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Réponse aux catastrophes : les filets sociaux changent la donne en Afrique australe

10 janvier 2017


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LES POINTS MARQUANTS
  • Une sécheresse inédite depuis 35 ans frappe l’Afrique australe et menace la sécurité alimentaire de 32 millions d’habitants.
  • La pauvreté devrait s’aggraver, mettant en péril les progrès de développement chèrement acquis dans la région ces dernières décennies.
  • Les transferts monétaires se sont imposés comme l’un des moyens les plus efficaces pour aider les populations touchées à rebondir.

Par Andrea Vermehren, spécialiste principale de la protection sociale au sein de la Région Afrique

 

AMBOVOMBE, 17 décembre 2016 – Il pleut enfin ! Le soulagement est perceptible dans le public lorsque le président malgache Hery Rajaonarimampianina, en déplacement à Ambovombe, une petite bourgade au sud de Madagascar, s’avance sur le podium.

Ce dernier n’est pas venu célébrer l’arrivée de la pluie. Il est là pour assister au premier versement effectué dans le cadre d’un nouveau programme de transferts monétaires. Financé par la Banque mondiale et l’UNICEF, ce dispositif vise à lutter contre l’insécurité alimentaire et la malnutrition généralisées consécutives à une sécheresse qui dure depuis deux ans et déstabilise une grande partie de l’Afrique australe, de Madagascar à l’Angola et de l’Éthiopie à l’Afrique du Sud.

L’Afrique australe connaît sa pire sécheresse (a) depuis 35 ans. Entre juin 2016 et mars 2017, 32 millions d’individus vont se retrouver en situation d’insécurité alimentaire (a). Les conséquences humanitaires ne se limitent pas à la sécurité alimentaire, plusieurs rapports constatant une hausse de la malnutrition, des difficultés d’accès à l’eau, une augmentation du décrochage scolaire, une recrudescence de l’incidence des maladies transmissibles et un exode rural accru.

Sans compter que les prix des denrées flambent, attisés par la pénurie de céréales provoquée par de mauvaises récoltes. La pauvreté devrait s’aggraver, mettant en péril les progrès de développement chèrement acquis dans la région ces dernières décennies. Les pays les plus durement touchés sont aussi parmi les plus pauvres du monde : Lesotho, Madagascar, Malawi, Mozambique, Swaziland et Zimbabwe.

Face à cette urgence, la Banque mondiale mobilise le Mécanisme de réponse aux crises (CRW) de l’Association internationale de développement (IDA), son fonds pour les pays les plus pauvres. Ce dispositif va permettre de fournir des financements additionnels à un certain nombre de pays, dont le Lesotho, Madagascar, le Malawi et Mozambique, afin d’assurer des transferts monétaires en faveur des habitants fragilisés. Une stratégie rendue possible par l’essor récent des filets de protection sociale en Afrique (a).

De nombreux pays se sont en effet efforcés de tester et mettre sur pied des programmes de transferts monétaires capables d’atteindre les plus pauvres parmi les pauvres, même dans les zones isolées. Comment ? En sélectionnant, sur la base de critères indicatifs de ressources et de données communautaires, les ménages les plus démunis qui bénéficient ainsi, grâce à des transferts transparents effectués par des intermédiaires financiers (banques en ligne, institutions de microfinance ou ONG), d’un revenu de soutien régulier pendant plusieurs années.

Ces programmes sont souvent associés à des mesures visant à garantir l’assiduité des enfants scolarisés en primaire et la participation à des programmes de santé et de nutrition ou conditionnés à des exigences de travail, à l’image du programme de filets de protection sociale productifs mis en place par l’Éthiopie (a) pour aider les ménages en insécurité alimentaire pendant la période de soudure.

Mais c’est la première fois que l’on a recours aux transferts monétaires pour contrer une sécheresse touchant plusieurs pays d’Afrique australe. De fait, ils font désormais partie, aux côtés d’autres interventions, des moyens mobilisés par les autorités, avec le soutien de la Banque mondiale, pour apporter une aide directe aux populations touchées.

