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La révolution à l’origine du Printemps arabe a entraîné de profonds bouleversements en Tunisie. L’une des premières décisions du gouvernement de transition — qui rompait ainsi clairement avec le passé — a consisté à lever toutes les interdictions en matière d’information. À l’issue des vingt-trois années qu’a duré le régime du président Ben Ali, les Tunisiens ont enfin accès sans restriction ni censure à Internet. Les premières élections démocratiques en Tunisie ont donné la majorité au parti islamiste Ennahdah (jadis interdit) au sein de la nouvelle Assemblée constituante, et c’est un défenseur des droits de l’homme et grand admirateur de Gandhi, Moncef Marzouki, qui est devenu président de la République. Les travaux de la commission d’enquête temporaire sur la corruption ont conduit à l’adoption d’une nouvelle loi qui offrira le cadre statutaire requis pour des institutions plus solides et indépendantes. L’accès à l’information, le droit d’élire des représentants légitimes et des institutions garantes de la responsabilisation sont autant d’étapes fondamentales pour rétablir la confiance entre les citoyens et leurs dirigeants. La Tunisie reste en pointe, montrant au reste du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) comment instaurer un nouveau contrat social et gérer les contestations inhérentes au nouvel environnement d’ouverture.
La mue est cependant loin d’être achevée et le legs de l’ancien régime va poser de sérieux défis. La nouvelle politique d’accès à l’information a permis de mieux prendre la mesure des inégalités sociales. Avant la révolution, la Tunisie affichait des résultats économiques impressionnants : son taux annuel de croissance, de 5 % sur la période 1997-2007, la plaçait dans le groupe de tête des pays de la région MENA, où la croissance moyenne sur la même période s’établissait à 4,3 %. Mais les statistiques viennent aussi confirmer une situation qui a grandement contribué à l’éclatement de la révolution du Jasmin en décembre 2010 dans les régions intérieures du pays, à savoir qu’une grande partie de la population était exclue des fruits de ce dynamisme. Alors que les estimations officielles fixaient le taux national moyen de pauvreté à 3,8 % en 2005, l’Institut national des statistiques a publié en septembre 2011 (soit après la révolution) une révision de ces estimations portant ce chiffre à 11,8 %. En outre, les données ventilées par région (publiées pour la première fois) révèlent de profonds écarts derrière les moyennes nationales, avec des taux de pauvreté allant d’un minimum de 5 à 7 % dans le Centre-Est et la région du Grand-Tunis à un maximum de 29 % dans le Centre-Ouest.
La Tunisie doit également faire face à un chômage diffus. Si le taux de chômage était estimé à 13 % en 2010 pour l’ensemble de la population (soit environ 500 000 personnes), il s’élève à 30,7 % chez les jeunes (15-24 ans) et atteint 44 % chez les jeunes diplômés de l’université (15-29 ans). En raison de cette absence de débouchés et du manque d’insertion sociale, les avancées obtenues par le pays dans des domaines tels que la santé, l’éducation et l’égalité hommes-femmes n’ont fait qu’ajouter au sentiment général de frustration. La Tunisie reste une économie de bas salaires et à faible valeur ajoutée, incapable d’absorber des travailleurs qualifiés toujours plus nombreux. Et cette situation est encore aggravée par la mauvaise gouvernance : népotisme et pratiques anticoncurrentielles ont permis à une minorité privilégiée vivant dans les régions privilégiées de s’arroger l’essentiel de la croissance et de la prospérité. Les autorités de transition mises en place avant les élections ont présenté un plan d’urgence de 1,5 milliard de dollars pour s’atteler, parmi les nombreuses difficultés du pays, à la lutte contre le chômage et au développement régional. Ce plan doit s’accompagner de réformes structurelles pour créer un secteur privé dynamique et capable de produire, en quantité et en qualité, les emplois dont ont besoin ceux qui forment la majorité de la population tunisienne, à savoir les jeunes. Faute de croissance solide et fédératrice, les frustrations et le sentiment d’exclusion qui ont attisé la révolution pourraient à nouveau menacer la stabilité sociale.
Alors qu’elle doit relever ce défi crucial pour son développement, la Tunisie affronte aussi des vents économiques contraires. L’incertitude politique a tari les flux d’investissements directs étrangers et de touristes. La crise financière mondiale a freiné les exportations. La baisse de la demande, surtout en provenance du premier partenaire commercial du pays, l’Union européenne, a eu des répercussions considérables. Le conflit libyen a provoqué l’afflux de réfugiés et le retour des travailleurs tunisiens immigrés en Libye. Si bon nombre de réfugiés ont d’ores et déjà regagné leur pays, le manque à gagner des envois de fonds des migrants tunisiens a été chiffré entre 48 et 83 millions de dollars. L’ensemble de ces facteurs aboutit à une chute de la croissance estimée à – 1,8 % en 2011, avec une aggravation du chômage à 18,9 %.
