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À travers les filets sociaux, le Niger investit dans la petite enfance

05 novembre 2013

LES POINTS MARQUANTS
  • Afin de lutter contre la malnutrition chronique, le gouvernement du Niger, en partenariat avec la Banque mondiale et l’UNICEF, a mis en place un programme de filets sociaux ciblant les femmes
  • Les bénéficiaires reçoivent un transfert monétaire de 10 000 FCFA (environ 20$) tous les mois pendant 2 ans
  • En plus des transferts monétaires, les femmes et les communautés bénéficient de mesures d’accompagnement visant à les encourager à investir dans leurs enfants dès le bas âge

KATAMI, le 5 novembre 2013 – La malnutrition est un fléau que Rabi, une mère de famille nigérienne, côtoie au quotidien. Rabi vit dans le village de Katami, au sud du Niger, dans le département de Dosso, l’une des régions les plus pauvres du pays. Agée d’environ 20 ans, elle élève seule ses 5 enfants ainsi qu’une nièce orpheline. Il y a cinq ans, son mari a déserté le village, en quête d’un meilleur avenir laissant à la jeune femme la charge de nourrir le foyer.

Au Niger, vaste pays du Sahel où le taux de fécondité  (7,6 enfants par femmes) figure parmi les plus élevés au monde et où la sécheresse sévit avec une fréquence alarmante, plus d’un tiers des enfants de moins de cinq ans souffrent d’insuffisance pondérale. Et, selon les estimations, même lorsque les récoltes sont bonnes, entre 40 et 50% des Nigériens peinent à nourrir leurs familles.

Afin de mieux lutter contre ce fléau,  les autorités nigériennes ont décidé de s’attaquer aux causes de l’insécurité alimentaire chronique.  En 2011, le gouvernement, avec l’appui de la Banque mondiale, a commencé à mettre en place un système de filets sociaux ciblant les foyers les plus vulnérables, et les femmes en particulier, dans les cinq régions les plus pauvres du pays : Maradi, Tahoua, Tillabéry, Zinder et Dosso.   

Rabi figure parmi les 114 bénéficiaires recensées dans le seul village de Katami. Depuis près d’une année, elle reçoit une aide financière de 10 000 FCFA (soit environ 20 dollars US) par mois, somme qu’elle collectera pendant 24 mois d’affilée.  « J’utilise cet argent pour acheter de la nourriture et des habits mais aussi du savon et des chaussures pour les enfants », témoigne Rabi.

« L’originalité de ce programme de filets sociaux tient au fait que nous ne nous contentons pas de verser du cash aux bénéficiaires mais que ce programme est accompagné de mesures visant à induire un changement de comportement non seulement chez les bénéficiaires mais aussi à l’échelle communautaire », souligne Carlo del Ninno, économiste à la Banque mondiale et chargé du projet.  « Il s’agit d’investir à long terme dans le capital humain, l’objectif de ce programme étant de permettre aux ménages les plus démunis de subvenir à leurs besoins, d’éviter de vendre leurs actifs lors des crises et d’améliorer la probabilité que leurs enfants sortent de la pauvreté à l’avenir », ajoute-t-il.

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L’originalité de ce programme de filets sociaux tient au fait que nous ne nous contentons pas de verser du cash aux bénéficiaires mais que ce programme est accompagné de mesures visant à induire un changement de comportement non seulement chez les bénéficiaires mais aussi à l’échelle communautaire Close Quotes

Carlo del Ninno
Économiste à la Banque mondiale, chargé du projet

Encourager le développement de la petite enfance

Afin d’augmenter l’impact de ces transferts monétaires, la Banque mondiale et l’UNICEF ont en effet uni leurs forces pour mettre en place des mesures d’accompagnements qui visent à sensibiliser  les communautés sur la nécessité d’adopter de meilleures pratiques parentales et notamment d’encourager la nutrition et le développement de l’enfant. En plus de collecter son petit pécule tous les mois, Rabi va donc participer pendant 18 mois à des séances de sensibilisation (menées par des ONGs locales et des éducateurs de la communauté).

