ARTICLE 21 mai 2019

À Madagascar, les transferts monétaires apportent plus que de l’argent…

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Photo: Diana Styvanley, World Bank


LES POINTS MARQUANTS

  • Depuis 2015, 39 000 ménages des régions les plus vulnérables de Madagascar reçoivent une bourse familiale bimestrielle du programme Vatsin’Ankohonana
  • Ces transferts monétaires sont conditionnels, les parents devant envoyer leurs enfants à l’école pour les percevoir
  • Couplé à diverses activités sur l’hygiène, la nutrition et le développement cognitif des enfants, le programme cherche à investir dans le capital humain de Madagascar

ANTANANARIVO, 20 mai 2019― Elle porte le même t-shirt mauve que la plupart des mamans de son village, sur lequel on peut lire Vatsin’Ankohonana. Un emblème de leur solidarité, presque une armure contre les aléas de la vie pour Sonia Erisy. Ses deux enfants sur les genoux, cette jeune maman de 28 ans revient sur le coup dur qui lui est tombé dessus il y a quelques années.  « Mon compagnon venait de me quitter, me laissant seule avec mes deux garçons. À l’époque, je n’avais rien. Ni travail, ni sources de revenus régulières, ni terrains pour cultiver ». Se souvient-elle. « Quand vous êtes dans un tel état de désespoir, vous pensez souvent aux pires des solutions, surtout quand vous avez deux bouches innocentes à nourrir. Mais, Vatsin’Ankohonana est arrivé à point nommé et nous a sauvés, moi et mes deux garçons. »

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Sans source de revenu stable après avoir été quittée par son mari avec deux enfants en bas âge à nourrir, Sonia Erisy n’aurait eu du mal à s’en sortir sans la bourse familiale qu’elle perçoit tous les deux mois. Photo: Diana Styvanley, Banque mondiale

Une incitation à scolariser les enfants

Sonia Erisy fait partie des 39 000 ménages qui bénéficient du Vatsin’Ankohonana (bourse familiale en malgache), un programme de transferts monétaires conditionnels destiné à favoriser le développement humain. Financé par la Banque mondiale depuis 2015 et mis en place dans les cinq régions les plus vulnérables de Madagascar (Atsimo Andrefana, Atsinanana, Haute Matsiatra, Vakinankaratra et Vatovavy Fitovinany), il verse tous les deux mois 30 000 ariarys (10 dollars) aux parents, sous réserve qu’ils envoient leurs enfants à l’école. Les ménages percevant 10 000 ariarys (3 dollars) de plus par nombre d’enfants allant à l’école, pour soutenir les frais d’éducation. Sonia Erisy, reçoit ainsi 50 000 ariarys (16 dollars). Une entrée régulière qui lui a notamment permis d’envoyer ses fils à l’école. « Je me suis dépêchée de m’occuper des actes de naissance de mes garçons pour qu’ils puissent être admis à l’école. Olivio, mon aîné, a 6 ans, il est maintenant en classe de T1 et Olivier, qui a 4 ans, est en préscolaire. Je ne sais ni lire ni écrire, mais je suis tellement heureuse quand Olivio me raconte et me montre ce qu’il a appris à l’école. Je veux tellement qu’ils réussissent et qu’ils aient une meilleure vie que moi. »

De nombreux autres parents partagent cette motivation, bien visible dans les résultats de l’évaluation à mi-parcours du programme, qui révèlent une nette augmentation des dépenses liées à la scolarisation chez les ménages bénéficiaires de la bourse familiale. Complété par l’allocation bimestrielle de l’Unicef, Ndao Hianatra (allons étudier en malgache), de 20 000 ariarys (6 dollars) pour chaque enfant qui poursuit ses études au niveau secondaire, le programme a permis d’augmenter le nombre d’inscriptions au primaire et au secondaire.

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Le versement de la bourse familiale est conditionnelle, les parents devant envoyer leurs enfants à l’école pour la percevoir. Photo: Diana Styvanley, Banque mondiale

« Je suis veuve. Dans ma localité, les femmes n’héritent pas de terrains. Que puis-je laisser à mes enfants sinon une éducation ? », confie Aline Ravaomanantsoa, mère de six enfants dont quatre sont encore à l’école et qui est heureuse de pouvoir envoyer sa fille au collège. « Avec le fonds que je perçois, j’ai même pu envoyer ma fille au collège catholique. C’est un luxe que je n’aurais jamais cru possible avec ma situation financière. »

