DISCOURS ET TRANSCRIPTIONS

Respect des engagements en faveur du développement: le savoir au service de la prospérité et de la lutte contre la pauvreté

président du groupe de la Banque mondiale Jim Yong Kim

Keynote Speech to World Knowledge Forum

Seoul, Korea, Republic of

08 octobre 2012

Tel que préparé pour l'allocution

여러분 안녕하십니까!

고향에 돌아오니 기쁩니다. 장대환 박사님께서 이렇게 빛나는 자리를 베프시고

분에 넘치는 소개를 주시니, 마냥 겸손해지고 힘이 납니다. 참으로 고맙습니다. 강남스타일이 아니라도 즐겨주시기 바랍니다.

[Bonjour à tous ! Je suis heureux d’être de retour chez moi. La généreuse introduction de M. Chang Dae-Whan et la chance qui m’est offerte aujourd’hui m’inspirent un sentiment mêlé d’humilité et d’énergie. J’apprécie énormément. Ce ne sera pas du style gangnam, mais j’espère que vous aimerez !]

Merci beaucoup mesdames et messieurs les ministres, distingués invités, éminents collègues et amis. Permettez-moi, pour commencer, de dire encore quelques mots à ma mère de 79 ans qui est assise dans la première rangée. Elle est ici aujourd’hui pour nous parler de sa carrière consacrée à l’étude de Toegye, aussi connu sous le nom de Yi Hwang, un des plus célèbres philosophes de l’histoire de la Corée. Je souhaite simplement la remercier de m’avoir inculqué le désir et, pour bien dire, la passion de repousser sans arrêt les frontières de la connaissance. Nous poursuivons ce travail parce que nous savons que nous contribueront ainsi à créer un monde meilleur.

Permettez-moi également de remercier encore une fois M. Chang Dae-Whan pour sa généreuse introduction et pour l’invitation qu’il m’a faite de m’adresser à cette auguste assemblée. Merci également à vous tous pour votre participation à ces trois jours de débats et d’apprentissage. Il est particulièrement encourageant de constater la forte présence du secteur privé coréen dont le pragmatisme et l’adaptabilité ont contribué dans une si large mesure aux progrès de notre pays.

L’invitation à prendre la parole devant un groupe aussi prestigieux de dirigeants serait certes un honneur n’importe où dans le monde, mais elle m’inspire particulièrement ici-même à Séoul, la ville qui m’a vu naître et la capitale d’un pays qui a réussi en 50 ans à vaincre la misère et les conflits pour bâtir une des sociétés les plus prospères et les plus technologiquement avancées du monde. La Corée nous enseigne que le développement est un objectif réalisable même dans les conditions les plus difficiles, et cette leçon est aujourd’hui plus pertinente que jamais.

Le thème du forum de cette année nous exhorte à reconnaître l’ampleur des enjeux mondiaux actuels et, surtout, à proposer des solutions énergiques. Il nous rappelle par ailleurs que les actions audacieuses doivent pouvoir s’appuyer sur un solide bagage de connaissances.

De quelles connaissances avons-nous donc besoin ?

Nous tous qui sommes réunis dans cette capitale d’une jeune puissance économique et technologique sommes conscients des mutations actuelles du monde. Notre façon d’appréhender le rôle du savoir dans la promotion du développement doit elle aussi évoluer.

Il y a 60 ans, lorsque la Corée était toujours un pays pauvre et que la Banque mondiale venait à peine d’être créée, on avait tendance à penser que le pouvoir et le savoir nécessaires au développement mondial ne se transmettaient que dans une seule direction : du nord vers le sud.

Ce modèle est aujourd’hui disparu pour toujours. Le présent forum et la grande capitale dans laquelle il a lieu nous rappellent que nous vivons désormais dans un monde multipolaire. Le pouvoir et le savoir émergent de sources nouvelles et se transmettent par des voies différentes. Les économies émergentes sont aujourd’hui responsables de plus de la moitié de la croissance économique mondiale.

