TRIBUNE

Mettre un prix sur les violences faites aux femmes et aux filles

World Bank Group Managing Director Caroline Anstey

This piece first appeared on BBC Viewpoint

07 mars 2013

En Éthiopie, 81 % des femmes pensent qu’un mari a un tas de raisons de battre sa femme. En Guinée, 60 % des femmes trouvent raisonnables d’être battues par leur époux si elles lui refusent un rapport sexuel.

Ces chiffres ne sont ni anodins ni nouveaux : la violence contre les femmes est endémique sur notre planète, indépendamment du niveau de richesse des sociétés.

En plus des dégâts physiques et émotionnels qu’elle provoque chez les femmes et les filles concernées, cette violence déstabilise et déshumanise familles et communautés.

Selon un engrenage fatal qui débute dès lors qu’un coup est porté à une femme ou une enfant, cette violence a aussi un coût économique pour les pays et leur société.

Mais quel est le prix véritable des violences faites aux femmes, dès leur plus jeune âge ? Personne n’en sait rien, faute de données et de méthodes pour estimer la prévalence et les conséquences de ce phénomène dans les pays en développement — et même dans les pays développés.

Le moment est venu d’établir que cette forme de violence touche non seulement aux droits humains et à la santé publique mais qu’elle compromet aussi l’économie et le développement, en ralentissant la croissance et en sapant les efforts de réduction de la pauvreté.

C’est pourquoi, comme d’autres institutions, la Banque mondiale investit dans des travaux qui visent à mesurer le coût réel de la violence en tenant compte de toutes ses dimensions : la douleur et les souffrances qu’elle génère mais aussi le fardeau qu’elle fait peser sur les systèmes de santé et d’autres services publics, la charge pour la justice, les pertes en salaires et en productivité ou encore ses répercussions sur les prochaines générations.

La tâche n’est pas simple, mais nous avons déjà quelques résultats. Une étude réalisée en Australie voici dix ans estimait le coût annuel des violences domestiques à 8,4 milliards de dollars. Un autre travail, britannique, parvenait au chiffre de 42 milliards. Les deux prenaient en compte les conséquences plus larges de la douleur et des souffrances infligées aux enfants.

Au Chili, la perte de capacités productives des femmes a été estimée à 1,7 milliard de dollars par an, contre 34 millions au Nicaragua. Les dépenses médicales directes ajoutées aux pertes de productivité représentaient entre 1,6 et 2 % du PIB par an — soit environ le niveau moyen des dépenses publiques annuelles d’enseignement primaire dans un échantillon de pays en développement).

Au Viet Nam, une étude récente d’ONU Femmes s’est intéressée non seulement aux pertes de revenu chez les femmes et à ce que la violence leur coûte (soins médicaux, démarches auprès de la police, aide juridique, entretiens de conseil et soutien judiciaire) mais aussi aux frais scolaires perdus pour les enfants qui ratent l’école parce que leurs mères subissent des violences. Elle conclut que l’ensemble de ces aspects représente pratiquement 1,4 % du PIB du pays.

Tous ces chiffres sont sans doute en deçà de la réalité. Bon nombre de femmes ne signalent pas les violences subies et de nombreuses études ne recensent pas — ou ne sont pas en mesure de recenser — les coûts à long terme et les répercussions sur les générations suivantes.

Ces effets peuvent en effet être insidieux. Les données montrent qu’un enfant ayant été témoin de violences conjugales a tendance à reproduire ce comportement à l’âge adulte. Les garçons qui ont assisté à des scènes violentes dans leur enfance ont deux à trois fois plus de chances que les autres de devenir des hommes violents. Dans la même situation, les filles auront plus de risques d’être victimes de violences une fois adultes.

Une recherche médicale conduite dans des pays développés a par ailleurs établi un lien entre l’exposition à la violence pendant l’enfance et les problèmes de santé à l’âge adulte. Aux États-Unis, les enfants issus d’un foyer violent ont deux à trois fois plus de risques de développer un cancer, d’avoir une attaque cérébrale ou de souffrir de pathologies cardiaques et cinq à dix fois plus de risques de devenir alcooliques.

On voit par là qu’il ne suffit pas de connaître le coût de la violence aujourd’hui. Nous devons aussi penser aux coûts à venir pour les systèmes de santé.

Peut-on briser ce cercle vicieux ? Comme il n’existe pas de solution unique pour stopper la violence contre les femmes et les filles, il faut agir sur de multiples fronts. Nous devons nous doter de lois plus sensibles aux besoins des femmes. Nous devons organiser des services d’aide aux victimes réactifs et intégrés : avec lignes téléphoniques et hébergements d’urgence, soutien psychologique, programmes d’aide à l’émancipation économique et services de prise en charge des enfants. Nous devons mener des campagnes d’éducation et de sensibilisation pour faire évoluer les mentalités : le monde a encore trop tendance à considérer cette violence acceptable ou à tolérer qu’elle s’exerce à huis clos.

Tout cela exige une concertation. Mais le coût de ces initiatives est négligeable par rapport au coût de l’inaction.

Dans un monde idéal, nous ne devrions pas avoir à donner un prix aux violences domestiques pour pouvoir y mettre fin. Elles s’arrêteraient simplement parce que c’est mal. Dans notre monde imparfait, c’est probablement sans doute ce prix qui persuadera finalement les décideurs, les communautés et les sociétés à prendre les violences domestiques au sérieux.

Nous devons commencer à discuter de ce prix maintenant. Un effort concerté pour déterminer le coût des violences faites aux femmes et aux filles pourrait nous aider à réaliser que nous tous — contribuables, entreprises et pouvoirs publics — nous y sommes de notre poche à chaque coup de poing, chaque coup de pied, chaque viol... Il ne s’agit pas juste de violences domestiques, mais bien de violences nationales. Et, d’une certaine façon, nous en sommes tous victimes.