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Un développement soucieux du climat peut empêcher que 100 millions de personnes ne basculent dans la pauvreté d’ici 2030

08 novembre 2015


LES POINTS MARQUANTS
  • Un nouveau rapport de la Banque mondiale met en évidence la grave menace que le changement climatique fait peser sur les populations pauvres.
  • Afin de protéger les pauvres, il faut rapidement mettre en œuvre un développement solidaire et soucieux du climat, en introduisant des mesures d’adaptation ciblées et en réduisant les émissions polluantes.
  • Faute de mesures appropriées, le changement climatique risque de faire sombrer plus de 100 millions de personnes dans la pauvreté d’ici 2030.

Un nouveau rapport de la Banque mondiale montre que le changement climatique constitue une grave menace pour les populations qui vivent dans le dénuement, sur l’ensemble de la planète, et qu’il pourrait faire retomber dans la pauvreté plus de 100 millions de personnes au cours des quinze prochaines années. Et ce seront les deux régions les plus pauvres — l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud —, qui en pâtiront le plus.

Néanmoins, ce rapport, intitulé en anglais Shock Waves: Managing the Impacts of Climate Change on Poverty, indique aussi une voie de sortie : celle-ci exige de continuer en priorité à lutter contre la pauvreté et à œuvrer pour le développement, tout en tenant compte de l’évolution du climat. Il faut également prendre des mesures ciblées pour aider les populations à faire face aux chocs climatiques, par exemple en concevant des systèmes d’alerte rapide et de protection contre les inondations, et en introduisant des cultures résistantes à la chaleur. Parallèlement, les efforts de réduction des émissions polluantes devraient être accélérés et axés sur la protection des pauvres. 


« Nous pouvons mettre fin à l’extrême pauvreté, et ce, malgré le changement climatique. Mais pour y parvenir, il faudra intégrer les aspects climatiques dans les actions menées en faveur du développement. Et nous devrons agir rapidement, car, à mesure que les effets du changement climatique s’intensifieront, il sera encore plus difficile et encore plus coûteux de mettre fin à la pauvreté.  »
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John Roome

Directeur principal chargé des questions climatiques, Groupe de la Banque mondiale

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C’est sur l’agriculture que le changement climatique aura le plus de répercussions. Or, l’agriculture est un secteur clé dans les pays les plus pauvres, ainsi qu’une source essentielle de revenus, de sécurité alimentaire, de nutrition, d’emplois, de moyens de subsistance et de recettes d’exportation. À l’horizon 2030, la baisse du rendement des cultures agricoles pourrait renchérir les produits alimentaires de 12 %, en moyenne, en Afrique subsaharienne. Les ménages pauvres, qui consacrent jusqu’à 60 % de leur revenu à l’alimentation, risquent d’en pâtir considérablement. Et la malnutrition qui en résulterait pourrait faire augmenter de 23 % le nombre de cas de retard de croissance sévère parmi les enfants en Afrique.

À l’échelle mondiale, une hausse de 2-3° C de la température pourrait accroître de 5 % le nombre de personnes risquant de contracter le paludisme, soit plus de 150 millions de personnes de plus. La prévalence de la diarrhée augmenterait également, et les pénuries d’eau de plus en plus marquées auraient des répercussions délétères sur la qualité des ressources hydriques et sur les conditions d’hygiène. D’après les projections, en 2030, les maladies diarrhéiques entraîneront 48 000 décès supplémentaires d’enfants de moins de 15 ans.

Afin d’éviter que ces lugubres prévisions ne se confirment, le rapport prône un « bon » développement, c’est-à-dire un développement rapide, solidaire et soucieux du climat. Pour atteindre cet objectif, il faut notamment continuer de mettre en œuvre les programmes de lutte contre la pauvreté, et les étendre, tout en aidant les populations à mieux se préparer aux chocs et à y faire face. Au Kenya par exemple, à la suite de la sécheresse de 2011, un programme de protection sociale contre la famine a permis d’éviter une hausse de la pauvreté de 5 % parmi ses bénéficiaires.