Le contexte mondial évolue de diverses autres façons. Des mouvements comme le printemps arabe, la campagne des indignés, Occupy Wall Street et les protestations sociales qui ont éclaté dans de nombreux pays reflètent la soif des peuples pour une plus grande participation et une part plus équitable des produits de la prospérité. Ces mouvements nous rappellent que l’inégalité extrême du partage de la richesse et du pouvoir n’est pas soutenable. Dans un monde de citoyens informés et engagés, les stratégies économiques ne peuvent être dissociées des demandes pour une plus grande justice sociale.

Les autorités publiques et leurs partenaires ne sauraient faire face à ces enjeux en se réfugiant dans la rhétorique : ils ont une obligation de résultats.

Les méthodes actuelles de promotion du développement ne nous permettront de faire qu’une partie du chemin. Au tournant du millénaire, Monsieur Chang et d’autres personnes qui sont présentes ici ont transformé l’économie coréenne en mettant délibérément le savoir au cœur du processus de transformation. Je crois que nous avons aujourd’hui besoin de nous inspirer de cette démarche et d’encourager les pays, les collectivités et leurs partenaires à promouvoir un développement fondé sur le savoir.

Notre modèle de développement doit pouvoir s’appuyer sur un nouvel ensemble de connaissances que certains ont dénommé « science de la prestation » et sur lesquelles les pays s’appuieront pour mieux répondre aux besoins de leurs populations. 

Mes observations d’aujourd’hui visent trois buts : premièrement, démontrer l’importance de la science de la prestation pour le développement ; deuxièmement, examiner certaines caractéristiques des connaissances en matière de prestation qui influeront sur la forme que prendra cette nouvelle discipline ; troisièmement, décrire les étapes concrètes du travail que consacrera le Groupe de la Banque mondiale au renforcement de sa prestation auprès des pays et à l’établissement des bases d’une future science à part entière : la science de la prestation.

Dans mes conversations avec les responsables politiques et nos partenaires du monde entier, le même thème revient sans cesse.

La plupart des pays sont conscients de l’orientation générale des politiques qu’ils doivent adopter pour réduire la pauvreté et bâtir la prospérité. Beaucoup de pays disposent de politiques et de programmes de développement cohérents — sur papier. Pourtant, ils n’obtiennent pas les résultats qu’ils souhaitent. Dans chacun de ces pays et dans chaque secteur, l’enjeu principal réside dans la prestation.

La « prestation » est une façon élégante de désigner l’ensemble des actions nécessaires pour fournir à des populations les biens et services qui répondent à leurs attentes. Les sociétés privées très performantes excellent dans ce domaine. La prestation est un enjeu tout aussi important dans le secteur public, et fait partie intégrante du contrat social qui unit les gouvernements aux citoyens. Nous constatons aujourd’hui plus que jamais l’importance cruciale que revêt la prestation pour le développement. Les priorités de la prestation dans le domaine du développement englobent les infrastructures — par exemple, les routes, les réseaux électriques et les réseaux d’aqueduc — ainsi que des services comme l’éducation, les soins de santé et la protection sociale. Dans tous ces domaines, la prestation connaît des ratés dans nombre de pays et de collectivités où les besoins sont les plus criants.

Pour améliorer les résultats des politiques de développement, nous devons nous attaquer de front aux enjeux de la prestation. C’est « la nouvelle frontière » du Groupe de la Banque mondiale, et c’est tout simplement ce que souhaitent les populations.

Il existe certes des exemples individuels de prestation fructueuse dans des pays de tous les niveaux de revenu. Cependant, nous devons aller au-delà de ces quelques cas isolés et créer des conditions propices à des progrès plus vastes dans l’ensemble des pays et des secteurs de développement.

