous avons constaté que si le revenu de référence d’un individu augmente de 10 %, son propre revenu doit progresser d’au moins 5 % pour qu’il maintienne le même niveau de satisfaction.

La compensation est bien plus importante pour les plus démunis — car si vous êtes pauvres, votre revenu doit augmenter encore plus, juste pour avoir le même niveau de satisfaction.

Nous avons également constaté que plus l’internet devient accessible, plus les individus se tournent vers l’extérieur pour établir leur revenu de référence. Et cette corrélation se renforce au fil du temps.

Auparavant, chercher à égaler l’autre voulait dire faire aussi bien que les voisins. Mais l’autre n’est plus seulement celui qui vit dans notre voisinage — grâce à l’internet, l’autre peut se trouver partout dans le monde.

Et le monde en développement est de plus en plus connecté. Le sondage Gallup a révélé que l’accès à l’internet a quasiment doublé dans le quintile le plus pauvre, passant de 11 % en 2009 à 21 % aujourd’hui.

Pourquoi est-ce important ? En Afrique, terre de 1,2 milliard d’habitants, 226 millions de téléphones intelligents étaient connectés à l’internet en fin 2015. D’ici 2020, ce nombre va tripler, pour atteindre les 750 millions. Nous pensons que les aspirations continueront de croître à mesure qu’un plus grand nombre de personnes accède à l’internet. 

Il est important de se rappeler que ces aspirations croissantes ne portent pas simplement sur ce que les autres possèdent ; elles sont des exigences d’opportunités auxquelles trop de personnes n’ont pas accès.

Une petite fille pauvre de Quibdo, en Colombie, peut échanger des textos avec son amie à Bogotá et découvrir tout ce qu’il faut savoir sur son école, sur ce qu’elle y apprend et sur les emplois auxquels elle pourra prétendre au terme de ses études. Puis en contemplant sa propre école et ses perspectives d’emplois, elle va probablement aspirer aux mêmes opportunités. 

Nous avons découvert que lorsque les gens se réjouissent de la qualité de l’éducation, des programmes de développement du jeune enfant, des mesures de sécurité et des soins de santé auxquels ils ont accès, ils se disent bien plus satisfaits de leurs conditions de vie. Ce sont là des domaines dans lesquels le Groupe de la Banque mondiale investit lourdement et possède une mine de connaissances.

Étant moi-même né en Corée du Sud alors que ce pays était l’un des plus pauvres du monde, je me félicite de la montée des aspirations. Ce qui me préoccupe par contre, c’est la capacité de ceux parmi nous qui travaillent dans le domaine du développement à y faire face.

Lorsqu’elles s’expriment dans un monde d’opportunités, les aspirations peuvent insuffler du dynamisme et favoriser une croissance économique durable et solidaire. Mais je crains, comme semblent l’indiquer les travaux de recherche, qu’en l’absence d’opportunités qui rejoignent ces aspirations, la frustration puisse très bien céder le pas à la fragilité, au conflit, à la violence, à l’extrémisme et, au bout du compte, aux migrations.

Nous observons déjà quelques tendances préoccupantes — deux milliards de personnes vivent dans des pays fragiles et en proie à des conflits ou à la violence. Après une baisse consécutive à la fin de la guerre froide, le nombre de conflits violents augmente rapidement depuis 2010. Et les attentats terroristes ont progressé de 120 % depuis 2012.

D’ici 2030, 50 % des pauvres de la planète habiteront des zones en situation de conflit et de fragilité. Nous ne pourrons réaliser notre objectif d’élimination de l’extrême pauvreté à l’horizon 2030 sans toutefois nous attaquer à ce problème.

Au Groupe de la Banque mondiale, nous pensons qu’il est de notre responsabilité morale d’en faire plus pour aider les gens à sortir à la fois des situations de fragilité et de l’extrême pauvreté, pour contribuer à apporter la stabilité dans les pays où résident ces gens, et pour leur donner espoir en l’avenir.

C’est la raison pour laquelle nous avons doublé l’allocation en faveur des États fragiles au titre d’IDA-18, la portant à plus de 14 milliards de dollars. Nous devons continuer à chercher des moyens inédits et innovants d’aider les pauvres, et de rendre le monde plus sûr et plus stable en finançant des programmes de développement.

