TRIBUNE

Le moment est venu de soutenir la Tunisie... et de mettre l'accent sur l'économie !

06 avril 2015


Hafez Ghanem, vice-président de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord HuffPost Maghreb

J’étais en Tunisie le 18 mars et j’ai vécu avec le peuple tunisien l’attaque terroriste choquante qui s’est déroulée au musée du Bardo. Ce fut un jour tragique pour la Tunisie, pour la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) ainsi que pour le monde entier. Cette attaque est un nouveau témoignage de la violence qui, non seulement entrave la croissance de la région, mais aussi menace la prospérité et la stabilité mondiales. Les conflits entraînent la stagnation économique et l’exclusion sociale qui, à leur tour, engendrent de nouveaux actes de violence. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons tous nous unir pour soutenir la Tunisie et lui permettre de rompre ce cercle vicieux.  

Les Tunisiens ont prouvé leur détermination et leur courage politique en érigeant une société plus démocratique et solidaire. Berceau du Printemps arabe, la Tunisie a réussi à tracer un chemin fondé sur le consensus et le compromis. Elle a ainsi poursuivi une transition remarquable, qui s’est cristallisée autour de l’adoption d’une constitution historique puis autour d’élections présidentielles et parlementaires libres et équitables à la fin de 2014.  

Depuis 2010, l’économie tourne au ralenti et la situation s’est même dégradée, parallèlement à la situation sociale. L’économie tunisienne est marquée par une croissance anémique, des déficits budgétaires importants, de faibles investissements et un chômage des jeunes de plus en plus élevé. En 2014, le taux de croissance est demeuré à 2,3 % tandis que les déficits budgétaires et de compte courant, qui se creusent depuis 2010, ont respectivement atteint -6,4 % et -7,9 % du PIB. Compte tenu de la faible reprise de la croissance en 2015, ces écarts budgétaires compromettent la stabilité macroéconomique, et le scénario à moyen terme reste incertain étant donné la fragilité de la situation sécuritaire et ses répercussions négatives sur la confiance des investisseurs.

TABLEAU : TUNISIE/INDICATEURS ÉCONOMIQUES, 2010–14

 

2010

2011

2012

2013

2014e

Croissance du PIB réel (en %)

2.6

-1.9

3.7

2.3

2.4

Indice des prix
à la consommation (IPC)
(moyenne sur la période, en %)

4.4

3.5

5.6

6.1

5.6

Compte courant
(% du PIB)

-4.8

-7.4

-8.2

-8.3

-7.9

Solde de l’administration
centrale (% du PIB)

-0.6

-3.5

-5.7

-6.2

-6.4

Réserves officielles brutes
(mois d’importation
de l’exercice suivant)

4.4

3.4

3.9

3.4

3.4

   Source : autorités tunisiennes ; estimations des services du FMI

Le chômage reste la principale source de préoccupation, en particulier le chômage des jeunes qui n’a cessé d’augmenter pour passer de 28,3 % à 31,2 % entre 2008 et 2013. Si le secteur privé formel ne s’est pas développé suffisamment rapidement pour pouvoir absorber le grand nombre de jeunes gens instruits arrivant sur le marché du travail, l’emploi informel a fait un bond.

Le secteur informel, qui se caractérise par l’absence de garanties et de réglementations, est un environnement particulièrement défavorable, surtout pour les femmes. La proportion de la population active composée de femmes est inférieure  à 25 % en Tunisie. Parallèlement à l’élargissement du secteur informel, le pays assiste à une augmentation de la pauvreté qui se caractérise par de fortes disparités régionales, puisque les taux de pauvreté vont de 8-9 % dans la région du Centre-Est et du Grand Tunis à 26 % et 32 % respectivement dans les régions du Nord-Ouest et du Centre-Ouest. 

Pourcentage de jeunes non scolarisés, ni employés, ni en formation (NEET) par région

 

Graph

Graph

L’ampleur des taux de chômage des diplômés universitaires est frappante, et témoigne de l’inadéquation croissante entre les qualifications et les besoins des employeurs. Chaque année, seulement 35 000 nouveaux emplois sont créés lorsque que plus de 60 000 diplômés arrivent sur le marché du travail.  Le nombre de jeunes (âgés de 15 à 29 ans) qui ne sont plus scolarisés mais qui ne parviennent pas à trouver d’emploi est tout aussi préoccupant. Comme l’illustre le graphe ci-dessus, la proportion de jeunes qui ne sont ni employés, ni scolarisés, ni en formation, est élevée dans l’ensemble du pays, mais tout particulièrement dans les zones rurales où elle monte jusqu’à 63 % pour la population féminine.

Cette situation est non seulement un gaspillage de précieuses ressources humaines, mais constitue aussi un risque majeur pour l’avenir de la Tunisie. Une génération entière de jeunes, éprouvant un sentiment d’impuissance et privée de toute contribution économique réelle à l’avenir du pays, se sentira de plus en plus coupée de la société ; certains pourraient être tentés par des idéologies extrémistes.

L’attaque du musée du Bardo, par son impact probablement dévastateur sur le tourisme, devrait compliquer encore la relance de la croissance économique et la création de nouvelles opportunités. Le secteur du tourisme contribue pour plus de 12 % au PIB de la Tunisie, il emploie un Tunisien sur dix et contribue aux conditions de vie de près d’un Tunisien sur cinq. Or, depuis 2011, la Tunisie souffre d’une baisse considérable du nombre de touristes, qui est tombé à 6 millions en 2014, soit une diminution de 3 % par rapport à 2013 et de12 % par rapport à 2010.

Alors que certains signes de reprise avaient été observés au début de 2015 (les revenus tirés du tourisme avaient augmenté de 24 % par rapport à 2010), l’attaque terroriste risque en effet de compromettre la saison touristique. Le 19 mars, la bourse locale a chuté de 2,5 %, et les voyagistes et les compagnies de croisière ont commencé à annuler les voyages et les escales en Tunisie. La campagne internationale intitulée «  J’irai en Tunisie » est certes encourageante mais cela suffira-t-il à atténuer les répercussions économiques ?

Le moment est venu de soutenir la Tunisie et de l’aider à reconstruire son économie pour créer davantage et de meilleures opportunités pour les Tunisiens. Il est essentiel de renforcer l’économie pour permettre à la population de sortir de la pauvreté, ouvrir un nouveau front contre l’extrémisme et, en fin de compte, lutter contre le terrorisme. Le musée  du Bardo a rouvert ses portes, et des millions de personnes continuent de considérer la Tunisie comme un espace d’ouverture et de tolérance dans le monde arabe. Le moment est venu de porter une attention particulière aux réformes économiques et sociales qui favoriseront une croissance inclusive.

La communauté internationale s’est engagée, à diverses reprises, à pleinement soutenir le gouvernement et le peuple tunisiens. Il lui faut maintenant tenir ses promesses afin de promouvoir le développement économique et social et veiller à ce que la transition politique s’accompagne d’une véritable transition économique menant à une prospérité partagée.




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