Pour y arriver, nous devons collaborer à poser les assises d’une nouvelle discipline axée sur la collecte et la diffusion des connaissances pratiques grâce auxquelles les pays pourront adapter la prestation des actions de promotion du développement à leur contexte particulier.

Cette science de la prestation dont nous avons un si urgent besoin n’existe pas encore. Nous devrons collaborer à la créer. Les pays doivent être les chefs de file de cet effort, et doivent pouvoir compter sur la participation de la Banque mondiale, du secteur privé, de la société civile, des collectivités et des partenaires mondiaux de développement. J’exhorte toutes les personnes ici présentes, dirigeants et innovateurs issus de diverses disciplines et représentants de nombreux pays, à relever ce défi et à consacrer leurs idées et leur énergie à cette cause.

Je souhaite dans la foulée éclaircir la question du partage des tâches entre les pays et le Groupe de la Banque mondiale. Les pays sont responsables de l’exécution des programmes. Le rôle des services de la Banque mondiale consiste à fournir aux décideurs nationaux, aux responsables de l’exécution des programmes et aux partenaires du secteur privé de l’aide et des conseils fondés sur des bases factuelles.

Dans ce contexte, « prestation » et « défaillance de prestation » sont peut-être des concepts abstraits. Prenons si vous le voulez quelques moments pour nous rappeler ce qu’ils signifient à l’échelle humaine :

  • À cause de défaillances de prestation, 1,3 milliard d’habitants de pays en développement sont privés d’électricité et de presque tous les avantages de la vie moderne.
  • À cause de défaillances de prestation, plus de 280 000 femmes meurent chaque année en couches à cause de complications obstétriques que la médecine moderne pourrait facilement leur éviter.
  • Grâce à une prestation adéquate, le pourcentage des enfants tanzaniens ayant achevé leur éducation primaire est passé de 57 % en 2000 à 90 % en 2010, ouvrant ainsi la porte à une vie meilleure et plus prospère à des millions d’enfants.

La bonne nouvelle est que les progrès récents réalisés dans de nombreux domaines peuvent nous aider à améliorer la prestation. Des connaissances utiles sont acquises dans des disciplines aussi variées que le génie des systèmes, la médecine, l’économie et d’autres sciences sociales, ainsi que dans les secteurs de la stratégie, des opérations et de la gestion des affaires. Toutes ces disciplines peuvent fournir des données factuelles utiles à la science émergente de la prestation et aider ainsi les pays à améliorer leurs résultats au plan du développement.

N’oublions pas qu’on peut observer la plupart du temps et dans diverses conditions des exemples d’excellent travail de prestation. Les entreprises privées de toutes les régions du monde parviennent chaque jour à assurer une prestation conforme aux besoins de leurs clients. Les services publics que nous tenons pour acquis dans un centre urbain moderne — par exemple, réseaux électriques, aqueducs et réseaux de transport — offrent chaque jour des exemples de prestation efficace.

Les praticiens efficaces et les systèmes de prestation de services à haut rendement ne sont pas si rares. Cependant, la prestation présente une caractéristique paradoxale : meilleure elle est, moins on la remarque. Ainsi, les cas d’excellence de la prestation sont rarement reconnus, même par ceux qui en bénéficient directement. Nous sous-estimons la complexité des enjeux et l’importance des résultats des praticiens. En conséquence, nous ne consacrons pas suffisamment d’efforts à l’analyse des prestations fructueuses, à l’assimilation des connaissances qui les ont rendues possibles et à la transmission des leçons de ces succès sous une forme utilisable par d’autres.

Vous connaissez tous des personnes qui sont les forces vives de votre entreprise ou de votre organisation ; celles à qui on s’adresse pour résoudre les problèmes ou pour accomplir les tâches les plus difficiles. En réalité, vous faites vous-mêmes partie de ce groupe. Ma formation médicale m’incite à vous voir comme des « maîtres-cliniciens » ;  vous êtes simplement des praticiens expérimentés comme on en trouve dans toutes les organisations performantes.

