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L'histoire de deux éleveurs de crevettes : comment le delta du Mékong va-t-il s’adapter au changement climatique ?

01 août 2016


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Nguyen Van Khuyen (à droite), propriétaire de six hectares d’étangs aquacoles situés en bordure d’un canal saumâtre du district de Tran Van Thoi, explique que la saison sèche exceptionnellement longue et chaude a compromis son activité. To Hoai Thuong (à gauche) possède un élevage de crevettes. Son savoir-faire technique lui a permis de surmonter les effets de la sécheresse. Malgré la chaleur, il espère obtenir une production d’environ 10 tonnes, soit l'équivalent d'une saison normale.


LES POINTS MARQUANTS
  • Un récent épisode de sécheresse a mis en lumière la vulnérabilité du delta du Mékong au changement climatique.
  • La Banque mondiale et ses partenaires aident le Viet Nam à renforcer la résilience des moyens de subsistance des populations.
  • Des approches agricoles innovantes et une meilleure circulation des informations peuvent aider les communautés à faire face aux conditions météorologiques extrêmes et à mieux planifier dans un contexte d’incertitudes.

Le delta du Mékong est connu pour ses rizières, ses étangs d'élevage de crevettes, ses digues et ses canaux. Ce patchwork fertile assure la subsistance de plus de 17 millions de personnes. Cependant, le changement climatique, la rareté de l’eau et la pollution sont en train de miner le tissu économique du delta. Dans un contexte d’incertitudes, il est indispensable d’envisager autrement la gestion des terres et des ressources en eau.

La vulnérabilité du delta du Mékong a été mise en lumière cette année lorsque la région a été frappée par un épisode de sécheresse historique (a). Les conditions météorologiques extrêmes sont venues s’ajouter au faible débit du Mékong et aux retombées du développement des pays situés en amont. De nombreux agriculteurs ont été confrontés à une pénurie d’eau douce et ont dû se débrouiller pour trouver des moyens de s’adapter.

Lors d’une récente visite dans la province de Ca Mau, à l'extrémité Sud du Viet Nam, des experts agricoles ont décrit les immenses dégâts sur la production de riz et les populations de crevettes et de poissons.

Nguyen Van Khuyen, propriétaire de six hectares d’étangs aquacoles situés en bordure d’un canal saumâtre du district de Tran Van Thoi, explique que la saison sèche exceptionnellement longue et chaude a compromis son activité : « Nous avons testé l’eau, et comme elle était trop salée, nous n’avons pas pu y mettre nos crevettes. Nous avons perdu huit mois de production », déplore-t-il.

Lorsque nous nous sommes rencontrés au début du mois de juin, la pluie venait de faire son retour. « Nous attendons une aide du gouvernement pour acheter de nouvelles semences de crevette», explique l’éleveur de 65 ans. Privé de sa principale source de revenus, il n’a pas pu rembourser l’argent emprunté à la banque pour investir dans son élevage. Aucun de ses fils n’envisage de reprendre son activité. « Lorsque j’étais adolescent, il pleuvait toujours en avril », se souvient M. Van Khuyen. « Aujourd'hui, c'est devenu difficile à prévoir. »

À une heure de route de là, dans un élevage de crevettes modèle, son savoir-faire technique a permis à To Hoai Thuong de surmonter les effets de la sécheresse. Depuis 2013, sa ferme aquacole a été subdivisée en trois étangs : l'un contenant des crevettes, un autre des poissons et le troisième de l’eau douce. La réserve d’eau douce a permis de diluer la salinité de l’étang contenant les crevettes, tandis que des ventilateurs balayaient la surface de celui-ci pour refroidir l’eau. Ainsi, malgré la chaleur, il espère obtenir une production d’environ 10 tonnes, soit l'équivalent d'une saison normale.

