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En Libye, les partenariats public-privé sont plus importants que jamais pour l’emploi des jeunes et des femmes

03 mai 2016


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LES POINTS MARQUANTS
  • Un nouveau rapport de la Banque mondiale analyse les capacités actuelles d’absorption des jeunes et des anciens combattants par le marché du travail en Libye.
  • Parmi les pistes avancées pour aider le pays à se stabiliser et à relancer son économie, des partenariats public-privé innovants de soutien aux jeunes entrepreneurs, aux services de placement et à la formation en entreprise mais aussi l’amélioration des contrats dans le secteur privé, pour les ressortissants libyens comme pour les étrangers.

Une fois la sécurité totalement rétablie, la Libye sera confrontée à un double défi, commun aux autres pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) : créer davantage d’emplois pour tous et disposer d’institutions stables pour favoriser l’essor du secteur privé. Le gouvernement de transition devra résoudre en priorité ces problèmes afin de créer des débouchés, actuellement limités, pour la réinsertion des jeunes et des anciens combattants chômeurs dans un marché du travail encore étroit. C’est à ce prix qu’il parviendra à consolider la paix et la stabilité.

Ce double défi — stabilité institutionnelle et emploi — prend ses racines dans la structuration de l’économie et l’évolution de la société depuis plusieurs décennies. Selon le rapport de la Banque mondiale intitulé Labor Market Dynamics in Libya: Reintegration for Recovery, paru en 2015, la Libye a le deuxième taux de chômage le plus élevé du monde, à 19 % pour la période 2012-2014 (contre 13 % en 2010), la situation des jeunes de 15 à 25 ans et des femmes étant encore plus inquiétante, à respectivement 48 et 25 % de chômage. Par ailleurs, 30 % des entreprises affirment avoir du mal à recruter des Libyens qualifiés.

Le rapport avait pour objectif d’évaluer le marché du travail libyen et d’envisager, plus globalement, une stratégie pour l’emploi en s’appuyant sur les enquêtes nationales sur la main-d’œuvre et une recherche qualitative approfondie auprès de demandeurs d’emploi et d’entreprises locales, réalisée entre 2012 et 2014.

La manne pétrolière dont la Libye a bénéficié pendant tant d’années a laissé une profonde empreinte dans la société libyenne. La hausse du chômage observée avant même le soulèvement de 2011 traduit la présence de problèmes de fond. Le quotidien des quelque 6 millions de Libyens dépendait pour beaucoup des largesses de l’État : les subventions pour les produits alimentaires, l’énergie et le logement éclipsaient largement celles des autres pays de la région MENA. Avant l’éclatement du conflit actuel, mi-2014, le pays comptait environ 1,9 million d’actifs dont une grande majorité dans le secteur public (77 %). L’agriculture, florissante avant l’ère Kadhafi, n’employait plus que 1 % de la main-d’œuvre locale et l’industrie (liée essentiellement au pétrole), moins de 10 %, le reste travaillant dans le secteur des services.

Face à l’inadéquation des compétences professionnelles des ressortissants locaux, le pays a fait appel à des étrangers pour les postes qualifiés mais aussi non qualifiés. Jusqu’en 2011, ceux-ci représentaient pratiquement la moitié de la population active, évaluée à 2,6 millions. Au moment du Printemps arabe, 1 million environ ont fui le pays. Aujourd’hui, les choses ont changé : depuis l’effondrement des cours de l’or noir, fin 2014, l’économie libyenne est tombée en récession et les attaques contre les installations pétrolières empêchent de renouer avec les anciens niveaux de production, qui atteint le quart de ses performances passées.

Globalement, les entreprises ont le sentiment que les affaires redémarrent et sont optimistes quant aux perspectives à court et long termes, un optimisme que l’on retrouve partout, sauf dans le secteur de la construction, touché de plein fouet par l’arrêt des grands chantiers publics. De nombreux entrepreneurs affirment embaucher du personnel local, certains ayant même remplacé les étrangers par des Libyens. Beaucoup se disent par ailleurs prêts à financer des formations.

Dans un pays où l’agriculture a été délaissée et le secteur privé bridé, où peut-on créer de nouveaux emplois ?

Dans la perspective d’étayer la stabilisation et d’ouvrir la voie à la reprise post-conflit, le rapport met en avant les quatre secteurs susceptibles d’accueillir des programmes de placement, des formations sur le terrain et de nouvelles entreprises : le commerce, les services, le tourisme et l’agroalimentaire. Il montre aussi que les initiatives peuvent démarrer dès maintenant : des partenariats public-privé novateurs sont apparus localement et ont maintenu leur activité, même dans les conditions actuelles. À Tripoli par exemple, le conseil municipal et une organisation non gouvernementale ont ouvert un centre pour l’emploi en 2014 qui a placé des jeunes et a organisé, fin 2015, un forum de l’investissement pour aider les jeunes entrepreneurs désireux d’élargir leurs activités.

Fort de ces constats, le rapport de la Banque mondiale avance trois recommandations d’action pour les décideurs libyens, à engager en particulier à l’échelle locale, même si la crise n’est pas terminée :

  • la mise en place d’un système contractuel reposant sur des partenariats public-privé pour la création d’entreprises et le placement pourrait procurer les incitations nécessaires à la création d’emplois dans le secteur privé. La formation sur le tas, dont l’efficacité a été démontrée au Mexique pendant la crise de l’emploi et en Bosnie-Herzégovine après la guerre, pour occuper les 300 000 soldats démobilisés, pourrait à cet égard se révéler particulièrement utile. Des mesures ciblées sur les jeunes semi-qualifiés, les anciens combattants et les femmes sont considérées comme vitales ;
  • pour les travailleurs libyens comme pour les entreprises, des règles rendant les contrats de travail plus attrayants pourraient inciter les personnes à la recherche d’un emploi à se tourner vers le secteur privé, tout en suscitant aussi l’intérêt pour de nouveaux investissements. Des contrats prévoyant des incitations à la formation et à la rétention des travailleurs et améliorant la protection sociale des ressortissants du pays comme des étrangers pourraient permettre aux investisseurs d’attirer en dehors du secteur public les profils tant recherchés ;
  • la création d’une base de données et d’un système d’informations intégrés apporterait à tous les acteurs — secteur public, employeurs et demandeurs d’emplois — l’aide dont ils ont besoin.

« Lorsque la Libye a brusquement tourné la page Kadhafi, en octobre 2011, le système financier local était pratiquement à l’arrêt. Il a fallu créer une administration publique moderne, ce qui n’avait pas été fait depuis 40 ans », analyse le rapport. Même si le travail de fond sur l’économie libyenne ne pourra pas démarrer tant que la réconciliation politique ne sera pas totale, des initiatives peuvent être lancées dès maintenant, pour ouvrir la voie.


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