Les connaissances tacites que possèdent ces praticiens sont à la base de l’efficacité de leurs prestations. L’efficacité d’action est devenue chez eux une seconde nature, ou une « mémoire musculaire », à l’exemple des mouvements d’un musicien exécutant sans hésitation une pièce apprise par cœur à force de pratique.

Les praticiens du développement qui offrent les services de première ligne finissent par développer cette « mémoire musculaire » au fil de leur carrière : ils font des essais, observent les résultats, apportent des correctifs et font de nouveaux essais. Au fil de ces cycles d’apprentissage, l’expérience qu’ils acquièrent se transforme en savoir-faire pratique. La plupart des pays ou des partenaires qui obtiennent de bons résultats en matière de développement doivent leurs succès au savoir-faire tacite de ces praticiens.

Le défi consiste à traduire l’excellence du rendement individuel en une vaste amélioration de la qualité de la prestation dans des secteurs tout entiers.

Il faut pour cela réunir le savoir-faire tiré de l’expérience des praticiens individuels en un vaste amalgame de connaissances analytiques, c’est-à-dire une science. Nous devons analyser et comparer les résultats d’un grand nombre de praticiens, et lier leurs expériences et leurs résultats à des données contextuelles sur les stratégies, les conditions sociales, les capacités nationales et d’autres facteurs qui influent sur la prestation. Nous devons créer des mécanismes efficaces de partage des connaissances nécessaires pour promouvoir le développement de manière à permettre aux praticiens d’apprendre continuellement les uns des autres. Nous devons créer des « cercles vertueux » d’apprentissage dans le cadre desquels les praticiens peuvent continuellement expérimenter des formules innovantes, et utiliser les résultats obtenus pour élaborer de nouvelles expériences. Ce sont là les étapes de la création d’une science de la prestation.

À défaut de respecter ces étapes, nous ne serons pas en mesure d’évaluer correctement la masse des innovations des praticiens, de l’analyser et de partager les connaissances acquises, et nos efforts de création d’une science de la prestation seront eux-mêmes exposés à une défaillance de prestation. Nous ratons les occasions de multiplier les succès. Le temps est venu de mettre un terme à ce gaspillage de savoir-faire et de partager avec les populations pauvres partout dans le monde les innovations qui peuvent les aider à améliorer leur sort.

Je souhaite mettre en lumière quatre caractéristiques de la prestation qui sont particulièrement importantes pour le développement de la nouvelle discipline et la réalisation de son plein potentiel.  

Premièrement, la prestation consiste à apporter des solutions aux problèmes. Elle s’appuie sur une masse de connaissances pratiques pour définir les moyens les plus efficaces d’atteindre un objectif défini.

Ceci a pour conséquence importante que la prestation est très sensible au contexte. Les solutions sont déterminées en fonction des besoins et des circonstances propres à une période et à un endroit particuliers.

C’est la raison pour laquelle le Groupe de la Banque mondiale collaborera avec les praticiens et les collectivités des divers pays pour créer de toute pièce une base de connaissances sur la prestation. C’est à cette étape que la présence soutenue de la Banque mondiale sur le terrain dans plus de 120 pays jouera un rôle essentiel. La Banque mondiale aidera les pays à créer des pôles nationaux de coordination des connaissances sur la prestation. Axés sur la recherche de solutions aux problèmes locaux, ces pôles de connaissances seront par ailleurs reliées aux ressources régionales et globales. Ils pourront prendre diverses formes et fonctionner de diverses manières, mais auront tous pour but d’aider les pays à apprendre d’une manière systématique.

La sensibilité de la prestation au contexte explique également pourquoi les programmes donnent souvent des résultats décevants en raison de facteurs contextuels sur lesquels le praticien n’a pas de prise directe — par exemple, insuffisance d’appuis politiques de haut niveau ; financement inadéquat ; faibles capacités de gestion à l’échelle nationale. Une des tâches de la science de la prestation sera de recenser les stratégies qui, dans certains cas, ont permis aux praticiens d’atténuer en partie ces contraintes externes ou à tout le moins d’en limiter les incidences sur les résultats des programmes.

