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Discussion en direct avec Danny Leipziger sur la Crise financière - 24 novembre 2008, 12:00 PM EST

L’économie mondiale a subi d’importants bouleversements au cours des derniers mois. La crise financière s’est répandue dans le monde entier et menace de restreindre l’accès des pays en développement aux échanges commerciaux et aux investissements. Un recul du commerce international est prévu en 2009, ce qui entraînera la première baisse d’envergure depuis près de trente ans. Selon les dernières estimations de la Banque, la croissance réelle du PIB ralentira dans toutes les régions du monde. Or, chaque baisse de 1% de la croissance pourrait faire basculer 20 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté. Que peuvent faire les pays en développement ? Que peut faire la Banque mondiale pour les aider ?

Danny Leipziger, vice-président et directeur du Réseau de lutte contre la pauvreté et gestion économique de la Banque mondiale, a participé à une discussion en ligne le 24 novembre 2008 à 12 heures EST.

Pour en savoir plus sur Danny Leipziger (a).

Transcription

Belarmino Van-Dúnem :
Comment la crise internationale va-t-elle affecter les pays africains s’ils ne font pas partie de l’économie mondiale ?

Danny Leipziger :
Aujourd’hui, dans une économie mondialisée, aucun pays n’est à l’abri de la crise. Même si certains pays sont moins exposés aux aléas des marchés financiers et que, de ce fait, ils sont épargnés lors de la phase initiale de la crise, le ralentissement de la croissance économique qui touche toutes les grandes économies affectera également l’Afrique car les prix des produits de base vont chuter, les marchés à l’export vont stagner et les investissements directs à l’étranger vont être considérablement diminués. Les répercussions varieront d’un pays à l’autre, mais au final, cela entraînera une baisse des recettes des exportations et des revenus, ainsi qu’un ralentissement des investissements, particulièrement lorsqu’il s’agit de fonds étrangers. On peut espérer que les aides seront maintenues au même niveau et que, d’ici 2010, la croissance économique reprendra. En attendant, les gouvernements doivent faire leur maximum pour protéger les plus vulnérables.


Yingying Xu :
Avec la récession et l’augmentation du chômage dans la plupart des pays industriels, l’externalisation résultant des échanges commerciaux avec les pays en développement, notamment avec la Chine et l’Inde, est (encore) tenue pour responsable de la perte des emplois de cols bleus dans les pays riches. Quels sont les risques de voir une résurgence du protectionnisme commercial dans les deux années qui viennent ?

Danny Leipziger :
Il est certain que dans le contexte de la crise mondiale, les risques de protectionnisme sont accrus. Heureusement, lors de la réunion du G-20 du 15 novembre, les dirigeants mondiaux ont vivement recommandé d’éviter de recourir au protectionnisme durant ces moments difficiles et de reprendre les négociations de Doha. Bien entendu, le problème de l’externalisation des emplois existait bien avant que les pays ne soient confrontés à la récession, mais il est clair que les pressions intérieures continueront. Ceci dit, le libre-échange offre toujours les meilleures opportunités au niveau mondial pour augmenter les revenus et accroître le bien être général. C’est le travail du gouvernement de protéger ceux qui peuvent être les perdants de la mondialisation, en reconnaissant que les gains mondiaux sont en général importants et positifs. Il est facile d’imputer tous les bouleversements économiques à la mondialisation, même ceux causés par les évolutions technologiques, les évolutions de la demande des consommateurs ou les besoins en matière d’éducation. Avoir recours au protectionnisme ne résoudra aucun de ces problèmes et sera particulièrement préjudiciable pour les pays en développement où réside la plus grande partie des populations pauvres du monde.



Mela Yila Dogo :
A partir de votre expérience de la crise financière mondiale actuelle, quels conseils donneriez-vous aux responsables politiques (par exemple aux banques centrales) et aux gouvernements des pays en développement pour protéger au mieux leurs économies de la crise à venir des systèmes financiers mondiaux, sachant que leurs économies peuvent difficilement être découplées des répercussions de la crise mondiale ?

Danny Leipziger :
Vous avez raison, le découplage n’est pas un choix dans le monde actuel où la mondialisation est croissante. Par ailleurs, il est difficile d’anticiper une crise, d’autant que la gravité de celle que nous traversons est sans précédent dans la période d’après-guerre. Cependant, exercer un contrôle financier vigilant sur ces entités financières nationales est une très bonne idée et la dépendance excessive vis-à-vis des capitaux étrangers, particulièrement les capitaux à court terme, peut aussi s’avérer risquée pour les pays en développement. Alors qu’une immunité ou une protection absolue contre la récession mondiale est impossible, il est bien entendu souhaitable, pour les pays, de diversifier leurs exportations à la fois par secteur et par marché et d’essayer d’éviter un endettement excessif, qui peut s’avérer problématique en période de crise comme celle que nous connaissons actuellement. Mettre en place une gestion macro-économique efficace a été utile à de nombreux pays au cours de la crise actuelle, dont un grand nombre ont subi les conséquences, sans pour autant en être à l’origine. Les ministres des Finances qui ont fait preuve de prudence dans l’administration de l’économie vont découvrir qu’ils ont une marge de manœuvre fiscale face au marasme et les administrateurs des banques centrales qui ont surveillé l’endettement des entités financières de près verront aussi leurs efforts récompensés.


