DISCOURS ET TRANSCRIPTIONS

Six questions sur la réforme des banques publiques en Tunisie

15 décembre 2015


Marie Françoise Marie-Nelly Entretien avec la Presse de Tunisie

Transcription

La Directrice du Département Maghreb à la Banque mondiale, Marie Françoise Marie-Nelly, répond à six questions sur la réforme des banques publiques en Tunisie.

Entretien publié sur La Presse.

1- Pourquoi mettre la restructuration des banques publiques au cœur de la réforme du secteur bancaire?

La question nous est souvent posée en effet. Mais avant de répondre, je tiens à replacer le sujet dans son contexte. La réforme des banques publiques constitue une priorité immédiate, mais elle n’est qu’un élément parmi une dizaine d’autres réformes touchant tout le secteur financier. La Banque mondiale examine avec le Ministère des finances les autres chantiers à mener dans la micro-finance, l’assurance, les marchés des capitaux, dont les performances sont médiocres. L’infrastructure et le cadre légal qui régissent directement et indirectement le secteur financier appartiennent à un temps révolu. La Tunisie a plus que jamais besoin d’un secteur financier moderne, efficace et innovant, capable de relever les défis de la Tunisie en matière de croissance et d’inclusion économique. Ce sont toutes ces réformes que nous voulons accompagner.

Mais revenons à votre question. Pourquoi, en effet, focaliser sur les seules banques publiques alors que les banques privées sont, elles aussi, montrées du doigt pour leur créances douteuses importantes, leur participation jugée insuffisante au financement des PME et la faible qualité de leurs services ? D’abord parce que les banques publiques occupent un tiers du marché et que, à ce titre, elles ont une influence sur l’ensemble du marché bancaire. Ensuite, parce que l'analyse approfondie de la dynamique qui opère au sein du secteur bancaire révèle l'existence d'un phénomène de nivellement par le bas auquel il faut mettre un terme. Ce phénomène se produit lorsque, sur un marché donné, une poignée de concurrents peut durablement sous-performer sans avoir à subir les conséquences de leur mauvaise gestion. C'est ce qui arrive lorsque tous les acteurs, y compris les moins performants, bénéficient d'un environnement réglementaire peu contraignant, comme cela a longtemps été le cas pour les banques publiques en Tunisie. Ce traitement a en fait consisté à appliquer des règles  prudentielles en-deçà des règles prudentielles internationales, comme par exemple la possibilité de ne pas complètement enregistrer de pertes en dépit d'un volume important de créances impayées. Ce régime a également bénéficié aux banques privées puisque les règles prudentielles s'appliquent uniformément à toutes les banques. En bref, la réglementation a jusqu'à récemment permis aux banques publiques de survivre et aux banques privées de faire des bénéfices confortables sans trop d'efforts, même en situation de fort ralentissement économique, comme actuellement. C'est ce que l’on appelle le "lazy banking".

2- Revoir la réglementation oui, mais pas sans la réforme des banques publiques ?

Le resserrement de la réglementation bancaire est donc nécessaire, non pas pour faire plaisir aux instances internationales comme la Banque mondiale ou le FMI, mais pour rehausser le degré de professionnalisme de l'ensemble des banques, publiques et privées, et pour accroître la pression concurrentielle entre elles, tout en maintenant un niveau acceptable de prise de risques. C'est l'objectif, bien compris et assumé de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) qui du reste a enclenché cette logique de resserrement de la réglementation dès le lendemain de la révolution. Les banques publiques vont-elles résister au changement ? Déjà, le changement par la BCT des règles de provisionnement a porté un coup au bilan des banques publiques. Près de 700 millions de dinars ont ainsi dû être injectés cet été sous forme de capital dans la BH et la STB. Avec ces recapitalisations, les banques publiques se sont raccrochées in extremis aux wagons mais de gros efforts restent encore à fournir en termes de modernisation de leur système d’information, de leurs gammes de produits et services, de leur organisation et de leur culture. Car le train ne ralentira pas.

3- Quelle réforme pour les banques publiques?