L’accent placé sur la résolution des problèmes locaux n’empêche pas nécessairement la collecte de connaissances particulières au contexte pour la constitution d’un recueil global de données d’expérience et de données factuelles. Il existe un lien vertueux entre les contextes local et global qui fait en sorte que les connaissances pertinentes à l’un peuvent être adaptées à l’autre. L’essentiel consiste à réaliser une évaluation rigoureuse de manière que les connaissances locales puissent être transformées en éléments factuels accessibles à d’autres. Le Groupe de la Banque mondiale peut jouer un rôle crucial de « courtier du savoir » dans cet échange, d’abord en appuyant l’innovation locale en matière de prestation, et ensuite en veillant à ce que les résultats locaux soient évalués et rassemblés dans des recueils globalement accessibles. Notre travail d’appui à la collecte et à la diffusion de données sur les programmes de transferts monétaires conditionnels constitue un exemple. Depuis le lancement de ces programmes par le Brésil et le Mexique, à la fin des années 1990, la Banque mondiale a facilité plus de 200 échanges de connaissances Sud-Sud qui ont aidé les pays à apprendre les uns des autres les moyens d’assurer la meilleure prestation de ces programmes.

Deuxièmement, la prestation intéresse des systèmes complexes. La prestation aux fins du développement vise des objectifs sociaux. Les sociétés sont composées de systèmes imbriqués les uns dans les autres. Pour réaliser un objectif social donné, nous devons promouvoir l’engagement de multiples systèmes naturels et artificiels qui influent les uns sur les autres.

Beaucoup de pays à faible revenu sont confrontés à des contraintes de capacité et dotés de systèmes inappropriés. Or, la mise en place et la gestion de systèmes complexes sont des activités dans lesquelles le Groupe de la Banque mondiale excelle. Depuis plus de 60 ans, nous aidons les pays du monde entier à concevoir et à exploiter des systèmes de prestation de services à objectifs sociaux. Nous pouvons analyser un système de prestation dans son ensemble, déceler les lacunes de capacités et les goulots d’étranglement, et définir les points d’intervention. Ce sont là des enjeux auxquels nous nous attaquerons dans le cadre de notre collaboration avec les pays pour le renforcement de la science de la prestation en mettant à profit notre connaissance des systèmes existants et en l’appliquant de nouvelles façons.

Troisièmement, pour bien prendre en compte toute la complexité des enjeux de la prestation, la future science de la prestation devra d’entrée de jeu être multidisciplinaire. L’apprentissage en matière de prestation s’inspirera des sciences naturelles, des sciences sociales, du génie et des mathématiques appliqués et des disciplines du monde des affaires, ainsi que de divers secteurs des sciences humaines comme l’histoire et l’éthique.

Lorsque le professeur Michael Porter et moi-même avons élaboré le projet Global Health Delivery à Harvard, nous avons étudié les enjeux des systèmes de santé. Nous avons constaté que la meilleure façon d’acquérir une connaissance approfondie des systèmes de santé était d’envoyer sur le terrain des équipes de recherche multidisciplinaires composées de médecins et de spécialistes de la santé publique, mais également d’anthropologues, d’experts en gestion, d’historiens, de journalistes et d’éthiciens. Le recoupement de diverses formes de données nous a aidés à découvrir les causes des succès et des échecs des programmes que nous analysions.  

Le Groupe de la Banque mondiale compte parmi ses principales qualités l’aptitude de combiner la profondeur des connaissances dans les principaux domaines du développement et la vaste portée de la recherche multidisciplinaire. Nous pouvons mobiliser dans nos propres rangs des experts appartenant à un large éventail de disciplines. De plus, grâce à nos capacités de rassemblement et à nos réseaux, nous pouvons mettre nos clients en communication avec un ensemble encore plus large d’experts internationaux œuvrant à l’extérieur de notre institution.