Souder les mamans et mutualiser les bienfaits

Les effets positifs du programme Vatsin’Ankohonana s’étendent au-delà de l’augmentation du taux de scolarisation. Ce coup de pouce financier permet aussi aux ménages d’augmenter le nombre et la qualité de leurs repas. Selon les résultats de l’évaluation à mi-parcours du programme, la période d’insécurité alimentaire des foyers a en moyenne diminué de 18 jours par an. « Mon mari et moi cultivons du riz et je tisse aussi des nattes et des chapeaux la nuit pour joindre les deux bouts. Quand la récolte est mauvaise ou en période de soudure, il nous arrivait de ne pas manger à midi et très peu le soir », raconte Dalia Marie, mère de six enfants. « Maintenant, nous prenons trois repas par jour et j’ai remarqué que mes enfants tombent rarement malades, ils ne sont plus affamés. »

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Atelier cuisine dans un « espace de bien-être ». Au-delà des transferts monétaires, le programme déploie de nombreuses activités pour transmettre de bonnes habitudes d’hygiène et nutritionnelles aux mamans. Photo: Diana Styvanley, Banque mondiale

Parallèlement aux bourses familiales, le programme déploie toutes sortes d’activités complémentaires auprès des ménages sur les bienfaits des bonnes pratiques familiales pour le développement de la petite enfance. Ces séances mensuelles avec les mamans sont animées par les mères leaders, elles-mêmes bénéficiaires du programme, élues et formées pour l’exercice. C’est dans ce qu’elles appellent affectueusement « Sehatra Mahasoa » (espace qui fait du bien en malgache), qu’une vingtaine de femmes se réunissent, souvent avec le même t-shirt mauve emblématique, pour partager conseils et astuces, tout en faisant le suivi de leur épargne collective. C’est souvent dans ces espaces de bien-être que les mamans apprennent par exemple, à préparer des plats équilibrés pour leurs bébés et enfants avec des ingrédients locaux. « Je ne rate jamais une réunion même si je suis très occupée », souligne Samia Randrianarison, mère de 5 enfants dont Baonesy, sa petite dernière de tout juste six mois. « Regardez comme ma fille est en pleine santé, c’est grâce aux conseils et aux petites formations que je reçois ici. »

« Ces espaces de bien-être sont non seulement un lieu d’échanges et d’apprentissage pour les femmes bénéficiaires, mais ils ont aussi créé et solidifié un lien de solidarité entre ces femmes, notamment grâce à la mise en place de l’épargne collective. Chaque femme peut puiser dans cette réserve pour financer ses propres projets ou, faire face à l’imprévu, en cas de maladie et d’autres besoins urgents », explique Verosoa Razafimiarantsoa, directeur régional du Fonds d’intervention pour le développement dans la région du Vatovavy Fitovinany, agence de mise en œuvre du Vatsin’ Ankohonana. « Ces espaces de bien-être ont clairement contribué à l’épanouissement des femmes et leur a donné plus d’autonomie ».

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En dehors des séances qu’elles animent mensuellement, les mères leaders effectuent des visites régulières au domicile des femmes bénéficiaires du projet Vatsin’Ankohonana. Photo: Diana Styvanley, Banque mondiale

Mère leader d’un groupe de femmes de son quartier, Mélanie Gaston alterne animation des séances mensuelles avec des visites régulières au domicile des femmes bénéficiaires du projet. Une routine effectuée par toutes les mères leaders « pour mieux les convaincre et les accompagner à adopter des habitudes d’hygiène, pour voir comment elles préparent les repas pour leur famille, ou pour s’enquérir de la santé de chacun et les encourager à consulter auprès des centres de santé… »

Accueillir et stimuler les enfants

Au fil du temps, ces espaces de bien-être sont devenus de véritables univers dédiés aux mamans et à leurs enfants, organisés et équipés pour favoriser une bonne interaction et leur développement.

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Véritables univers dédiés aux mamans et à l’épanouissement de leurs enfants, les espaces de bien-être comprennent toutes sortes d’activités ludiques et pédagogiques pour stimuler le développement cognitif des petits. Photo: Diana Styvanley, Banque mondiale

Pendant que les mamans se réunissent, les enfants sont pris en charge, chantent, jouent, dansent, font des devinettes et toutes sortes d’activités ludiques. « Cette activité est très importante pour stimuler le développement physique, cognitif et socio-affectif des enfants », explique Julia Rachel Ravelosoa, économiste principale en protection sociale à la Banque mondiale. « En effet, ces activités de stimulation influeront sur la scolarité et la santé de ces enfants et plus tard sur leur productivité. Depuis la mise en œuvre de ces activités, on constate une plus grande interaction des parents avec leurs progénitures et une amélioration du développement cognitif de ces jeunes enfants. »

Le Vatsin’Ankohonana, financé par l'Association internationale de développement (IDA), fait partie des programmes de filets sociaux de sécurité mis en place par le gouvernement de Madagascar dans le cadre de la politique nationale de protection sociale. Il est financé par la Banque mondiale à hauteur de 11,5 millions de dollars et l’UNICEF à hauteur de 1,2 millions de dollars.



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