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S’attaquer aux violences faites aux femmes dans les régions déchirées par la guerre

09 décembre 2013

Victime de violence sexuelle, Béatrice Muderwa, veuve et mère de 5 enfants, reprend graduellement goût à la vie

LES POINTS MARQUANTS
  • La Banque mondiale a organisé il y a peu un séminaire sur les violences sexuelles en République démocratique du Congo.
  • Des chercheurs ont tenté de cerner les motivations qui poussent les combattants à recourir à de telles actions.
  • Il y a encore beaucoup de travail à faire en matière de traitement des traumatismes des victimes de viol et des anciens combattants

WASHINGTON, le 9 décembre 2013. Depuis 20 ans, les groupes de combattants qui s’affrontent en République démocratique du Congo (RDC), en rivalisant d’atrocités, utilisent le corps des femmes comme arme de guerre. C’est ce qu’a rappelé le docteur Denis Mukwege Mukengere lors d’un récent séminaire de la Banque mondiale consacré aux violences sexuelles perpétrées dans l’est de la RDC.

Médecin chef de l’hôpital de Panzi, dans cette province orientale du Kivu épuisée par la guerre, Denis Mukwege supervise un programme de prise en charge des femmes victimes de violences sexuelles. Chaque année, son établissement soigne près de 3 000 survivantes.

« Les femmes portent l’économie de l’Afrique sur leurs épaules. Si on les brise physiquement et psychologiquement, on ne fait que perpétuer le cycle de la pauvreté », affirme-t-il. Et de poursuivre : « lorsqu’on détruit une femme, c’est six personnes en moyenne qui sont affectées » puisqu’elle ne peut plus s’occuper de ses enfants.

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Denis Mukwege
Docteur

Une approche globale de la prise en charge

Nommé pour le prix Nobel de la paix 2013 et lauréat du prix 2008 des droits de l’homme des Nations Unies pour son travail et son action en faveur des femmes et des filles de RDC, le docteur Mukwege a raconté comment il avait fondé l’hôpital Panzi en 1999 pour lutter contre le fléau régional de la mortalité maternelle.

Mais quand les victimes de viol ont commencé à affluer, l’hôpital a réorienté ses priorités. Il propose désormais une prise en charge globale, avec soutien psychologique, soins médicaux, assistance juridique et, surtout, médiation et communication avec les familles et les communautés afin de restaurer la cohésion sociale. De nombreux hôpitaux communautaires en Afrique sollicitent l’aide du docteur Mukwege pour développer ce type de programme.

Lui se dit fermement convaincu que les femmes peuvent contribuer au combat pour la stabilité et contre la pauvreté dans les régions d’Afrique plongées dans le chaos des guerres : « Nous devons donner aux femmes des outils qui inciteront les communautés à se tourner vers elles, faire reconnaître et respecter leur importance dans la société, et faire en sorte qu’elles n’aient pas à s’excuser pour une faute qu’elles n’ont pas commise ».

L’appui de la Banque mondiale aux survivantes de violences sexuelles

La Banque mondiale vient d’achever un projet visant à offrir une assistance psychologique, médicale, juridique et économique aux survivantes de violences sexuelles dans le Sud-Kivu. Menée avec le soutien du Fonds pour la construction de la paix et de l’État (SPF), l’opération est parvenue à dépasser ses objectifs initiaux : 3 951 victimes y ont pris part et 114 nouvelles associations villageoises d’épargne et de crédit ont vu le jour qui soutiennent l’émancipation économique des femmes.

En collaboration avec l’USAID, le fonds fiduciaire LOGiCA (Programme d’enseignements sur le genre et le conflit en Afrique)* a mené une évaluation de l’impact de l’aide psychologique (thérapie cognitivo-comportementale) sur les victimes. Résultat, la probabilité pour les victimes de souffrir de dépression ou d’anxiété et de troubles de stress post-traumatique passe de 71 et 60 % respectivement à 9 %.

« Ce projet nous montre qu’en dépit de la complexité des interventions pour remédier aux violences faites aux femmes dans les environnements fragiles et en conflit, une aide sur mesure peut avoir un impact tangible sur la vie des survivantes et des communautés », constate Pia Peeters, spécialiste principale du développement social à la Banque mondiale au sein de la Région Afrique et du Centre mondial sur les conflits, la sécurité et le développement (CCSD).