Quatrièmement, la science de la prestation est une discipline interactive et évolutive. Elle présente des caractéristiques différentes de ce qu’on a l’habitude d’observer dans des disciplines plus quantitatives et abstraites, et moins dépendantes du contexte.  

Comme les solutions de prestation changent au gré du contexte, les connaissances en cette matière évoluent constamment au fil du dialogue entre les praticiens et les parties prenantes. Les principes de la prestation naissent de la collaboration et de la communication, à mesure que les gens et les institutions s’emploient ensemble à régler les problèmes.

Les connaissances en matière de prestation comportent un aspect « social » que les formes classiques de connaissances scientifiques n’ont pas toujours présenté.

Voici un exemple de ce que cela signifie en pratique. Au cours des années 1980, les efforts déployés pour accroître les taux de survie des enfants dans les pays pauvres s’essoufflaient. Des millions d’enfants mouraient chaque année à cause de maladies qu’on aurait pu prévenir ou guérir à l’aide de technologies simples et peu coûteuses, y compris des vaccins. Or, on n’arrivait même plus à assurer la prestation de ces simples interventions.

Les organisations chefs de file — l’OMS et l’UNICEF en particulier — ont réalisé qu’un changement de stratégie radical s’imposait. Pour sortir de l’impasse, on a créé un groupe de travail constitué de praticiens expérimentés dont l’autorité a été reconnue par toutes les agences. Le groupe renfermait des gens comme Bill Foege, un de mes professeurs, qui avait assuré la bonne exécution de volets importants de la campagne historique de l’OMS pour l’éradication de la variole. Le nouveau groupe, appelé Task Force for Child Survival and Development, était essentiellement un atelier voué à la prestation de services. Beaucoup des réunions du groupe étaient des séances intensives de résolution de problèmes. Les participants ont recensé les goulots d’étranglement qui empêchaient les pays de progresser, et ils ont utilisé leur expérience collective pour trouver des solutions.

Le groupe de travail a changé l’histoire. En six ans à peine, de 1984 à 1990, la couverture vaccinale des enfants dans les pays en développement s’est incroyablement améliorée, passant selon certaines estimations de 20 à 80 %, soit le quadruple. Quel était donc le secret de cette réussite ? Les technologies requises étaient connues depuis longtemps, et il ne manquait qu’un cadre pour le partage des connaissances et la prise de décisions par les principaux intervenants. La clé résidait dans la recherche interactive de solutions et dans une action axée sur les résultats. Voilà le type de modèle dont nous avons besoin. 

La nature interactive des connaissances en matière de prestation signifie entre autres que la qualité de nos connaissances dépend du degré d’ouverture des débats. L’exclusion des parties prenantes nous prive de données essentielles. Si les collectivités locales ne sont pas en mesure de s’exprimer, notre vision des processus de prestation s’en trouvera déformée et tronquée. Dans leur travail de prestation de services, le Groupe de la Banque mondiale et les pays partenaires renforceront la participation des collectivités bénéficiaires à toutes les facettes de la conception, de la mise en œuvre, du suivi et de l’évaluation des programmes.

Permettez-moi maintenant de décrire les trois étapes pratiques qui permettront au Groupe de la Banque mondiale de renforcer sa prestation en collaboration avec les pays et d’établir en même temps les bases d’une future science de la prestation.

Premièrement, le Groupe de la Banque mondiale collaborera avec un groupe initial de trois pays constitué sur une base volontaire afin de créer des pôles nationaux de coordination des connaissances sur la prestation pour la promotion du développement. Ces entités veilleront à la coordination des ressources humaines et matérielles qui serviront à analyser les problèmes prioritaires de prestation des pays et à diffuser les enseignements. Les pays construiront leurs pôles de coordination en tenant compte de leurs priorités nationales. Dans la plupart des cas, ces pôles seront hébergés au sein d’institutions publiques ou privées existantes, mais certains d’entre eux pourront être entièrement « virtuels ».  Les pays qui en font la demande pourront obtenir de la Banque mondiale un financement de démarrage, de l’assistance technique et l’aide requise pour le partage et la diffusion des connaissances.  