Les années qui viennent, pendant lesquelles l’Assemblée constituante devra rédiger la nouvelle Constitution et organiser des élections, seront déterminantes pour la transition politique en Tunisie. Alors que la crise des dettes souveraines de la zone euro affaiblit la demande européenne et que la reprise en Libye paraît incertaine, le gouvernement risque de devoir recourir à des mesures de relance budgétaire plus ambitieuses pour offrir des débouchés et remédier aux inégalités économiques. L’aide de la communauté internationale sera déterminante pour financer les programmes qui éviteront au processus politique d’achopper sur les difficultés économiques et sociales. La Tunisie bénéficierait ainsi de l’oxygène indispensable pour tenir jusqu’à la reprise, attendue en 2014 : à la faveur de la reprise internationale, elle devrait alors renouer avec une croissance suffisante pour satisfaire les aspirations de la population.
L’objectif fondamental du Groupe de la Banque mondiale en Tunisie est aujourd’hui de soutenir la reprise économique et de renforcer la gouvernance et l’inclusion au cours de la transition politique. Il vise aussi à accompagner la réalisation des programmes entrepris par le gouvernement provisoire dans le domaine de la transparence, la responsabilisation et la participation citoyenne. Au fur et à mesure de la mise en place des nouvelles autorités et de la définition de nouvelles priorités, la Banque mettra en œuvre des stratégies destinées à soutenir celles-ci, en consultation avec un large éventail d’acteurs de la société civile.
Dans le sillage immédiat de la révolution, les autorités de transition ont sollicité la Banque pour un appui budgétaire destiné à un programme de réforme de court terme et innovant permettant de faire face à un certain nombre de questions reléguées pendant plusieurs décennies au second plan, tel l’enjeu de l’accès à l’information. Un prêt à l’appui des politiques de développement (DPL) de 500 millions de dollars a été approuvé pour atténuer les répercussions des troubles politiques sur l’économie et poser les jalons d’une société plus dynamique, plus inclusive et plus ouverte. Ce prêt, axé sur la gouvernance et les opportunités, a permis de débloquer rapidement des fonds en appui aux mesures de relance et pour soulager les chômeurs, les plus démunis et les plus vulnérables. Il a aussi été conçu pour aider les autorités à améliorer la transparence et la responsabilisation, deux revendications portées par la révolution.
La Banque mondiale a mobilisé toute son expertise internationale et significativement renforcé son assistance technique pour concevoir et déployer le programme de réforme des autorités intérimaires. Des consultations approfondies avec la toute jeune société civile sont venues alimenter ce processus, sur des questions aussi diverses que l’emploi des jeunes, la gouvernance, la santé et l’éducation, afin de définir les priorités. Le DPL sera le principal instrument de soutien budgétaire, en plus de l’assistance technique et du processus de consultations déjà engagés, tout au long de cette période de transition cruciale où le pays doit se doter d’une nouvelle Constitution et organiser de nouvelles élections. Le Groupe de la Banque mondiale a travaillé avec le gouvernement sorti des urnes, tout en restant engagé aux côtés d’un large éventail d’organisations de la société civile (OSC), afin de définir des objectifs de développement qui soient en phase avec les attentes et les besoins des citoyens.
Le DPL a été préparé conjointement avec la Banque africaine de développement (BAD), l’Union européenne (UE) et l’Agence française de développement (AFD), qui ont fourni 800 millions de dollars en complément des 500 millions de dollars apportés par la BIRD, pour une enveloppe qui s’élève donc au total à 1,3 milliard de dollars.