Et face à de hautes aspirations, qui sont portées par les Objectifs de développement durable et manifestes dans chaque pays que j’ai visité, nous devons agir rapidement pour faire en sorte que ces aspirations ne se transforment pas en colère, en ressentiment et, pour finir, en extrémisme et en migrations.

D’un point de vue moral et éthique, c’est ce qu’il convient de faire. Mais parce que les aspirations grandissent, la tâche est bien plus pressante que nous ne l’avons jamais imaginé.

Ainsi donc, comment intervenir avec une vitesse et à une échelle jusque-là inégalées, mais qu’il nous faudra pour satisfaire ces aspirations ?

En 2015, avant que le monde n’adopte les Objectifs de développement durable, les Nations Unies et les banques de développement se sont réunies à Addis Abeba pour déterminer comment faire pour trouver les ressources dont nous aurions besoin.

Nous savions que pour atteindre ce qu’on désigne désormais comme les objectifs mondiaux, la communauté internationale devait déplacer le débat des « milliards » consacrés à l’aide publique au développement aux « milliers de milliards » qu’il faudrait pour réaliser des investissements en tout genre : publics et privés, nationaux et mondiaux, à la fois en capital et en capacités.

« Des milliards à des milliers de milliards » ; c’est l’expression que nous avons utilisée pour décrire le montant des ressources financières nécessaires.

Mais pour atteindre ces milliers de milliards, nous devions revoir notre façon de travailler.

Cependant, je vous dirais honnêtement que nous n’avons pas changé suffisamment notre mode de fonctionnement — pas encore du moins.

Pour réussir dans cette énorme mission qui nous attend, nous devons redéfinir fondamentalement notre approche du financement du développement.

Dans nos échanges avec les investisseurs, presque tous disent qu’ils envisageraient d’investir dans les marchés émergents si cela était moins risqué. Compte tenu des faibles profits que tant de détenteurs de capitaux tirent de leurs investissements, on devrait pouvoir proposer de nombreuses solutions mutuellement avantageuses grâce auxquelles les capitaux investis génèrent un meilleur rendement et les pays en développement reçoivent les investissements et les compétences dont ils ont tant besoin.

Par conséquent, notre priorité absolue devrait être d’éliminer systématiquement les risques à la fois au niveau des projets et des pays, afin que ceux-ci puissent recevoir des financements privés, mais en veillant parallèlement à ce que de tels investissements profitent aux populations et aux pays pauvres.

Une telle démarche doit associer le secteur privé dans la mesure du possible. Elle doit en même temps faire appel à notre savoir — nos compétences techniques, notre connaissance des pays et de l’économie — afin que les capitaux produisent effectivement les résultats escomptés sur les populations et les pays pauvres.

Nous devons mettre en jeu nos propres capitaux et notre savoir pour tenir le rôle d’un courtier honnête qui s’entremet entre le système de marché mondial et les intérêts des pays émergents et des populations pauvres de sorte que tous y gagnent.

Nous estimons que toutes les institutions de financement du développement devraient s’employer à attirer les capitaux privés en adoptant un ensemble de principes qui aideront à mobiliser le maximum de ressources pour les pauvres. Nous n’en sommes pas encore là, mais voici comment nous pensons qu’il faudrait procéder pour y parvenir.

Tout d’abord, pour chaque projet que nous soutenons, nous devons poser la question suivante : « le secteur privé peut-il le financer aux conditions du marché ? »

En 2006, le Gouvernement jordanien a collaboré avec le Groupe de la Banque mondiale pour financer des aménagements à l’aéroport international Reine-Alia d’Amman. Cette opération aurait pu être réalisée avec des fonds publics uniquement, mais les autorités ont voulu savoir si le secteur privé pouvait y être associé.

L’employé de la Banque mondiale en charge du projet, John Speakman, a pris langue avec son homologue à l’IFC, notre institution spécialisée dans le secteur privé, qui avait travaillé sur un projet semblable en Arabie saoudite et connaissait le marché.

Ensemble, ils se sont attachés avec les autorités jordaniennes à réunir les conditions nécessaires à un investissement privé. Après que l’IFC a monté une opération satisfaisante, et investi 270 millions de dollars de ses propres ressources dans ce projet, nous avons pu attirer suffisamment de financements aux conditions du marché pour couvrir le reste des besoins.