J’ai le plaisir d’annoncer que le Ministre des finances d’Afrique du Sud, M. Pravin Gordhan, a confirmé l’intention de son pays de devenir le premier pays pilote. Lorsque je me suis rendu en Afrique du Sud, le mois dernier, j’ai constaté que le président Zuma, le ministre Gordhan et d’autres dirigeants voyaient clairement l’importance cruciale d’améliorer la prestation dans les principales infrastructures et les principaux secteurs sociaux. La prestation est la clé qui permettra à l’Afrique du Sud d’atteindre son objectif de prospérité pour tous, et les autorités sont déterminées à prendre les moyens qu’il faudra pour y arriver. Le Groupe de la Banque mondiale se réjouit à la perspective de collaborer avec l’Afrique du Sud alors qu’elle s’emploie à relever ce défi historique. Nous encourageons les autres pays intéressés à nous contacter. 

Deuxièmement, nous nous emploierons à recentrer le travail de suivi de la Banque mondiale de manière à mieux appuyer les efforts consacrés à l’amélioration de la prestation. En effet, les indicateurs de production ne suffisent pas pour déterminer si la prestation donne des résultats acceptables. Il s’agit de mesurer les résultats, c’est-à-dire d’établir non seulement le nombre de kilomètres de routes rurales construites, mais de vérifier également si ces routes contribuent à réduire la pauvreté ; de calculer non seulement le nombre d’enfants scolarisés, mais de mesurer également leurs progrès. Au cours des récentes années, la Banque mondiale s’est efforcée d’incorporer plus de mesures des résultats dans son travail de collecte de données sur les projets. Nous sommes déterminés à élargir cette approche. Nous investirons dans les outils et les stratégies nécessaires pour recueillir des données sur la prestation qui pourront éclairer les pays sur les mesures qu’ils doivent mettre en œuvre pour que la prestation des services donne de meilleurs résultats.

Troisièmement, nous utiliserons des approches et des outils innovants pour assimiler les connaissances tacites des maîtres-praticiens et transmettre les aptitudes en matière de prestation. Nous utiliserons à cette fin un éventail de stratégies : trois approches d’étude de cas ;  le « mentorat clinique » ; un engagement à apprendre des échecs.

Une méthode d’étude de cas utilisée dans les écoles de commerce, de génie et de sciences de la santé fait usage d’un outil reconnu pour aider les praticiens à maîtriser des systèmes complexes. Cette méthode utilise un modèle narratif qui évite de réduire les situations complexes en schémas simplistes. À Harvard, nous avons constaté que la méthode d’étude de cas permet d’examiner d’une manière extrêmement efficace comment des personnes comme, par exemple, celles qui doivent prendre des décisions sur des questions de santé à portée mondiale, trouvent leur chemin dans des systèmes complexes. Le Groupe de la Banque mondiale établira une base d’études de cas de prestation et l’utilisera pour la formation des agents de la Banque mondiale et des praticiens des pays qui souhaitent en tirer profit. Nous inviterons nos partenaires du monde entier à contribuer à alimenter la base qui, nous l’espérons, grandira rapidement.

Nous mettrons également sur pied un programme de mentorat ayant pour but de former la prochaine génération de maîtres-praticiens au sein du Groupe de la Banque mondiale. Ce programme permettra à de jeunes professionnels prometteurs de faire équipe avec des praticiens expérimentés qui leur transmettront leur savoir-faire en collaborant avec eux à régler des problèmes concrets soumis par de vrais clients.

Une troisième de ces approches me tient particulièrement à cœur.