Selon l’homme de 53 ans, ce modèle s’est révélé non seulement plus résistant, mais aussi plus durable et plus rentable que le modèle intensif qu'il utilisait auparavant. La densité de crevettes est moins importante, mais la productivité est supérieure. Les poissons nettoient les bactéries, réduisant ainsi le risque d'apparition de maladies mortelles pour les crevettes, et le système de rotation limite la nécessité de changer et d’évacuer des eaux contaminées qui peuvent affecter les élevages voisins. « L'argent tiré des crevettes m’a permis de construire ce temple dédié à mes grands-parents », confie-t-il fièrement, en désignant un grand bâtiment jouxtant sa maison. « Et il y a de la place pour la prochaine génération. »

Bénéficiant du soutien du Projet de ressources côtières à l’appui du développement durable (a), cet élevage pilote s’inscrit dans une démarche visant à identifier les bonnes pratiques susceptibles de renforcer la durabilité et la résilience climatique de l’aquaculture tout en assurant des revenus supérieurs aux agriculteurs. Les autorités vietnamiennes, avec l’appui de partenaires tels que la Banque mondiale, sont en train de repenser le développement rural dans le delta pour pérenniser les moyens de subsistance et la croissance à long terme dans cet environnement difficile. 


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Le delta du Mékong représente 50 % de la production de riz du Viet Nam, 70 % de son aquaculture et un tiers de son PIB, mais les gains de productivité stagnent. En particulier, il semblerait que l’accent mis au cours des vingt dernières années sur l’augmentation de la production de riz se heurte à présent à des limites économiques et environnementales. La qualité du riz est faible, et la productivité baisse dans des zones de plus en plus touchées par les intrusions d’eau salée causées par l’élévation du niveau des mers et l’affaissement des sols.

La salinité est également un problème pour les crevettes, qui grandissent plus lentement ou meurent lorsque le taux de sel est trop élevé. En perturbant l'écoulement des eaux qui transportent les sédiments et les nutriments, le drainage des zones humides à des fins d’expansion agricole et la mise en place de vastes infrastructures de contrôle de l'eau conçues pour permettre plusieurs récoltes de riz ont eu des effets négatifs sur la connectivité écologique du delta, sa diversité et, en fin de compte, sa productivité.

Les autorités vietnamiennes s'efforcent de trouver comment optimiser l’utilisation de l’eau dans une perspective de développement durable, alors que la survenue et le volume des pluies deviennent plus difficiles à prévoir en raison de facteurs climatiques et en amont du delta qui échappent à leur contrôle. Ainsi, les inondations de 2000 et 2011 ont été largement supérieures à la normale, alors que, ces trois dernières années, elles ont été extrêmement faibles. « Cela transforme radicalement nos modèles de production. Tout ce que nous pouvons faire, c’est continuer à tester différents modèles pour réduire les risques et accroître les revenus des agriculteurs », explique Lu Cam Khuong, directeur adjoint du département de l’Agriculture et du Développement rural dans la province d’An Giang, située dans le nord du delta, là où le fleuve Mékong pénètre au Viet Nam.

À l'heure actuelle, le manque de prévisions et d’informations fiables entrave les efforts de gestion et de planification. Lors du récent épisode de sécheresse, les éleveurs comme M. Van Khuyen n’ont reçu aucun avertissement précoce qui leur aurait permis d’éviter de subir des pertes importantes.

Financé par un crédit de 310 millions de dollars accordé au Viet Nam par l'IDA, le Projet intégré d’appui à la résilience climatique et aux moyens de subsistance durables dans le delta du Mékong (a) qui a été approuvé récemment contribuera à moderniser les capacités de surveillance, d’analyse et de partage d’informations afin d’appuyer la prise de décision dans un contexte d’incertitudes. Ce projet multisectoriel aidera également les autorités en charge de l’agriculture, de l’environnement et de la planification à collaborer plus efficacement pour identifier les investissements susceptibles de renforcer la résilience au changement climatique, intégrer celui-ci à la planification locale et mieux coordonner leurs actions. Le projet, qui repose sur un plan d'action élaboré en 2013 avec l’appui des Pays-Bas, s'accompagnera également d'investissements dans des mesures qui ont fait la preuve de leur efficacité pour gérer les inondations, s’adapter à la salinité et protéger les zones côtières dans différentes sous-régions vulnérables du delta.