ARTICLE 02 octobre 2017

Cacao : le pari gagnant de l’excellence

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Safiata a investi dans un hangar construit en dur pour abriter les nouvelles caisses et une aire de séchage.

Sarah Custer-Lalanne/Banque mondiale


LES POINTS MARQUANTS

  • Dans la vallée du Sambirano, au nord-ouest de Madagascar, la filière du cacao a le potentiel de booster la croissance économique et les revenus des producteurs.
  • Depuis 2015, un projet financé par la Banque mondiale tente de dynamiser le secteur et d’augmenter la valeur des exportations de cacao de 20 à 35 millions de dollars.
  • Un pari qui porte déjà ses fruits chez de nombreux cultivateurs comme Safiata.

ANTANANARIVO, LE 2 OCTOBRE 2017- Safiata feuillette fièrement un registre dans lequel elle consigne dans le détail toutes les informations relatives à son entreprise, florissante. Vivant dans la vallée du Sambirano, au cœur de l’industrie cacaoyère de Madagascar, au nord-ouest de l’île, elle a pratiquement toujours travaillé dans cette filière. Mais depuis un an, son activité a décollé grâce au projet de pôles intégrés de croissance destiné à dynamiser l’industrie agroalimentaire et le tourisme dans trois régions de la Grande Île.

Safiata transforme le cacao : elle achète des cabosses fraîches auprès de cultivateurs et de collecteurs, fait fermenter et sécher les fèves puis les revend à des exportateurs et des chocolatiers. Comme d’autres participants au projet, elle a été formée pour améliorer ses techniques de transformation et acquérir des compétences en gestion. Elle a également reçu des caisses de bois neuves pour la fermentation, qu’elle devra rembourser dans un délai donné. De son côté, elle a investi dans un hangar construit en dur pour abriter les nouvelles caisses et une aire de séchage. C’est là qu’elle nous montre ses registres.

Avant le projet, Safiata produisait un cacao de « qualité standard ». Aujourd’hui, elle est réputée pour ses fèves de qualité supérieure et s’est taillé une solide réputation parmi les acheteurs et les cultivateurs. Le cacao de qualité supérieure est recherché pour son goût et sa texture, qui dépendent du type de fèves utilisées, de la rigueur du tri mais aussi du processus de fermentation et de séchage. Avant, Safiata devait se démener pour écouler ses fèves auprès d’une multitude de petits acheteurs. Contrainte d’accepter des prix trop bas, elle travaillait parfois à perte. Aujourd’hui, le montant que lui offrent des exportateurs de renommée internationale est plus prévisible et supérieur d’au moins 50 % à celui du cacao standard. Alors qu’elle produisait auparavant 10 tonnes de fèves de qualité standard par an, elle a transformé cette année 16,4 tonnes de cacao supérieur. Ses revenus ont augmenté du simple fait de cette montée en puissance mais également parce qu’elle a pu réaliser une marge supérieure grâce à sa montée en gamme.

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Safiata, posant ici avec son équipe, a pratiquement toujours travaillé dans cette filière. Mais depuis un an, son activité a décollé grâce au projet de pôles intégrés de croissance. Photo: Sarah Custer-Lalanne/Banque mondiale

 

Safiata est aujourd’hui aussi appréciée en amont de la chaîne et de plus en plus de producteurs veulent travailler avec elle. Elle commerce désormais avec 157 cultivateurs contre 103 auparavant, et ce nombre ne cesse d’augmenter. Le projet a également permis aux collecteurs de se former à certaines pratiques pour améliorer la qualité. Il les a aussi sensibilisés à l’importance du tri. Toute la chaîne de valeur a bénéficié de ces améliorations et les collecteurs ont vu leurs marges augmenter. Ils revendent aussi plus cher les fèves fraîches, notamment à Safiata. Un prix qui se justifie puisqu’elles contenaient auparavant près de 10 % de débris contre seulement 0,1 % aujourd’hui. Pour elle, l’effort collectif pour améliorer la qualité ne fait que des gagnants.