Le gouvernement a attribué le marché d’exploitation de l’aéroport à une entreprise française, qui verse une redevance annuelle à la Jordanie. Voilà un véritable partenariat public-privé. La Jordanie perçoit 54 % des recettes nettes de l’aéroport et génère de l’argent chaque année.

Ces neuf dernières années, sans aucun investissement direct dans la modernisation de l’aéroport, la Jordanie a reçu plus d’un milliard de dollars de recettes — et n’a pas d’emprunts à rembourser au titre de ce projet.

Nous devons chercher partout d’autres opportunités comme celle offerte par l’aéroport Reine-Alia.

Cela signifie que lorsqu’une opération est commercialement viable, nous devons convenir, à l’échelle du système international de financement du développement tout entier, organismes multilatéraux et bilatéraux confondus, d’aider les pouvoirs publics à négocier avec le secteur privé un accord économiquement avantageux, qui garantit une bonne gouvernance et satisfait aux normes environnementales et sociales. Je peux vous le dire aujourd’hui, il n’est pas facile de parvenir à un accord sur cette démarche.

Ensuite, nous devons promouvoir les réformes en amont. Nous avons vu que cela a marché dans le secteur de l’énergie en Turquie. Pendant plus d’une décennie, en collaboration avec d’autres partenaires, nous avons apporté notre appui à la création des marchés de l’énergie et du gaz, en mettant l’accent sur la réglementation et la structure tarifaire. Nous avons utilisé des fonds publics pour financer des investissements dans des biens publics tels que l’extension du réseau de transport de l’électricité et fourni des services-conseils sur les réformes réglementaires visant l’efficacité énergétique.

Alors que le marché se libéralisait, l’IFC a piloté des investissements dans les énergies renouvelables. Et la MIGA, l’Agence multilatérale de garantie des investissements, notre institution spécialisée dans l’assurance contre les risques politiques et l’amélioration des termes du crédit, a fourni la couverture nécessaire. Avec seulement 5 milliards de dollars d’investissements publics et de prêts à l’appui des politiques publiques, la Turquie a pu attirer plus de 55 milliards de dollars d’investissements privés énergétiques et gaziers.                 

Notre but n’est pas seulement d’éliminer les risques au niveau des projets, mais bien de les éliminer à l’échelle de pays tout entiers. À cette fin, pour tous nos projets, en particulier ceux qui ne sont pas commercialement viables en raison des dysfonctionnements du marché ou des risques perçus, nous allons travailler avec les pouvoirs publics à la refonte des cadres réglementaires et des politiques publiques afin que ces opérations deviennent rentables, lorsque cela est possible.

Enfin, nous devons utiliser les financements publics ou concessionnels d’une manière innovante pour atténuer les risques, et les financements mixtes pour soutenir l’investissement privé. En ce moment, nous travaillons à un mécanisme d’atténuation des risques baptisé Programme de portefeuille de prêts conjoints. Il s’agit d’une plateforme qui permet à des investisseurs institutionnels des pays de l’OCDE d’investir dans des projets dans le monde en développement en contrepartie d’un rendement de leur placement. 

L’IFC et l’agence suédoise Sida fournissent une garantie au premier risque de 10 %, offrant ainsi une bonne cote de placement à un portefeuille de prêts d’investissement dans les infrastructures de marchés émergents. Cette garantie permet à des partenaires comme l’assureur Allianz, qui ont une appétence relativement mesurée pour le risque, d’investir dans ces marchés. Allianz met sur la table 500 millions de dollars. Cette plateforme peut mobiliser 8 à 10 dollars de cofinancement pour chaque dollar provenant de fonds publics.

Ce que nous aimerions faire, entre autres, c’est par exemple de trouver un moyen de faire en sorte qu’un fonds de pension au Royaume-Uni puisse investir dans la construction de routes à Dar es Salam, bénéficier d’un retour sur investissement raisonnable et apporter par la même occasion beaucoup de bienfaits.