Comprendre les ressorts profonds de la violence

Mais quels sont les ressorts qui poussent les combattants de l’est de la RDC à commettre de telles atrocités à l’encontre des femmes mais aussi, dans une moindre mesure, contre des hommes ? C’est sur cette question que s’est penché Thomas Elbert, professeur de psychologie clinique et de neuropsychologie à l’université de Constance (Allemagne), dans le cadre d’un travail de recherche entrepris avec le soutien de LOGiCA. Les conclusions auxquelles son équipe et lui-même sont parvenues ont été publiées dans un rapport, paru en septembre dernier, sur les violences sexuelles dans les provinces du Kivu et la façon dont les anciens combattants les ont vécues.

Pour le professeur Elbert, présent au séminaire, ce type de comportement violent en temps de guerre n’est pas propre aux hommes de RDC. L’être humain, surtout de sexe masculin, est biologiquement programmé pour chasser et pour pratiquer cette activité en groupe. Dans des circonstances plus « normales », les familles et la société inculquent aux enfants les règles éthiques qui aident chacun de nous à ne pas céder à ses pulsions agressives.

La guerre et les massacres que connaît la RDC depuis des années ont traumatisé les populations. L’absence de toute perspective économique (trouver un emploi rémunérateur) ou personnelle (fonder un foyer) ne laisse guère d’autre choix aux jeunes hommes que de s’enrôler dans les bandes armées. Et le viol, puisqu’il n’est pas nécessairement considéré comme mauvais ou immoral, devient une sorte de norme. Comme l’a souligné l’intervenant, d’autres éléments sociétaux peuvent favoriser la banalisation des viols : un État impuissant ou un système judiciaire défaillant qui mène à l’impunité des coupables.

Avec son équipe, le professeur a interrogé 213 anciens combattants de l’est de la RDC qui, pour un certain nombre d’entre eux, ont affirmé prendre plaisir à violer, tuer ou piller. « Ce qui m’a surpris, a précisé M. Elbert, c’est l’évidence du lien, la récompense implicite d’un tel comportement. Plus l’acte criminel paraît ‘divertissant’, plus les gens vont le commettre ».

Il a tenu à rappeler que les viols collectifs sont une constante historique. Ce fut le cas pendant la guerre de Yougoslavie, dans les années 1990, comme lors des grands conflits mondiaux. Le rapport indique que des viols systématiques de filles et de femmes ont été commis dans 24 conflits armés, partout dans le monde, entre 1991 et 2003.

Faire émerger des artisans du changement

L’équipe du professeur Elbert a constaté l’impact positif du programme du docteur Mukwege pour les femmes victimes de violences sexuelles : en s’attelant aux traumatismes physiques et psychologiques des survivantes, il les aide à reprendre une vie sociale et productive. Les chercheurs soulignent aussi l’importance de l’éducation et de la socialisation pour améliorer l’image de la femme et prévenir ainsi les violences. Enfin, ils recommandent de prendre en charge aussi les anciens combattants, pour les « désarmer mentalement » à travers des séances de psychothérapie et les extraire ainsi du cercle vicieux de l’agression.                                                         

Le docteur Mukwege a précisé que les femmes qui viennent consulter à l’hôpital Panzi y trouvent de quoi se reconstruire physiquement et psychologiquement pour pouvoir réintégrer la société. Nombreuses sont celles qui tirent parti des possibilités qu’offre le programme : cours d’alphabétisation et de calcul, formation à la gestion d’une petite entreprise et autres activités destinées à doter les femmes des compétences qui leur permettront d’améliorer leur quotidien et de gagner leur vie.

« En aidant les survivantes de violences sexuelles, on leur permet de se prendre en charge et, au final, de devenir les artisans du changement dans leurs communautés », conclut le docteur Mukwege.


* Le fonds fiduciaire LOGiCA est administré par la Banque mondiale, avec le soutien financier du Canada, du Danemark, de la Norvège et de la Suède. Il a vocation à soutenir les programmes sexospécifiques déployés dans le cadre d’interventions de démobilisation et de réinsertion destinés aux anciens combattants de la région des Grands Lacs, en Afrique.