Historiquement, les organismes de développement se sont montrés réticents à reconnaître leurs échecs, et encore plus à les analyser publiquement. Pourtant, c’est exactement ce que nous nous proposons de faire dans le Groupe de la Banque mondiale.

On peut tirer des enseignements utiles des politiques et des projets qui échouent. Pourtant, les institutions hésitent souvent à s’étendre sur ces cas pour en tirer des leçons. Or, comment pouvons-nous éviter de répéter les erreurs du passé si nous refusons d’en parler ouvertement, de déterminer les causes des échecs et de partager nos conclusions pour éviter à d’autres de tomber dans les mêmes pièges ?

Je souhaite que le Groupe de la Banque mondiale donne l’exemple à la communauté du développement. Nous nous appuierons ici encore sur des précédents prometteurs. Beaucoup de membres du personnel de la Banque mondiale ont déjà eu l’occasion de participer à des débats appelés « Failfairs », ou « foires aux échecs », qui cherchent à déterminer pourquoi certains projets particuliers n’ont pas donné les résultats escomptés. Je souhaite élargir ces activités, les rendre plus systématiques, et en diffuser les résultats.

Je compte assumer personnellement la présidence de ces ateliers dont le premier est prévu pour le début de décembre. Ces réunions n’auront pas pour objet de chercher des coupables ; elles permettront plutôt à l’ensemble des participants de déterminer ensemble les raisons pour lesquelles de bonnes intentions se traduisent parfois en résultats insatisfaisants. Nous ouvrirons plus tard ces exercices à la participation de représentants des collectivités touchées et des critiques de l’extérieur, et nous en publieront les comptes-rendus et les conclusions.

En terminant, je souhaite revenir au thème qui se trouve au cœur de l’action de la Banque mondiale : nos rapports avec les pays et avec les pauvres. Je pense que notre collaboration à la création de la science de la prestation contribuera à faire évoluer notre relation d’une manière fondamentale.

J’ai déjà parlé de la nature collaborative et interactive de l’apprentissage de la prestation. La Banque mondiale et ses clients s’emploient depuis un certain temps déjà à faire évoluer leurs rapports classiques entre prêteur et emprunteurs afin d’en faire un véritable partenariat dans l’action et dans l’apprentissage, en joignant leurs efforts pour la réalisation d’actions fondées sur des faits et poursuivant des objectifs communs.

La science de la prestation constitue un catalyseur qui permettra d’accélérer cette mutation. Le Groupe de la Banque mondiale ne limitera plus son action à l’aide financière et à la diffusion des connaissances, mais deviendra une organisation capable d’innover, de créer et d’apprendre en collaborant avec ses clients.

La Banque mondiale vient également en aide à ses partenaires en faisant quelque chose qu’aucun d’entre eux ne peut faire seul : créer des biens publics mondiaux liés au savoir qui servent à appuyer les processus d’apprentissage aux échelons mondial, régional, national et infranational.

J’ai eu l’occasion de parler de la science de la prestation avec des responsables politiques partout dans le monde. Ils se sont souvent montrés soulagés d’apprendre que les partenaires internationaux commençaient enfin à s’intéresser à la question. Les pays sont aux prises avec ce type d’enjeux depuis des années, et ils en connaissent l’importance.

Beaucoup de dirigeants du secteur public, du secteur privé et de la société civile se projettent au-delà de la période d’incertitude actuelle et restent déterminées à poursuivre des objectifs ambitieux de réduction de la pauvreté et de prospérité. Ils ont raison de maintenir leurs objectifs, et les pays voient juste lorsqu’ils considèrent que la prestation fera souvent la différence entre la stagnation et la croissance.

Nous ouvrirons ensemble un nouveau chapitre du développement : une ère marquée par l’amélioration continue de notre aptitude à respecter nos engagements à l’égard des populations, et en particulier des plus pauvres d’entre elles.

Merci beaucoup.