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Dans la région de Kaffrine, les femmes à l’avant-garde de la gestion durable de l’énergie

05 janvier 2016

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Fily Traoré, présidente de l’Association des femmes forestières de Kaffrine, montre une pépinière d’arbres de l’association. Ce groupe de femmes déterminé a replanté plus de 4 500 arbres dans la région. 

© Daniella van Leggelo-Padilla/World Bank

LES POINTS MARQUANTS
  • Dans la région de Kaffrine au Sénégal, atténuer l’impact négatif du charbon de bois sur l’environnement est une priorité
  • Utilisatrices de ce combustible au quotidien, les femmes sont au cœur d’une réforme visant à restaurer des ressources forestières précieuses
  • Jusqu’ici, la production de charbon était une activité réservée aux hommes

KAFFRINE, le 5 janvier 2016 – Dans la région de Kaffrine, à 250 kilomètres de Dakar, la capitale du Sénégal, l’atmosphère est à l’optimisme. Les vents chauds et poussiéreux sont porteurs de changements. Jusqu’ici peu associées aux décisions collectives, les femmes de Kaffrine ont pris le destin de leur communauté en main. Elles s’attachent à réformer la filière du charbon de bois, assument de nouvelles responsabilités, mènent des activités de reforestation génératrices de revenus et sont à la tête d’un mouvement qui bouscule les stéréotypes.  Jusqu’ici, la production de charbon était une activité réservée aux hommes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Le Deuxième projet de gestion durable et participative des énergies traditionnelles et de substitution (PROGEDE II) [1], financé par la Banque mondiale et le Fonds nordique de développement, accorde en effet la part belle aux femmes. Ces dernières jouent un rôle clé dans la réforme de la filière du charbon de bois. Grâce aux interventions menées dans le cadre du projet, elles sont désormais au cœur de la gestion durable des forêts et de l’approvisionnement en énergie.

« En intégrant les femmes plus tôt dans la chaîne de valeur, la région de Kaffrine est parvenue à réduire les impacts négatifs de cette activité sur l’environnement à travers des activités de reforestation conduites par les femmes »,  souligne Awa Seck, responsable du PROGEDE II et économiste principale au bureau de la Banque mondiale au Sénégal. « Ces dernières ont par ailleurs davantage leur mot à dire dans le développement d’autres activités rémunératrices, comme l’horticulture et l’apiculture, qui peuvent alléger la pression exercée sur les ressources forestières », ajoute-t-elle.

Au Sénégal, plus de la moitié des habitants utilise le bois et le charbon de bois comme combustibles domestiques. Les ressources forestières s’amenuisant,  la mise en œuvre d’approches alternatives est une nécessité pour assurer une gestion durable de l’énergie. 



« La diminution des ressources et le développement concernent chacun de nous. Les solutions sont aux mains des hommes et des femmes, jeunes ou vieux. Je pense que les hommes de la région commencent à comprendre l’intérêt de favoriser l’autonomisation des femmes. »

Fily Traore

Présidente de l’Association des femmes forestières à Kaffrine

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Les femmes de Medina Degouye ont developpé l’horticulture à la place de la production du charbon pour limiter la surexploitation des ressources forestières de Makayop. 

© Daniella van Leggelo-Padilla/World Bank

La parité dans la filière du charbon de bois

Grâce au PROGEDE II, femmes et hommes travaillent désormais ensemble au sein des comités inter-villageois de gestion des forêts (CIVGF), des structures locales où se prennent les décisions en matière de reforestation, de zonage pour la production de charbon de bois, de techniques de carbonisation mais aussi de vente et d’utilisation du charbon. Trois comités de ce type se partagent les régions Sud, Centrale et Est du Sénégal, chacun étant composé de quatre entités : un groupe de contact villageois, une assemblée générale, un comité directeur et un bureau exécutif. La parité étant au cœur du projet, les femmes y représentent entre 33 et 50 % des postes élus.

