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Mettre fin aux écarts de salaire entre les hommes et les femmes

19 février 2016

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Betty Ajio gagne sa vie depuis vingt-trois ans en fabriquant des casseroles dans le bidonville de Kisenyi à Kampala, Ouganda. © Stephan Gladieu / Banque mondiale


LES POINTS MARQUANTS
  • En Afrique comme au niveau mondial, peu de femmes travaillent dans des secteurs dominés par les hommes.
  • Selon une étude menée en Ouganda, les femmes qui travaillent dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes gagnent souvent autant que leurs homologues masculins, soit trois fois plus que les autres femmes.
  • Elles sont 3,5 fois plus susceptibles que les autres femmes d'avoir trouvé leur emploi avec l'aide d'un homme de leur entourage et ont 80 % fois plus de chances d'avoir pris modèle sur un homme pour s'orienter professionnellement.

Betty Ajio gagne sa vie depuis vingt-trois ans en travaillant le métal. Métier qui paraîtrait totalement inconcevable aux yeux des autres femmes.

Cette Ougandaise de 43 ans et les quatre hommes qu’elle emploie, fabriquent des casseroles en versant du métal en fusion dans des moules. Elle fabrique entre 120 et 230 casseroles par jour dans les vapeurs suffocantes et la poussière d’une chaîne de production en plein air du bidonville de Kisenyi, en plein cœur de Kampala.

Betty Ajio reconnaît que son travail est parfois éreintant, mais elle ne changerait de métier pour rien au monde.

« Je préfère ce travail car je gagne plus d’argent qu’en vendant des vêtements ou des légumes », confie-t-elle.

Betty Ajio fait partie des rares femmes en Afrique, voire dans le monde, à s’être fait une place dans un monde traditionnellement réservé aux hommes. 

Selon l’étude de la Banque mondiale Breaking the Metal Ceiling : Female Entrepreneurs Who Succeed in a Male-Dominated World , réalisée à Kampala, auprès de 735 entrepreneurs, la ville compte près de 6% de femmes entrepreneurs qui comme Ajio, travaillent dans des secteurs à prédominance masculine.

L’édition 2012 du rapport de la Banque mondiale sur l’égalité hommes-femmes et le développement constate que dans le monde entier, les femmes ont tendance à être cantonnées dans des secteurs moins rémunérateurs que ceux à prédominance masculine.

 « La discrimination envers les femmes au travail est un phénomène présent à l’échelle mondiale,  de la Suède au Bangladesh », constate Markus Goldstein, économiste principal au laboratoire d’innovation sur le genre de la Banque mondiale en Afrique et co-auteur de ce rapport. « Et ce phénomène ne disparaît pas automatiquement avec le développement de la croissance économique. »

Markus Goldstein précise que « les écarts de rémunération entre les hommes et les femmes tiennent beaucoup à cette discrimination à l’égard des femmes. C’est une réalité bien connue et beaucoup d’études ont analysé son évolution. Il est désormais temps de se demander comment changer cela. »


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Source : Estimations de l’équipe du Rapport sur le développement dans le monde 2012 (pdf) basées sur des données de l’OIT (2010) pour 77 pays. Note : les chiffres ayant été arrondis, le total peut ne pas correspondre à la somme des termes.


« La discrimination envers les femmes au travail est un phénomène présent à l’échelle mondiale [...] et ce phénomène ne disparaît pas automatiquement avec le développement de la croissance économique. »

Markus Goldstein

Economiste principal au laboratoire d’innovation, Banque mondiale

Alors qu’il travaillait sur un projet à Kampala, Markus Goldstein s’est posé une question après avoir observé plusieurs fois le même schéma comportemental : Pourquoi certaines femmes s’attaquent-elles à des secteurs professionnels typiquement masculins ? En quoi sont-elles différentes des autres femmes ?

Il a tenté d’y répondre dans une étude qui est sans doute la première du genre. Intitulée Breaking the Metal Ceiling, elle a analysé les données recueillies en 2011 pour déterminer si ces femmes exerçant des métiers traditionnellement masculins possédaient certaines aptitudes ou un profil particulier.

Markus Goldstein avoue qu’il s’attendait à tomber sur des femmes « super-entrepreneuses ! Je pensais qu’elles devaient avoir un esprit d’entreprise et des aptitudes commerciales supérieurs aux autres femmes. En fait, ce ne semble pas être le cas ».

« En réalité », poursuit-il, « les indicateurs que nous avons mesurés ne nous permettent en aucune façon de penser que ces femmes possèdent des aptitudes au-dessus de la moyenne. »

Il constate en revanche, que le soutien et l’accompagnement d’un membre de leur foyer, en particulier d’un homme a été le facteur le plus crucial.

Ces femmes, surnommées « les passerelles » par les auteurs de cette étude étaient 3,5 fois plus susceptibles que les autres d’avoir été initiées à leur travail par des hommes de leur famille. Et elles avaient 80 % plus de chance que les autres d’avoir eu un mentor masculin.