En plus de lui garantir des prix plus élevés, le fait de passer à un cacao de première qualité lui permet de réduire les pertes post-récolte. Comme la période de fermentation et de séchage du cacao de qualité standard dure deux fois moins longtemps que pour le cacao supérieur, il ne peut pas se conserver très longtemps. Entre 2014 et 2016, Safiata a ainsi perdu au moins 180 kilos de cacao transformé, faute de pouvoir trouver à temps un acheteur. Les fèves avaient moisi et étaient bonnes à jeter. Un manque à gagner d’environ 200 dollars pour elle, une somme importante quand on sait que le PIB par habitant du pays est de seulement 400 dollars. Grâce au nouveau procédé de transformation, elle peut stocker les fèves pendant six mois. Elle n’a subi aucune perte depuis qu’elle participe au projet. Par ailleurs, la saison des pluies marque généralement une baisse de la demande du côté des exportateurs de cacao et, comme les transformateurs ont du mal à trouver des acheteurs, ils doivent souvent brader les prix. Une réalité qui ne concerne plus Safiata. Comme elle parvient à épargner de l’argent et à stocker ses fèves pendant la basse saison, elle peut se permettre d’attendre l’acheteur qui lui proposera un tarif correct.

La filière du cacao a le potentiel de favoriser une croissance économique sans exclus dans la vallée du Sambirano, et d’améliorer ainsi les moyens de subsistance des habitants à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Financé par la Banque mondiale, le projet entend augmenter la valeur des exportations de cacao de 20 à 35 millions de dollars et accroître dans le même temps les revenus des bénéficiaires d’au moins 25 %. Une dizaine de conseillers travaillent avec les producteurs et les transformateurs pour améliorer le traitement des récoltes. À ce jour, les bénéficiaires ont vu leurs revenus nets moyens augmenter de 47 %, bien au-delà des objectifs prévus. Le projet intervient également au niveau institutionnel : il a soutenu la création du Conseil national du cacao, l’introduction de normes de contrôle de qualité dans toute la filière et l’adhésion de Madagascar à l’Organisation internationale du cacao.

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« Je souhaiterais que les autres aient une vision à plus long terme. Je voudrais que Madagascar soit réputée pour l’excellence de son cacao », explique Safiata, qui travaille dans la filière cacao. Photo: Sarah Custer-Lalanne/Banque mondiale

 

Le projet lui ayant permis de nouer de nouveaux contacts, Safiata vient de diversifier ses activités. Elle opère désormais aussi comme intermédiaire, achetant des cabosses fraîches pour de nombreux petits producteurs qu’elle revend à de gros acheteurs qui assureront eux-mêmes la transformation.

Malheureusement, du fait d’une offre mondiale abondante, les cours internationaux du cacao sont tombés à leur niveau le plus bas depuis quatre ans et ne devraient pas rebondir à court terme. Pour préserver les progrès obtenus récemment, il faut impérativement minimiser les effets de cette volatilité des prix sur les acteurs de la filière. Dans ce contexte, les transformateurs comme Safiata, ont raison de miser sur la qualité et de diversifier leurs sources de revenu. Cela les protège en cas de fluctuations brutales. Le projet aide aussi les agriculteurs à pratiquer des cultures intercalaires, comme la vanille, les piments ou d’autres produits, afin de stabiliser leurs revenus.

À Madagascar, la filière cacao a aussi une autre particularité. Tandis que, dans certains pays, la production se fait parfois au détriment de la forêt, les agriculteurs de la vallée du Sambirano pratiquent l’agroforesterie, associant les cacaoyers à des variétés forestières et des arbres fruitiers. Les conseillers insistent sur les retombées positives de cette pratique d’un point de vue économique et environnemental : non seulement des arbres plus gros fournissent une ombre qui améliore le rendement des cacaoyers, mais ils assurent souvent un revenu supplémentaire, à l’instar du faux poivrier qui produit des baies roses. Ce qui explique que les systèmes de production respectueux de l’environnement continuent de s’imposer.

Safiata affirme que se vie a changé grâce au projet : elle peut mettre de l’argent de côté et traverser la basse saison sans devoir sacrifier son niveau de vie. Elle regrette de ne pas avoir pu financer les études supérieures de sa fille aînée mais elle s’enorgueillit d’avoir deux enfants à l’université, se réjouissant qu’ils puissent ainsi choisir leur voie. Devant sa maison, elle nous explique qu’elle va bientôt remplacer la tôle ondulée par des briques. Puis, ouvrant une pièce adjacente où quelques sacs de fèves de cacao sont stockés, elle évoque son projet de construction d’un hangar digne de ce nom, afin d’y entreposer le cacao prêt à être vendu.

A-t-elle des projets d’avenir ? « J’aimerais bien créer une association de transformateurs de cacao », explique-t-elle. « Le problème, c’est que beaucoup de transformateurs ou même d’exportateurs se contentent d’un produit bas de gamme et bon marché, qui a des délais de traitement plus courts. Je souhaiterais que les autres aient une vision à plus long terme. Je voudrais que Madagascar soit réputée pour l’excellence de son cacao. Mais cet objectif-là ne peut se réaliser qui si chacun de nous met un point d’honneur à produire un cacao de qualité. »



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