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« Un investissement dans le domaine de la nutrition serait très rentable »

16 octobre 2014

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Des études ont montré que les enfants qui sont bien nourris  restent à l’école beaucoup plus longtemps et apprennent plus.

@Julien Harneis (via Flick/Creative Commons)

Dans une interview accordée à L’Observateur, Luc Laviolette, Coordonnateur principal de Programme à la Banque mondiale en RDC est revenu sur l’étude menée par son institution et l’Unicef sur la nutrition en RDC. Il fait ressortir les bénéfices qui pourraient résulter d’une politique volontariste visant la réduction de la malnutrition en RDC, malnutrition qui frappe 43% de la population. Les approches, les scénarios et les coûts du Programme ont été passés en revue.

La Banque mondiale en collaboration avec l’Unicef vient de rendre publics les résultats d’une grande étude sur la malnutrition en RD Congo. Que pouvons-nous retenir de cette grande étude ?

Luc Laviolette : L’étude vise à appuyer le gouvernement de la RDC dans la priorisation des interventions, des approches de nutrition qui permettraient au pays de maximiser l’investissement. La méthodologie a consisté à examiner les évidences internationales, ce que nous savons des études faites en RDC et des expériences déjà réalisées et les différents programmes. Cette étude a aussi évalué les coûts et je crois que c’est l’aspect le plus important. Elle a fait ressortir les bénéfices potentiels qui ont été faits au niveau international et national et enfin estimer les vies qui pourraient être sauvées et l’augmentation en fait de la productivité qui pourrait en résulter lorsque les interventions seront mises à l’échelle. Donc la conclusion principale de l’étude démontre qu’avec un investissement d’un dollar, on obtiendrait un retour sur investissement du point de vue économique. Une production économique plus importante de 5 dollars. Le message principal, c’est qu’un investissement dans ce domaine de la nutrition serait très rentable.

En RDC, selon cette étude, la malnutrition chronique touche 43 % de la population. Qu’est-ce qui doit être fait pour renverser cette tendance ?

Primo : prendre en compte ce qui se fait déjà. Parce que nous ne partons pas de zéro. Secundo : en RDC, la politique étant très forte, relever le défi de traduire cette politique en action. En menant cette étude, on a voulu accompagner le gouvernement, l’aider à établir les priorités parce que les ressources ne sont pas illimitées. Etablir des scénarios. Quelle combinaison proposer et toute une série d’approches dont on sait qu’elles sont bien mais très cher. La prochaine approche, c’est le développement d’un plan d’action multisectoriel (agriculture, santé, éducation, etc.) qui passera par un processus de préparation, de prise de décision pour choisir les approches, les provinces pour enfin engager un dialogue au sein du gouvernement pour trouver des ressources, avec les bailleurs de fonds pour obtenir aussi des ressources et mettre enfin en œuvre.

Vous dites que l’on ne part pas de zéro. Qu’est-ce qui a été fait que l’on puisse retenir ?

Il y a, entre autres, la supplémentation en vitamine A, le déparasitage qui atteint des niveaux très élevés de couverture dans les 90 %. Les enfants sont aussi protégés des effets néfastes des carences en iode pour le développement du cerveau à peu près 70 % et il existe des programmes tels que PRONANUT. Il y a encore du travail à faire évidemment. Mais c’est déjà une bonne base.

Quels seraient alors les effets de la malnutrition dans les 1.000 premiers jours de l’enfance c’est-à-dire entre 0 et 2 ans ?