« Elles ont par ailleurs découvert ce secteur lorsqu’elles étaient assez jeunes et par le biais d’une personne de confiance, généralement un homme », remarque Francisco Campos, co-auteur du rapport.

Cette étude a été reproduite en Éthiopie en 2014-2015 pour voir si les résultats obtenus seraient comparables et pour recueillir davantage d’éléments dans la région. Niklas Buehren, économiste au laboratoire d’innovation pour le genre en Afrique a remarqué que les conjoints ont joué un rôle essentiel et ont aidé ces femmes à s’insérer dans des métiers typiquement masculins. Notamment en finançant et en apprenant à leur épouse les compétences nécessaires à la réalisation de leur projet. Les couples ont par ailleurs souvent décidé de se lancer « ensemble dans un secteur » et de s’associer dans la création d’une entreprise.

Les femmes-passerelles sont cependant souvent des femmes célibataires qui n’ont jamais été mariées, veuves ou divorcées.

Les auteurs de l’étude réalisée en Ouganda constatent curieusement que ces femmes étaient 93 % moins susceptibles d'avoir été influencées par leurs enseignants. Cela tient peut-être au fait que l’école a tendance à orienter les femmes vers des professions traditionnellement féminines, relève Markus Goldstein.


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Christine Lamum (à droite) déjeune avant de reprendre le travail. Cette femme de 46 ans fait fonctionner un des chaudrons du bidonville de Kisenji pour obtenir le métal nécessaire à la fabrication de casseroles. ©Stephan Gladieu/Banque mondiale


Les enseignants ougandais contribuent énormément à reproduire les normes sociales entre les hommes et les femmes », observe-t-il, « un professeur incitera toujours une jeune fille à être plutôt coiffeuse ou restauratrice. »

Le manque d’information sur les rémunérations selon les métiers contribue également à ce phénomène.

En Ouganda, « plus de 75 % des femmes travaillant dans des secteurs traditionnels ne sont pas conscientes que leur métier est moins rémunérateur que celui des femmes-passerelles », observe Maria Muñoz Boudet, co-auteur du rapport.

Même constat en Éthiopie où les femmes « ne semblent pas savoir qu’il est important de choisir un secteur professionnel en fonction des revenus qu’il génère », remarque Niklas Buehren, « ce sont des informations auxquelles elles n’ont pas accès ».

Au milieu du tumulte de la chaîne de production de casseroles, Aijo nous raconte que son père l’a initiée à ce métier. Alors qu’il était sur le point de prendre sa retraite, il a réalisé que sa fille pourrait reprendre son affaire et bien gagner sa vie. Il l’a encouragée à faire cela et a demandé à un ami de la former.

Aujourd’hui Aijo subvient aux besoins de ses sept enfants et de deux de ses neveux. Elle conseille aux autres femmes de faire le même genre de métier et se réjouit de constater que certaines femmes ont suivi son exemple.

À quelques mètres de l’atelier d’Aijo, Christine Lamum nous explique qu’elle gère un Jua Kalii (littéralement « un endroit chaud »), sorte de petite entreprise informelle. Cette femme de 46 ans fait fonctionner un des nombreux grands chaudrons du bidonville de Kisenji où on fond de la ferraille de pièces automobiles pour obtenir le métal nécessaire à la fabrication de casseroles. Avant, elle vendait des légumes dans le district de Gulu au nord de l’Ouganda et a changé de métier lorsqu’elle est arrivée à Kampala en 2002. Alors qu’elle était à la recherche d’un travail, elle a vu les hommes travailler le métal dans le bidonville de Kisenyi et a décidé de faire la même chose. Elle gagne aujourd’hui suffisamment d’argent pour envoyer ses enfants dans de bonnes écoles.

Christine Lamum nous confie qu’elle passe son temps à dire aux autres femmes que leur vie serait bien plus facile si elles faisaient le même métier qu’elle. « Elles ne devraient pas s’exclure de ce genre de métier sous prétexte que c’est un métier d’homme »,  déclare-t-elle, « Tout est possible, les hommes et les femmes doivent être égaux. »

Selon Francisco Campos, ces résultats devraient donner lieu à un projet pilote destiné à informer les femmes sur les opportunités qui s’offrent à elle dans des secteurs non-traditionnels ainsi qu’à les former et à les accompagner dans leurs nouveaux choix professionnels.

Pour Markus Goldstein, les pays en développement devraient faciliter l’orientation des femmes vers des professions traditionnellement masculines, « si vous voulez générer de la croissance économique dans votre pays, vous avez intérêt à ce que les gens trouvent le métier qui leur convient le mieux. Les gens seront aussi plus heureux car ils ne se sentiront pas exclus de certaines professions. Plus ils auront de choix plus ils auront de chances de trouver le métier idéal. Et cela règlera en même temps le problème des inégalités de revenu entre les hommes et les femmes. »