Dès lors que le nœud du problème de compétitivité du secteur bancaire, à savoir des banques publiques mal gérées, était clairement identifié, plusieurs choix se sont offerts aux autorités : 1- rendre leurs dépôts aux déposants et fermer ces banques, 2- vendre ces banques à des investisseurs privées ou 3- mener une restructuration de fond dans l'optique de les rendre compétitives et d'améliorer leur aptitude à financer l'économie. C'est ce dernier choix qui a été fait par le Ministre des Finances. Ce choix n'est pas un choix par défaut, c'est un choix audacieux et volontaire, basé sur une analyse approfondie des forces et faiblesses de ces banques. Il est sous-tendu par l'idée qu'avec une nouvelle forme de gouvernance, associant davantage les compétences privées, ces banques peuvent redevenir performantes. Le Ministre des Finances peut d'ailleurs s'appuyer sur des exemples de restructurations réussies de banques publiques (comme en Turquie par exemple). Toute notre discussion actuellement avec le Ministre des Finances porte justement sur les meilleures façons d’apporter ces compétences privées. Notre point de vue est qu’un partenaire stratégique, quelle que soit son origine, nationale ou internationale pourvu qu’il soit compétent, participe activement au redressement de ces banques, et en particulier de la STB qui semble la plus en difficulté. C’est pour nous la meilleure garantie que l’argent des recapitalisations qui viennent d’avoir lieu sera utilisé à bon escient.  Mais il faut également que les banques publiques soient redevables de leurs actions et que les cas d’abus par des personnes et entreprises connectées soient réglés par la justice. Sans tout cela, le processus de restructuration risque de ne jamais aboutir, ni même les objectifs de modernisation du secteur bancaire.

4- Où en est la réforme des banques publiques ?

Les changements profonds de gouvernance dont je parlais juste avant sont en cours: de nouveaux conseils d'administration ont été nommés, avec de nouvelles compétences, tandis que de nouveaux Directeurs Généraux prendront bientôt les commandes. Selon nos informations, ces directeurs disposent d’une expérience réussie dans la banque privée, ce qui est de nature à conforter le processus de restructuration. Il restera à ces banques de rapidement constituer des équipes de managers compétents et dynamiques pour mettre en œuvre les plans de restructuration dans les meilleurs délais et, au niveau du ministère, à renforcer son unité de suivi des plans de restructuration (la Direction Générale des Participations pour ne pas la nommer). Il faut que ces changements aillent vite et jusqu’au bout. Une demi-réforme ferait planer le risque d’avoir à faire de nouvelles injections de capital d'ici 2 à 3 ans. C'est pour cela que le ministère a plus que jamais besoin d'affirmer le choix d'une gestion privée et d'une cellule de suivi renforcée pour veiller à ce que les plans de restructuration des banques publiques ne dévient pas de leur trajectoire. C’est pour cela également que nous appelons de nos vœux l’entrée d’un partenaire technique capable d’assurer cette transition vers les meilleures pratiques en matière de gouvernance.

5- Avec les recapitalisations des banques publiques, ne demande-t-on pas aux Tunisiens d'effacer l'ardoise de certains hommes d'affaires peu scrupuleux?

Non. Le coût supporté par le budget est avant tout celui d'une mauvaise gestion passée des banques publiques. Pendant longtemps, elles n'ont pas disposé d'outils modernes ni d'une culture d'entreprise tournée vers la performance. Simplement, les pertes, latentes, étaient masquées par une réglementation et une application permissives de cette réglementation. Mais c’est déjà de l’histoire ancienne. Les plans de restructuration sont, justement, destinés à changer cet état de fait. Il y a eu, aussi, les abus de la part de clients bien connectés et ces cas sont désormais entre les mains de la justice. Les montants incriminés dans ces affaires frauduleuses ne sont pas passés en pertes et profits. A ma connaissance, l'état et les conseils d'administration ont la ferme intention de poursuivre leurs efforts jusqu'au remboursement de toutes les créances impayées.

6- Dans le fond, que faut-il attendre de ces plans de restructuration?

Le but de cette réforme des banques publiques est de sortir le système bancaire de cette logique de nivellement par le bas qui, in fine, fait tant de tort au financement de l'économie tunisienne. Mieux outillées et mieux gouvernées, les banques publiques devraient être capables de rester dans la course et ainsi participer à l'accroissement de la pression concurrentielle entre banques, pour le plus grand bénéfice des entreprises et des ménages tunisiens. Mais la restructuration des banques publiques ne fera pas tout. L'état doit aussi agir sur l'environnement du crédit pour le rendre plus accessible, surtout pour les petites et moyennes entreprises. Cela passera par la très attendue réforme du régime des entreprises en difficulté, par la mise en place d'un bureau de crédit et par l'assouplissement des règles de calcul des taux maximum d'intérêt. La Banque mondiale estime que, mises bout à bout, toutes ces réformes devraient permettre de faire tourner plus vite le moteur de l'économie tunisienne et ainsi générer plus de 38.000 nouveaux emplois chaque année.

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