  • Au Lesotho, un projet d’aide sociale, en cours, bénéficie d’un financement additionnel de 20 millions de dollars, assuré par le CRW, pour étendre le programme de subvention pour les enfants (un dispositif de transferts monétaires sans conditions destiné aux familles les plus démunies) à 48 000 foyers, au lieu des 27 000 actuellement concernés. Ce financement viendra en outre étayer une réforme administrative d’ensemble pour améliorer le déploiement du dispositif.
  • À Madagascar, la Banque mondiale a fourni un financement additionnel de 35 millions de dollars afin d’aider les ménages du sud du pays touchés par la sécheresse. Ce projet financera des transferts monétaires, des fonds pour le rétablissement des moyens de subsistance et des services nutritionnels pour quelque 320 000 personnes particulièrement démunies dans les départements les plus durement éprouvés dans les régions d’Androy et Anosy. Les prestations en espèces sont versées aux mères chefs de famille et seront, à moyen terme, conditionnés à l’assiduité scolaire de leurs enfants.
  • Au Malawi, la stratégie s’articule en deux volets : grâce à un financement additionnel de 70 millions de dollars (a) pour un projet de renforcement des dispositifs de protection sociale (a), 100 000 foyers supplémentaires dans neuf nouveaux départements bénéficieront de transferts monétaires. Par ailleurs, 900 000 ménages obtiendront un emploi de courte durée via un programme de travaux publics (a). Le projet prévoit aussi de soutenir les moyens de subsistance et le développement des compétences pour permettre aux ménages de rebondir le plus vite possible. Par ailleurs, 20 millions de dollars viendront abonder un projet conçu pour aider les populations à se remettre de la sécheresse et pour favoriser leur résilience (a), avec des interventions portant sur l’agriculture, l’irrigation, les ressources hydriques et l’adduction d’eau.
  • Au Mozambique également, la stratégie comporte deux volets : un financement additionnel de 10 millions de dollars pour un projet de protection sociale permettra d’accorder des transferts monétaires à environ 200 000 personnes dans les départements touchés par la sécheresse. Par ailleurs, une allocation supplémentaire de 20 millions de dollars de l’IDA va permettre d’étendre le projet d’urgence pour un redressement résilient (a) visant à optimiser la gestion de l’eau et à renforcer les infrastructures (barrages, réparation et extension des systèmes d’alimentation et des forages).


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Au Mozambique, 200 000 enfants sont menacés de malnutrition en raison de la grave sécheresse qui frappe le pays.

Photo : Banque mondiale

Une évolution notable des moyens d’intervention en cas de catastrophe

Premier constat : grâce aux progrès réalisés par les différents gouvernements pour mettre en place des mécanismes de protection sociale de base, les transferts monétaires sont devenus dans de nombreux pays un aspect essentiel des plans d’urgence en cas de catastrophe.

Ensuite, les institutions chargées de déployer les programmes sociaux sont désormais en mesure, grâce à ces transferts monétaires, d’adapter leurs interventions pour répondre rapidement aux besoins les plus urgents des populations affectées. À Madagascar par exemple, il n’a fallu que cinq mois au Fonds d’intervention pour le développement (FID) pour organiser les transferts. À mesure que les dispositifs gagneront en efficacité, les versements seront plus rapides, ce qui constitue un facteur clé en situation d’urgence. Grâce aux mesures introduites au moment de la mise en place des programmes de transferts monétaires (systèmes de ciblage et de paiement, registres nationaux de bénéficiaires et mécanismes de plainte), les gouvernements peuvent réagir plus vite en cas de crise.

Troisième remarque : les programmes de transferts monétaires sont conçus pour apporter aux familles et communautés touchées, même en situation d’urgence, une aide supplémentaire à travers, par exemple, des activités de rétablissement des moyens de subsistance ou des services nutritionnels communautaires. De fait, ces programmes servent de plus en plus de plateforme pour conjuguer réponse aux catastrophes et activités de relèvement précoce et de développement ce qui, à moyen terme, aide les familles à rebondir durablement.

Enfin, les programmes de transferts monétaires offrent une solution alternative efficace à l’aide alimentaire dans les pays, toujours plus nombreux, où les marchés fonctionnent correctement. C’est la raison pour laquelle de nombreuses organisations, comme le Programme alimentaire mondial et les ONG humanitaires, fournissent de plus en plus souvent aux familles en détresse une aide monétaire (ou des bons d’achat) en lieu et place de rations alimentaires. Mais cette évolution soulève de nouveaux problèmes pour les autorités, en termes de coordination, d’harmonisation des approches et de redevabilité, qui devront être résolus.

À Ambovombe, la cérémonie touche à sa fin. Les 8 000 premières familles bénéficiaires du dispositif viennent de recevoir leur argent. Comment ne pas espérer que ce soutien, conjugué au retour de la pluie, les aidera à remonter la pente, reprendre une activité rémunératrice et retrouver la confiance envers un gouvernement déterminé à les sortir d’une situation désespérée.

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