Ces efforts devront être couplés à des mesures ciblées d’adaptation au changement climatique : construction d’infrastructures de protection telles que des digues et des systèmes de drainage, restauration des mangroves pour lutter contre les inondations, réforme de la politique d’aménagement du territoire prenant en compte l’élévation du niveau des mers, préparation aux catastrophes, introduction de cultures et de races de bétail résistantes aux effets du changement climatique… En Ouganda, le revenu des ménages agricoles a augmenté de 16 % sous l’effet conjugué de l’adoption de nouvelles variétés culturales et de la mise en œuvre d’actions de vulgarisation.

Le rapport de la Banque mondiale examine différents scénarios pour 2030 et conclut qu’en l’absence d’un développement approprié, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté augmentera de plus de 100 millions. Rien qu’en Inde, 45 millions de personnes de plus risqueraient de s’enfoncer dans la pauvreté d’ici 2030, principalement à cause des chocs agricoles et de l’incidence grandissante des maladies.

« Ce rapport montre que la lutte contre la pauvreté est indissociable de la lutte contre le changement climatique. Il sera bien plus facile d’atteindre ces deux objectifs de façon conjointe », précise Stéphane Hallegatte, économiste senior à la Banque mondiale et responsable de l’équipe du rapport. « Entre aujourd’hui et 2030, un développement bien pensé et soucieux du climat nous offre les meilleures chances d’éviter que le changement climatique n’aggrave la pauvreté. »

Selon le rapport, à plus long terme, seuls des efforts immédiats et persistants pour réduire les émissions polluantes sur l’ensemble du globe mettront les pauvres à l’abri des effets du changement climatique. À cette fin, les pouvoirs publics devraient définir des mesures d’atténuation pour protéger les pauvres, et qui pourraient même avoir des effets bénéfiques sur ces populations. Il est en outre possible d’atténuer l’impact des politiques qui induisent de nouveaux coûts, par exemple en renforçant la protection sociale et l’aide, ou en recourant à des transferts monétaires.

D’après une analyse portant sur 20 pays en développement, la perception et la redistribution de taxes sur l’énergie bénéficieraient aux populations pauvres, malgré le renchérissement de l’énergie : 100 dollars de taxes supplémentaires permettraient de reverser 13 dollars nets aux 20 % les plus pauvres. D’ici 2030, des programmes de réduction des émissions polluantes bien pensés, qui accroîtraient la productivité agricole et qui protègeraient les écosystèmes via les paiements pour services écosystémiques, pourraient avoir des effets bénéfiques pour 20 à 50 millions de ménages à bas revenus.

Cependant, le rapport estime que les pays les plus pauvres risquent de ne pas disposer de ressources internes suffisantes pour mettre en place ces mesures, et que le soutien de la communauté internationale sera donc crucial. C’est particulièrement le cas pour les investissements qui induisent des coûts immédiats élevés mais qui sont urgents si l’on veut pouvoir passer à des technologies sobres en carbone, notamment pour les transports urbains et l’infrastructure énergétique, et faire cesser la déforestation.

À la différence des rapports précédents, le rapport Shock Waves: Managing the Impacts of Climate Change on Poverty s’intéresse à l’impact du changement climatique sur la pauvreté au niveau des ménages, plutôt qu’au niveau des économies nationales. Il combine, d’une part, les constats des enquêtes menées auprès des ménages dans 92 pays (qui rendent compte des structures démographiques et des sources de revenus), et, d’autre part, les résultats les plus récents de la modélisation des effets du changement climatique sur la productivité agricole et les prix des produits alimentaires, sur les risques naturels (vagues de chaleur, inondations, sécheresses, etc.), sur les maladies liées au climat et autres conséquences sanitaires.

Le rapport a été cofinancé par la Facilité mondiale pour la prévention des catastrophes et le relèvement (GFDRR) et par le Département britannique du développement international (DfID).