Ces séances, en partie fondées sur les modules de « pratiques familiales essentielles » (PFE) de l’UNICEF, expliquent l’avantage de pratiques telles que l’allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de la vie de l’enfant, l’ajout d’aliments nutritifs dans le régime alimentaire, l’utilisation de moustiquaires imprégnées, mais aussi l’importance de la stimulation des jeunes enfants par le jeu et le langage. « La nouveauté avec le volet comportemental est qu’il s’agit d’une approche qui vise à donner aux parents le maximum d’outils nécessaires afin qu’ils puissent accompagner leurs enfants dès le bas âge », explique Oumar Barry, professeur-assistant de psychologie à l’université Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal et concepteur du guide technique du volet d’accompagnement. 

Des assemblées villageoises, qui ont lieu une fois par mois, ciblent la communauté toute entière. Des causeries de groupe et des visites à domicile mensuelles, sont également organisées auprès des femmes bénéficiaires afin de renforcer le message. «Aller au sein d’une communauté et lui demander carrément de changer ses comportements d’un jour à l’autre, est un exercice plutôt difficile et demande beaucoup de patience », reconnaît Oumou Amadou Assane, responsable régionale d’accompagnement pour la cellule de filets sociaux du gouvernement nigérien. 

« L’inclusion d’un tel programme d’éducation parentale dans un système de filets sociaux est une innovation qui permet à la fois de renforcer l’impact des transferts monétaires, mais aussi d’amplifier la portée des programmes de développement de la petite enfance.», constate Patrick Premand, économiste à la Banque Mondiale. « L’efficacité des programmes d’éducation parentale a été démontrée dans d’autres pays à faible revenu, mais le projet du Niger inclut aussi une évaluation d’impact qui permettra d’apprendre de manière scientifique dans quelle mesure il améliore la nutrition et le développement de l’enfant».

Créer des changements durables

Guido Cornale, représentant de L’UNICEF au Niger, se réjouit de la collaboration entre la Banque mondiale, l’UNICEF et le gouvernement du Niger. Selon lui, associer transferts monétaires et changement comportemental est essentiel si l’on veut  réussir à sortir  les foyers les plus vulnérables de la pauvreté extrême.  « On ne peut pas demander à quelqu’un de se laver les mains au savon s’il n’a pas d’argent pour s’acheter du savon. On ne peut pas espérer changer les normes sociales à long terme sans créer aussi des opportunités économiques pour les villageois »,  explique Guido Cornale.

Grâce à ces rentrées d’argent, Rabi peut même commencer à épargner et préparer l’avenir. Avec un groupe de 10 villageoises, elle participe à une tontine,  crédit rotatif répandu en Afrique de l’Ouest. Chaque mois, elle place une partie de la somme collectée dans une tirelire commune. A tour de rôle, chaque femme va bénéficier d’un prêt sans intérêt qui lui permettra d’investir dans une activité productive.

Doté d’un budget de 70 millions de dollars, financé par l’Association internationale de développement (IDA), le Fonds de la Banque mondiale pour les pays les plus pauvres,  le programme sera déployé jusqu’en 2017 : 80 000 ménages bénéficieront de ces transferts monétaires et plus de 200 000 des activités d’accompagnement. Au total, plus d’un demi-million d’enfants seront touchés. 

« Je fais un lien très fort entre les transferts monétaires et les mesures d’accompagnement.  Voilà des dispositions qui nous permettront d’avoir demain, peut être à l’horizon 2030-2040, une jeunesse très éveillée », s’enthousiasme quant à lui M. Ali Mory Maidoka, coordonnateur national de la Cellule Filets Sociaux dans le cabinet du Premier ministre du Niger. 

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Le projet est mis en œuvre par la Cellule Filets Sociaux du  cabinet du Premier ministre de la République du Niger, avec l’appui technique et financier de la  Banque Mondiale. Les mesures d’accompagnement sont mises en œuvre en coopération avec l'UNICEF,  dont les modules de « Pratiques Familiales Essentielles » constituent la base des activités d’éducation parentale. Le développement du manuel technique du volet d’accompagnement bénéficie de l’appui du Early Learning Partnership (EPL) et du Children’s Investment Fund Foundation (CIFF). L’évaluation d’impact du projet est soutenue par le Strategic Impact Evaluation Fund (SIEF).