Le groupe de contact villageois, où la part des femmes peut atteindre 50 %, est le principal forum de discussion. Ses membres sont chargés de diffuser les informations et de mobiliser leurs voisins pour réaliser les activités prévues. La forte participation des femmes a un effet de domino, en incitant les autres à participer également.

« La diminution des ressources et le développement concernent chacun de nous. Les solutions sont aux mains des hommes et des femmes, jeunes ou vieux. Je pense que les hommes de la région commencent à comprendre l’intérêt de favoriser l’autonomisation des femmes », analyse Fily Traoré, présidente de l’Association des femmes forestières de Kaffrine, qui plante des arbres et des plantes pour restaurer les zones forestières de la région.

L’intégration des femmes dans la filière du charbon a permis de faire évoluer la production, jusque-là purement considérée comme un mode d’exploitation des ressources forestières. « Les femmes étaient les premières à constater les effets délétères de la disparition des forêts, qui entraîne l’érosion des sols et la désertification. Elles sont les mieux placées pour faire un plaidoyer pour des modes plus durables de production qui tiennent compte de la reforestation », souligne Inka Schomer, spécialiste des questions de genre et d’énergie pour le bureau de la Banque mondiale au Sénégal.

Les activités de reforestation sont également un moyen de créer de nouvelles sources d’emplois, comme les pépinières d’arbres (à l’image de celle de Fily Traoré), la surveillance des aires forestières protégées et le reboisement. Les femmes participent de plus en plus aux sessions de formation sur les techniques de coupe et de carbonisation — deux activités qui, conformément à la division traditionnelle du travail, étaient jusque-là faites par les hommes. Les femmes d’autres régions du Sénégal comme Tambacounda et Kolda, également couvertes par le PROGEDE II, s’activent déjà dans la production et la commercialisation du charbon de bois.

Trouver des alternatives à la production de charbon de bois

Les femmes ont par ailleurs préconisé la diversification des activités rémunératrices en dehors du charbon pour favoriser la régénération des zones exploitées. Dans la zone forestière de Makayop, le village de Medina Degouye développe l’horticulture pour limiter la surexploitation des ressources forestières. Les habitants transforment en potagers les terrains situés derrière leurs maisons, où ils cultivent de quoi nourrir le village et écouler les excédents sur les marchés de la région, voire jusqu’à Dakar.

Avec le soutien du PROGEDE II, ils ont introduit un système sophistiqué d’irrigation qui relie tous les potagers à une source d’eau, la consommation de chaque lopin étant contrôlée grâce à des compteurs installés sur place. Les membres de la communauté empruntent 50 000 FCFA pour couvrir les frais de consommation et d’installation du compteur, qu’ils rembourseront sur la vente des produits cultivés. Avec le PROGEDE II, Medina Degouye a obtenu des semences certifiées résistantes à la sécheresse et cultive désormais des aubergines, poivrons, gombos, courges, courgettes, herbes aromatiques, tomates, haricots ou citrouilles mais aussi du maïs, du sorgho et bien d’autres plantes encore. Aujourd’hui, 67 jardins privés sont gérés par la communauté, dont 33 par des femmes.

En un an, l’horticulture a rapporté 10 millions de FCFA (20 000 dollars) au village, preuve éloquente du caractère lucratif de cet investissement. Elle permet également aux hommes et aux femmes d’être productifs toute l’année, de nourrir leurs familles et d’épargner. Désormais, le village voudrait créer un grand potager communal de 6 hectares où chaque famille aurait une parcelle, ce qui permettrait de centraliser l’irrigation et de faciliter la protection de la production. Le soutien du PROGEDE II a été sollicité pour l’achat d’une pompe d’irrigation et l’installation d’une clôture. Le village tire une grande fierté de ses bons résultats horticoles et a décidé de développer ce créneau au lieu de retomber dans la production de charbon.