Ces dernières années, la MIGA travaille de la même manière avec le DFID, la Suède et le Canada. Quatre-vingt-dix millions de dollars de ressources de bailleurs de fonds ont été alloués pour mobiliser 800 millions de dollars d’investissements privés à l’appui de projets dans des pays fragiles ou touchés par un conflit.

Parmi les nouveaux outils dont nous disposons, je citerai le Guichet de promotion du secteur privé, d’une dotation de 2,5 milliards de dollars représentant une partie des 75 milliards de dollars issus de la reconstitution d’un niveau inédit des ressources de l’IDA. Ce guichet comprend notamment un mécanisme d’atténuation des risques pour fournir des garanties à l’appui des projets, sans contre-garantie souveraine, et un mécanisme de financement en monnaie nationale pour atténuer les risques de change lorsque les marchés des capitaux ne sont pas encore développés.

Certains secteurs ne peuvent être financés que par des ressources publiques, là où les exigences de recouvrement des coûts qu’impose le financement aux conditions du marché ne permettent pas d’atteindre les objectifs, et nous espérons que si nous réussissons à la fois à créer des marchés et à appliquer ces principes, les pays pourront utiliser le peu de ressources publiques dont ils disposent pour investir davantage dans le capital humain, renforcer la résilience et faire face aux crises.

Nous devons continuer à rechercher des moyens d’attirer le secteur privé dans ces domaines également, mais seulement si cela est dans l’intérêt de tous, en particulier ceux qui sont actuellement exclus du partage des fruits du développement. Prenons l’exemple de l’égalité des sexes, et du coup de pouce que lui apportent l’ouverture de l’accès des femmes aux services financiers et l’exploitation de leur potentiel entrepreneurial. Si donner aux femmes l’accès au capital n’est pas de la mer à boire, nous devons également revoir les politiques publiques afin qu’elles puissent utiliser pleinement leurs nouvelles ressources.

Ces principes ne sont pas seulement valables dans des pays stables ; ils peuvent bien s’appliquer dans des États fragiles ou touchés par un conflit. En Irak, suite à des années de guerre et de manque d’entretien, des pannes d’électricité survenaient quotidiennement et paralysaient l’économie. Même en Irak nous nous sommes posé la question : « Le secteur privé peut-il financer la production et la distribution de l’électricité dans ces circonstances ?

La réponse était « oui » pour la production d’électricité, mais « pas encore » pour la distribution. Nous avons investi 250 millions de dollars de fonds de l’IFC et avons aidé l’État à adopter des réformes et à mobiliser 125 millions de dollars supplémentaires de capitaux privés pour la production de l’électricité.

Cet investissement a permis d’accroître de 50 % la capacité d’une centrale électrique existante, qui alimente en électricité 3 millions de personnes, et d’achever la construction d’une nouvelle centrale qui desservira près de la moitié de Bagdad.

Mobiliser le secteur privé afin qu’il participe à la création d’emplois et la croissance économique peut être l’un des meilleurs moyens de prévenir les conflits à l’avenir. 

Mais je veux qu’on se comprenne bien : cela n’a rien à voir avec la sombre époque des privatisations. J’ai fait partie d’un groupe contestataire des pratiques de cette vieille époque. Nous ne parlons pas ici de redonner vie à une façon de faire où la réponse au mauvais fonctionnement des services publics ou à la non-rentabilité des entreprises publiques consistait souvent en une tentative hypersimplifiée de privatisation.

Par exemple, à la fin des années 1990, dans le cadre de l’une de nos opérations de prêt, nous avons prescrit la privatisation de la Société nationale d’électricité du Sénégal, la SENELEC. Quelques années plus tard, la privatisation s’est soldée par un échec et l’État a dû reprendre la société.

De nombreuses privatisations similaires ont été mal conçues, sans une bonne maîtrise des attributions et des obligations de l’État et des opérateurs privés. Et elles ne prévoyaient pas des réformes profondes des secteurs dans leur ensemble.

Aujourd’hui, nous nous soucions davantage de savoir si le contexte réglementaire incite à une gestion efficiente, si les principes commerciaux sont appliqués de manière cohérente et si les subventions aux services sont fournies dans la transparence et ciblent les pauvres, et idéalement, sont financées de manière à ne pas compromettre la viabilité commerciale.