Ahowesso :
Quelle est l'origine de la crise financière mondiale?

Danny Leipziger :
L’origine de la crise se situe aux Etats-Unis, où les établissements prêteurs du marché immobilier ont pris des risques excessifs. Les bulles immobilières ne sont pas inhabituelles. Toutefois, cette baisse spectaculaire des valeurs immobilières a fait perdre de la valeur à de nombreux titres adossés à des actifs. Cela a eu des effets en cascade sur les marchés financiers. En un mot, la crise a donc pour origine des risques excessifs, qui n’étaient pas vraiment prévisibles par les organismes de contrôle, en partie parce que les marchés financiers sont devenus extrêmement sophistiqués et interconnectés, si bien qu’il est difficile de savoir qui, en fait, supporte le risque final. Cela souligne la nécessité d’une réforme de la réglementation financière mondiale.


Elizabeth :
Comment l’économie chinoise a-t-elle été touchée par la crise mondiale actuelle ?

Danny Leipziger :
Chose intéressante, la Chine a été l’un des principaux moteurs mondiaux de la croissance économique. En fait, les perspectives pour 2009 seraient beaucoup plus sombres sans la croissance attendue de 6-7% de la Chine. Cette dernière a revu ses prévisions à la baisse pour 2009 en reconnaissant que ses exportations seront touchées par la récession de nombreux pays de l’OCDE. Pour cette raison, la Chine a annoncé un ensemble d’incitations financières pour 2009-2010 représentant 7% du PIB, ce qui est considérable, en vue de remplacer la demande étrangère par la demande intérieure. Ainsi, la Chine construira davantage de maisons et de routes, et développera ses infrastructures, notamment dans les zones rurales, de façon à conserver des taux de croissance suffisamment élevés pour maintenir l’emploi de la population chinoise. Cette incitation fiscale aidera non seulement la Chine mais aussi le reste du monde. .


Fabino :
Que va-t-il se passer dans les prochains mois pour les économies latino-américaines, particulièrement celles des petits pays ?

Danny Leipziger :
Cela dépendra beaucoup des conséquences de la récession dans les pays de l’OCDE sur les économies des grands marchés émergents. Dans le cas de l’Amérique du Sud, par exemple, si le Brésil réussit à maintenir son taux de croissance à un niveau suffisamment élevé, les plus petits pays avec qui il a des échanges commerciaux ne seront peut-être pas aussi touchés que ceux qui sont dépendants, pour leurs exportations, du taux de croissance des Etats-Unis ou de l’Europe. Cela signifie, cependant, que l’on peut s’attendre à ce que le fléchissement au niveau mondial touche tout le monde, dans des mesures variables, puisque 2009 sera une année de très faible croissance mondiale.
Pour les pays les plus pauvres ou les plus petits, le défi est de s’assurer que leurs dépenses publiques protègent convenablement les populations les plus vulnérables, et que leurs secteurs financiers sont suffisamment solides pour ne pas être pris dans la tourmente qui secoue les marchés financiers développés. Cela nécessite un contrôle rigoureux de la réglementation du système bancaire.



Dr. Nawfal K. Ali Al-Shahwan :
Quels sont les effets de la crise sur les pays arabes producteurs de pétrole et sur les pays arabes non-pétroliers ?
Merci

Danny Leipziger :
Pour les pays exportant du pétrole, la grande volatilité des prix du pétrole pose actuellement un problème. De plus, force est de constater que les politiques de prix de l’OPEC ont également eu des répercussions sur les perspectives économiques mondiales. La plupart des exportateurs de pétrole responsables orienteront leurs projets économiques sur le prix du pétrole à long terme plutôt que sur le marché au comptant qui est très volatile. Comme la plupart d’entre eux ont des niveaux de stocks/réserves internationaux très élevés, ils seront capables d’absorber une diminution de leurs revenus à court terme.

Les pays non-pétroliers de cette région doivent faire face aux mêmes problèmes que d’autres pays en développement. Ils doivent notamment s’adapter au ralentissement de la croissance mondiale et à la diminution des entrées de capitaux. Au Moyen-Orient, la diminution potentielle des envois de fonds et la détérioration des perspectives d’emplois dans le reste du monde compliquent encore le problème. Nous pouvons nous attendre à ce que 2009 soit une année difficile pour de nombreuses raisons.



Yaya :
Bonjour, il semble que les banques islamiques ont été épargnées par la crise financière actuelle. Si cela est vérifié, est-ce que ce n'est pas la base même du capitalisme qui est mise en cause par la crise ? Est-ce qu'on peut imaginer un système financier dans le monde occidental sans taux d'intérêt et sans spéculations sur des titres financiers ?