La Banque effectue aussi un important travail d’analyse pour renforcer l’environnement tunisien des entreprises, seul moteur d’une croissance durable et sans exclus. Elle procédera pour cela à un examen de la politique de développement et à une évaluation du climat de l’investissement, qui aideront le gouvernement intérimaire à concevoir des stratégies favorables à l’investissement et à identifier les obstacles, juridiques et administratifs, qui empêchent le secteur privé d’atteindre tout son potentiel d’investissement. La suppression des lourdeurs bureaucratiques, la transparence accrue et la limitation des passe-droits et autres privilèges, qui ont par le passé particulièrement porté préjudice aux investisseurs nationaux, enverront un signal fort à tous les investisseurs, les rassurant sur la qualité des règles du jeu et des conditions commerciales. Ces travaux d’analyse reposeront fondamentalement sur un prêt de 50 millions de dollars accordé à la Tunisie en juillet 2011 dans le cadre du Dispositif d'appui aux micros, petites et moyennes entreprises (MPME) mis en place sous l’égide de l’Initiative pour le monde arabe. En promouvant l’augmentation des prêts aux MPME, cet instrument régional soutient l’innovation et la diversification indispensables à l’éclosion d’un secteur privé, moteur de la croissance et porteur d’emplois et de débouchés pour tous les Tunisiens, et non pas seulement pour une minorité de privilégiés. La Société financière internationale (IFC) a quant à elle approuvé un investissement de 100 millions de dollars dans le programme et contribuera aussi au travail d’analyse sur le secteur financier. Ce financement s’est accompagné d’un apport de 50 millions de dollars de la BAD.
Un certain nombre de projets en cours avant la révolution et axés sur l’insertion économique continueront de bénéficier du soutien et du financement de la Banque mondiale. Tout sera fait pour accélérer la mise en œuvre des projets conformes aux objectifs politiques du gouvernement intérimaire. Sont notamment concernés le Deuxième projet de gestion des ressources naturelles et le Quatrième projet pour les zones montagneuses et forestières du Nord-Ouest. Approuvés en 2010, les deux projets cherchent à améliorer les conditions socio-économiques de régions en retard dont la situation, si l’on en croit les nouvelles données désagrégées sur la pauvreté, est particulièrement accablante. La Banque ne perdra pas de vue les besoins urgents d’emplois à court terme et continuera d’appuyer les efforts menés par le gouvernement pour y répondre, en continuant de soutenir les programmes publics de formation et d’assistance tout en mobilisant des ressources des fonds fiduciaires pour des initiatives innovantes et créatrices d’emplois. Face aux préoccupations à plus long terme mais tout aussi urgentes, la Banque mondiale poursuivra un plan d’investissement dans une usine d’énergie solaire concentrée de 50 MW, pour soutenir les efforts de la Tunisie visant à atténuer les effets du changement climatique et à réduire sa dépendance aux combustibles fossiles. Outre les bienfaits évidents pour l’environnement, la phase de construction devrait stimuler les industries locales et l’usine, une fois achevée, fournira les emplois verts industriels qualifiés de l’avenir.
Partenaires
L’action de la Banque mondiale en Tunisie s’inscrit dans le cadre d’un effort associant tout un ensemble de partenaires internationaux, dont la Banque africaine de développement, l’Union européenne, divers donateurs bilatéraux (France, Japon et États-Unis, entre autres) et les organismes des Nations Unies. Le gouvernement intérimaire élu par l’Assemblée constituante assure la direction des efforts de coordination des bailleurs de fonds dans le pays.
La Banque mondiale a su s’adapter rapidement à la nouvelle donne tunisienne et fournir un appui budgétaire indispensable au gouvernement intérimaire après la révolution. Le DPL de 500 millions de dollars est venu appuyer les efforts initiaux de réforme pour édifier une société plus juste et garante, entre autres avancées, de l’accès de tous les Tunisiens à l’information et aux opportunités, de plus de transparence dans la passation des marchés publics et d’une participation accrue des citoyens dans l’évaluation de la qualité des services sociaux.
Avec le Réseau affilié pour la responsabilité sociale (ANSA) dans le monde arabe, la Banque a participé à la mise en place d’une plateforme régionale pour un engagement constructif entre OSC, pouvoirs publics, médias et secteur privé en Tunisie. C’est là une étape incontournable pour donner aux citoyens davantage de moyens d’expression et instaurer un contrat social reposant sur l’inclusion et la responsabilité.
La Banque mondiale a pu mobiliser des ressources provenant de fonds fiduciaires pour aider la Tunisie à gérer les conséquences du conflit dans la Libye voisine. Un don du Fonds pour la construction de la paix et de l’État, en cours de finalisation, contribuera à la réintégration de 40 000 migrants tunisiens de retour de Libye et au financement de services et d’emplois pour les communautés vivant le long de la frontière.
Actuellement, la Banque mondiale se concerte avec le gouvernement intérimaire nommé par l’Assemblée constituante pour déterminer ses priorités et les modalités de son appui. C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre dans une décennie d’aide qui, en dépit des problèmes d’inégalité et d’exclusion, a produit des avancées économiques et sociales considérables sur un certain nombre de plans, dont voici un aperçu :
Tunisie : Volume des financements (millions de dollars)