Nous parlons là d’une tout autre approche. La Conférence d’Addis-Abeba a débouché sur le consensus selon lequel les capitaux privés étaient essentiels au développement, mais que celui-ci devait être piloté par les pays et avoir toujours en ligne de mire les pauvres.

Dans tous les cas, nous devons nous poser les questions suivantes : « Quelles sont les priorités du gouvernement ? Qu’est-ce qui sert le mieux les intérêts des populations et des pays pauvres ? Pouvons-nous trouver des solutions mutuellement bénéfiques ? Et ces investissements correspondent-ils à nos valeurs fondamentales que sont l’accès, l’inclusion et l’égalité ?

S’il est aisé de parler de cette approche, il sera en revanche très difficile de réformer l’architecture mondiale du développement afin de l’appliquer.

Le monde du développement n’en est pas encore là. Le Groupe de la Banque mondiale n’en est pas encore là. Mais c’est la voie que nous devons suivre, et au Groupe de la Banque mondiale, nous savons que nous devons commencer par nous-mêmes.

Voici ce que nous allons faire au sein de notre propre institution :

1.         Nous devons revoir la structure des incitations.

Lorsque John Speakman aidait à mettre en place des financements privés pour l’aéroport Reine-Alia, il agissait contre ses propres intérêts. La structure des incitations était telle que la meilleure chose à faire pour lui aurait été d’essayer de monter un prêt et de le soumettre rapidement au Conseil des Administrateurs.

Si un employé de la Banque mondiale consacre des années à la préparation d’un projet et s’y prend tellement bien que le projet devient commercialement viable, nous devons saluer cette prouesse.

Ce qui n’est pas le cas actuellement.

Mais nous travaillons à la refonte des incitations et nous avons entrepris de définir et suivre la mobilisation directe des capitaux du marché de manière à pouvoir récompenser chaque initiative prise pour attirer des financements privés.

Nous avons entrepris de mettre en place un système de suivi qui rend compte des formes indirectes de mobilisation des capitaux, et nous réfléchissons au moyen de récompenser nos agents qui travaillent sur les programmes de services-conseils, le développement des marchés et la création d’un environnement propice à l’investissement.

2.         Nous devons travailler d’une manière beaucoup plus efficace au sein du Groupe de la Banque mondiale.

Il s’agit de poser les bonnes questions : la structure financière d’un projet est-elle viable pour bénéficier d’un financement aux conditions du marché ? Sinon, que faudrait-il faire pour parvenir à cette viabilité ?

Cela signifie que les employés de la BIRD et de l’IDA doivent penser plus comme des investisseurs privés, et ceux de l’IFC et de la MIGA comme des réformateurs de politiques publiques.

Si les agents des deux catégories d’institutions parviennent à se mettre les uns à la place des autres, nous pourrons faire un grand pas vers la multiplication des financements à l’appui du développement. 

3.         Nous devons poser un tout autre regard sur nous-mêmes.

Actuellement, nous voyons en nous un prêteur. Nous nous nous considérons comme un investisseur.

Nous nous voyons bien nous occuper de petites composantes du programme de développement, financer directement des projets et travailler à l’atteinte d’objectifs spécifiques en matière de politiques publiques.

Nous devons plutôt nous considérer comme des conseillers stratégiques et des courtiers honnêtes qui jettent des passerelles entre des capitaux en quête d’un rendement plus intéressant et des pays cherchant à combler leurs plus hautes aspirations.

L’un de nos rôles les plus importants consiste à associer notre savoir aux capitaux en direction du monde en développement. Et pas seulement le savoir lié à la construction d’un pont, à la production de l’électricité ou à l’assainissement de l’eau. Nous devons y associer le savoir lié à la façon de réaliser ce travail dans certains pays en développement spécifiques. C’est un ensemble très particulier de compétences, et c’est ce qui fait la singularité des organisations comme le Groupe de la Banque mondiale.

Et au lieu de simplement associer notre savoir à nos propres capitaux, nous devons mettre à profit ce savoir en le liant aux volumes importants de capitaux que nous pouvons mobiliser auprès du secteur privé.

Nous devons devenir le courtier honnête qui assure l’entremise entre le système du marché mondial et les intérêts des pays émergents et des populations démunies.