Les effets néfastes de la malnutrition sont visibles dans les premiers 1000 jours de la vie d’un enfant. Durant la période de gestion et les deux premières années de vie, le cerveau et le corps se développent rapidement. On peut estimer à 2 ans ce que serait la taille  de l’enfant à l’âge adulte. Durant cette période de 1000 jours, d’énormes dommages peuvent être causés au cerveau. Et on voit, une grande étude l’a montrée d’ailleurs,  que les enfants qui ont été bien nourris durant ces deux premières années, ont, à l’âge adulte, une moyenne de productivité accrue de 22 %. Cette productivité économique est à la fois une combinaison des forces physiques accrues. C’est-à-dire qu’ils sont plus grands et plus forts mais aussi disposant d’une capacité intellectuelle plus importante. Ce n’est pas tout. Des études ont montré aussi que les enfants qui sont bien nourris restent à l’école 1,2 année de plus. Ils ont tendance à rester à l’école beaucoup plus longtemps et apprennent plus. Les enfants qui n’ont pas de carence en iode ou en fer ont un quotient intellectuel entre 13 et 25 points plus élevé. C’est très important parce que c’est jusqu’à ¼ de la capacité intellectuelle. Cette combinaison du développement du cerveau et du développement physique se traduit en productivité économique, en salaire plus élevé, en revenus plus élevés pour les ménages. Donc un apport beaucoup plus qu’important pour l’émergence d’un pays.

Selon l’étude, la malnutrition frapperait aussi les riches. Comment l’expliquer ?

Dans les résultats de notre étude, il apparaît clairement que dans les ménages les plus riches, 20 % d’enfants sont mal nourris. C’est très élevé et ce n’est pas un niveau auquel on s’attendrait. Cela s’explique par le fait que la nutrition n’est qu’une combinaison  d’accès à la nourriture variée, saine, les soins médicaux dont la vaccination, etc. et les pratiques d’alimentation des enfants et toutes les pratiques qui entourent la grossesse et les soins de la femme durant la grossesse. Donc, en RDC, on voit qu’il reste encore beaucoup de travail à faire par rapport aux pratiques d’alimentation. Dès la naissance aux premiers 6 mois : La composition, la fréquence, la diversité de l’alimentation complémentaire entre 6 mois et 2 ans.  Ces pratiques n’ont souvent rien à voir avec les niveaux de revenus des ménages. C’est une question de connaissance, de culture. On a des pratiques ancestrales qui durent depuis des générations dont on ne comprend pas qu’elles  pourraient être néfastes. Ce qui explique qu’on ait ce genre de problème dans les ménages les plus riches.

Mais à bien comprendre l’étude, même si les chiffres de la malnutrition n’ont vraiment pas changé depuis 2001, la situation de la RDC n’est pas désespérée ?

Pas du tout. Surtout quand on sait que la RDC a rejoint le mouvement global appelé en anglais SUN (Scaling up nutrition) Mouvement auquel ont adhéré 54 pays, des compagnies privées des grandes entreprises alimentaires et la Société  civile et qui est présidé par le Secrétaire général des Nations unies et qui lutte contre la malnutrition. Au niveau national, le point focal de cet important programme est à la Primature ; ce qui est encourageant.

En outre, d’autres pays tels que l’Ethiopie, le Brésil se sont lancés sur cette voie avec des programmes multisectoriels qui ont donné des résultats probants. Il y a 30 ans, le Brésil était au niveau de la RDC. Présentement aujourd’hui, il a des taux qui oscillent entre 3 et 4 %. En définitive c’est conscient de ces réussites que la Banque  mondiale prévoit un projets dans le secteur de la santé qui se focalisera sur 4 provinces avec un accent particulier sur la nutrition. Dans le secteur de l’agriculture, elle appuie des projets qui soutiennent la relance agricole dans le Bas-Congo et à l’Est et qui pourront améliorer l’accès des populations à une alimentation variée. Nous appuyons aussi l’éducation de base dans le cadre du Partenariat Mondial Pour l’Education(PME) et savons qu’il y a une corrélation entre le niveau d’éducation des filles et le statut nutritionnel de leurs enfants. Pour terminer, nous appuyons un grand projet à l’Est qui traite du genre, des violences sexuelles et de la santé et nutrition des femmes et avons compris que les ménages qui ont des relations égalitaires ont des niveaux de malnutrition plus bas.

 

Cette interview de Luc Laviolette est parue dans le journal l’Observateur




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