Danny Leipziger :
Il est certain que cette récente crise révèle certains des excès du capitalisme débridé, comme l’a souvent décrit le Professeur Stiglitz dans ses nombreux livres. Toutefois, la réponse, de mon point de vue, n’est pas de démanteler le capitalisme, qui a généré les progrès économiques les plus rapides de l’histoire, mais plutôt de mener une réforme des systèmes de réglementation, particulièrement concernant les marchés financiers, qui engendrent une prise de risques excessive.

Je ne m’y connais pas assez en matière de banques islamiques pour faire des commentaires sur leurs stratégies de portefeuilles ou de prises de risques. Cependant, je sais que des réformes importantes des marchés financiers occidentaux sont nécessaires et, comme l’a indiqué la réunion du G-20 la semaine dernière à Washington, cela semble être un point de vue partagé par de nombreuses nations, dont l’Arabie Saoudite, qui est membre du G-20.



Wilane Paté :
Ne pensez-vous pas que la crise financière actuelle soit le signe effectif de l'échec des choix financiers opérés par les Occidentaux et surtout qu'elle marque le désenchantement face aux institutions de Bretton Woods ?

Danny Leipziger :
La crise a clairement fait apparaître des fêlures sérieuses dans le secteur financier et des faiblesses dans sa régulation et son contrôle. Alors que les pays en développement se tournent souvent vers les institutions de Bretton Woods pour obtenir des conseils et des financements, les pays développés ont parfois été moins réceptifs aux signaux d’alerte. Pour rendre justice au FMI, ces dernières années, cette institution a pointé du doigt des déséquilibres dans de nombreuses grandes économies mondiales.

Néanmoins, comme les dirigeants politiques du G-20 l’ont indiqué dans leur communiqué la semaine dernière, de sérieuses réformes du système de réglementation financière mondiale auraient déjà dû être faites depuis longtemps et certaines d’entre elles pourraient concerner les mandats des institutions créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Une des réformes a déjà été initiée par les institutions de Bretton Woods. Il s’agit d’augmenter la représentation et la participation des économies de marché émergentes dans les prises de décision, ce qui reflète leur importance économique croissante dans le monde.



Sharadchandra D Jog :
Pourquoi considère-t-on la réduction de la pauvreté comme dépendant (par « effet de ruissellement ») de la croissance ? Le Professeur Galbraith a décrit « l’effet de ruissellement » (trickle down) comme étant une stratégie qui vise à donner beaucoup d’avoine à manger au cheval pour que les oiseaux n’aient pas faim. Je suis consterné de constater que des alternatives prometteuses comme l’approche du Professeur Streeten concernant les besoins essentiels soient ignorées. Les pays en développement pourraient faire beaucoup pour les pauvres, si seulement ils se concentraient sur la pauvreté.

Danny Leipziger :
Il ne faut pas perdre de vue les besoins humains fondamentaux et la communauté internationale a renforcé l’importance d’indicateurs économiques et sociaux tels que ceux proposés par Paul Streeten. La terminologie actuelle pour les besoins essentiels de l’être humain (BHN, Basic Human Needs) se reflète dans les objectifs de développement pour le Millénaire (ODM) que l’ensemble de la communauté internationale s’est engagée à atteindre. Toutefois, pour parvenir aux ODM, il s’avère que des niveaux de croissance élevés et soutenus sont indispensables. Ce sont les conclusions du récent rapport indépendant publié par la Commission de la croissance et dirigé par le Professeur Michael Spence, dont le site Internet peut être consulté à l’adresse suivante : www.growthcommission.org.

Certaines interventions relèvent de la responsabilité du gouvernement et sont indépendantes des profits individuels. Cela comprend le besoin et le droit à une éducation de base. Cependant, pour générer des niveaux de revenu plus élevés, d’autres progrès économiques nécessitent la création d’emplois. Il est évident que les exportations et la croissance économique sont les meilleurs moteurs pour augmenter les revenus. Un rapide coup d’œil sur l’histoire du Vietnam au cours des 15 dernières années illustre parfaitement ce fait, puisque les revenus ont été multipliés par cinq et les taux de pauvreté sont tombés de 60% à 20%. Il ne s’agit pas d’un « effet de ruissellement » mais de développement économique, comme le confirment les indicateurs du Vietnam.



Israël KABONGO Amisha :
Pouvez-vous m'expliquer le phénomène "crise financière", il s'agit de quoi réellement ?

Danny Leipziger :
Les crises financières ont généralement à voir avec un manque de confiance dans les marchés financiers, qui peut également concerner les banques et les autres entités financières. Ce qui différencie la crise financière actuelle des autres, c’est qu’elle affecte les marchés financiers du monde entier de façon simultanée. Le résultat net est que les marchés financiers ont perdu une partie de leur valeur, les détenteurs de capitaux, comme les titres adossés à des hypothèques, ont subi de fortes pertes et les assureurs d’un certain nombre de ces nouveaux instruments financiers ont également fait faillite dans de nombreux pays. On n’a pas vraiment connu un tel effondrement mondial au cours des 80 dernières années.

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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