Nous pensons que chaque membre de la communauté du développement doit être un courtier honnête qui contribue à obtenir des résultats mutuellement bénéfiques – où les détenteurs de capitaux bénéficient d’un retour sur investissement raisonnable, et les pays en développement maximisent les investissements durables.

Le moment n’a jamais été aussi propice pour trouver ces solutions gagnant-gagnant. Les milliers de milliards de dollars qui sont mis de côté, produisant peu d’intérêts, et les investisseurs qui recherchent de meilleures opportunités devraient être mobilisés pour nous aider à combler les aspirations des êtres humains aux quatre coins du monde.

Voilà un changement profond de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Dans de nombreux cas, les institutions de financement du développement rivalisent pour financer des projets, en particulier les opérations peu compliquées que le secteur privé, avec un peu d’aide, pourrait financer aux conditions du marché.

Pendant trop longtemps, nous nous sommes principalement souciés de comment nous pourrions accorder un prêt ou un don. Mais ce n’est souvent pas ce qu’il y a de mieux à faire pour les populations et les pays pauvres, et ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour le monde.

Nous devons mener une réflexion différente et délicate sur la façon dont nous concevons le financement du développement.

C’est un travail qui presse. Le compte à rebours de la réalisation des Objectifs de développement durable est lancé.

Avec le changement climatique, le temps nous fait défaut, et nous devons repenser les méthodes utilisées pour amener les secteurs privé et public à travailler sans délai sur la question de l’atténuation et de l’adaptation.

Nous devons procéder de manière coordonnée afin d’avoir le plus grand impact possible maintenant, et pousser le marché à investir davantage dans des domaines tels que les énergies renouvelables.

Pour nous, il s’agit d’une mise à l’épreuve. Pouvons tirer parti de ces énormes gains mutuels potentiels ?

Pouvons-nous arrêter de rivaliser les uns avec les autres pour des projets et adopter plutôt une approche du financement fondée sur des données factuelles, qui produit le maximum de résultats au profit des plus démunis, qui produit le maximum de résultats au profit de la planète, et qui redéfinit fondamentalement le développement ?

Avant de conclure, je voudrais vous conter un récit de l’un de mes derniers déplacements. Il y a quelques semaines, j’ai visité une école en Tanzanie. J’ai demandé aux élèves de 11 ans : « Que voulez-vous devenir lorsque vous serez grands ? »

Deux enfants se sont levés et m’ont répondu : « Je veux être président de la Banque mondiale ».

Et voici ce que je leur ai dit. Je suis né en 1959 dans un pays qui était l’un des plus pauvres du monde. Cette année-là, la Banque mondiale déclarait que, sans aide étrangère, la Corée peinerait à fournir à ses populations plus que « le minimum vital ». Jusqu’en 1963, la Corée ne remplissait pas les critères pour prétendre à un prêt de la Banque mondiale.

En 1963, lorsque j’étais en maternelle, si George David Woods, le président de la Banque mondiale à cette époque, avait visité ma salle de classe, je doute qu’il ait pu s’imaginer qu’un de ses successeurs soit assis dans cette salle.

J’ai dit à ces filles et garçons en Tanzanie : « Ne laissez personne vous dire que vous ne pouvez pas être président de la Banque mondiale. Et ne laissez personne vous dire que vous ne pouvez pas être tout ce que vous voulez être. Vous le pouvez. »

J’en suis convaincu. Mais cela ne se sera possible que si nous décidons tous de ne pas permettre que ces aspirations soient contrariées par notre inaction, ou pire, par l’inertie bureaucratique.

Nous devons épouser l’idée que notre plus grande responsabilité morale est de favoriser l’égalité des chances, afin que chaque être humain ait la possibilité de réaliser ses plus hautes aspirations.

Aujourd’hui, à la London School of Economics, je voudrais mettre au défi l’ensemble de la communauté du développement, tous les futurs dirigeants économiques et politiques présents dans la salle, et nous-mêmes, Groupe de la Banque mondiale, d’agir avec la célérité et à l’échelle qu’exigent les temps actuels, et de repenser fondamentalement notre approche du développement. 

Tout autour de nous, les aspirations sont revues à la hausse ; essayons de voir si nous pouvons élever les nôtres pour parvenir à leur hauteur.

Je vous remercie de votre très aimable attention.