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Pour la première fois depuis
« Le miracle du sud-est asiatique, croissance
économique et politique publique »,
célèbre rapport de la Banque mondiale
publié en 1993, un nouveau rapport intitulé
« East Asian Renaissance: Ideas for Growth
» (Renaissance de l’Asie de l’Est
: Une vision au service de la croissance) présente
une analyse exhaustive de la région d’Asie
de l’Est, de ses forces et des nouveaux défis
qu’elle se doit de relever.
Le rapport a pour thèse
directrice que les flux régionaux de biens,
de capitaux et de technologie aident tous les pays
d’Asie de l’Est, même les plus
petits, à profiter des avantages des économies
d’échelle et que cette intégration
doit être encouragée. Il souligne cependant
que des mesures doivent être prises au niveau
national pour atténuer les tensions et pressions
qu’une croissance économique rapide
laisse dans son sillage. Il convient donc de donner
priorité à la construction de villes
dynamiques, de sociétés homogènes
et de gouvernements intègres.
Le Dr. Homi Kharas, Économiste
en chef de la région Asie de l’Est
et Pacifique de la Banque mondiale, a répondu
à vos questions le 5 octobre 2006. Veuillez
trouver ci-après une transcription de ces
échanges.
En
savoir plus sur ce rapport.
Transcription
Vanel Beuns :
Je tiens à remercier le Dr. Homi Kharas,
Économiste en chef de la région Asie
de l’Est et Pacifique de la Banque mondiale,
ainsi que le Dr. Indermit Gill, Conseiller économique,
pour l’occasion qu’ils me donnent de
participer à ce débat en ligne. La
région de l’Asie de l’Est a su
créer des économies plus compétitives
et innovatrices. Le développement des pays
à revenu intermédiaire reste le véritable
défi. Pourquoi le développement des
pays à revenu intermédiaire est-il
plus complexe ? Que peut-on faire pour aider les
pays à adapter leurs stratégies de
façon à relever les urgents défis
nationaux que pose l’inégalité
? Quelle est la contribution de la technologie à
la réduction de la pauvreté ?
Homi Kharas :
Merci pour cette question. Laissez moi tout d’abord
expliquer en quelques mots ce qui rend le développement
au niveau du revenu intermédiaire plus complexe.
Le rapport explique que les pays
à revenu intermédiaire doivent non
seulement disposer de tous les atouts permettant
de passer du niveau de pays à faible revenu
à celui de pays à revenu intermédiaire,
mais doivent également capables de surmonter
trois étapes capitales, à savoir :
la mutation du stade de la diversification et de
la production d’un ensemble plus vaste de
biens à celui de la spécialisation
et du centrage sur les biens pour lesquels le pays
a un avantage comparatif au niveau mondial ; le
passage du stade de l’investissement, qui
requiert simplement plus d’épargne
et plus de construction, à celui de l’innovation
qui, elle, passe par la capacité de faire
les choses de façon différente ; et
le passage de l’éducation de base à
celle d’un système éducatif
susceptible de fournir les compétences bien
plus poussées qu’exige le marché
du travail.
Ces trois étapes sont difficiles,
mais il est indispensable pour tout pays à
revenu intermédiaire de s’y attaquer
avec vigueur s’il veut véritablement
passer à un stade supérieur et joindre
les rangs des pays développés.
Rakesh Choudhary, expert comptable diplômé
en sciences, MIMA, MICA,FICWA, FCA :
Je voudrais remercier le Dr. Homi Kharas, Économiste,
et le Dr. Indermit Gill, Conseiller économique,
pour l’excellent rapport analytique qu’ils
ont produit sur le sujet « Renaissance de
l’Asie de l’Est : Une vision au service
de la croissance », ainsi que sur la néo-économie
émergente.
Les pays de l’Asie de l’Est
ont payé très cher plusieurs désastres
économiques et environnementaux. La précarité
des conditions de vie, la faible croissance technologique,
la faible croissance de l’agriculture, le
manque de main-d’œuvre qualifiée,
la faiblesse du crédit, les taux d’intérêt
élevés, une inflation élevée,
un revenu faible, l’exploitation excessive
des pauvres par les riches, la corruption, etc.,
restent les principales causes de pauvreté
dans la région. Les accords de collaboration
entre les différents pays en matière
d’agriculture, de transformation et de services
sont aujourd’hui plus que nécessaires.
Une forte formation élevée de capital
doit se mettre en place dans chacun de ces secteurs
grâce à une combinaison judicieuse
de recettes fiscales, de croissance agressive de
la masse monétaire, de régularisations
internes, d’investissements directs étrangers,
de transferts de technologie, de réformes
juridiques, de libéralisation des économies,
etc. Quelles mesures le gouvernement, les partis
politiques, le public et la communauté internationale
doivent-ils prendre pour réduire la pauvreté
dans la région ? Quels sont les modèles
économiques que devrait adopter chacun des
pays de la région ?
Homi Kharas :
Merci, Rakesh.
J’estime que donner la priorité
à la réduction de la pauvreté
est extrêmement important. Je pense que nous
avons démontré dans ce rapport que
plusieurs pays de l’Asie de l’Est se
posent en véritables champions en matière
de réduction de la pauvreté. Ils ont
réussi à en faire échapper
quelque 250 millions de personnes au cours des 5
dernières années. Ceci veut dire qu’il
y a 250 millions de personnes en moins qui vivent
en dessous du seuil de pauvreté aujourd’hui
qu’il n’y en avait il y a 5 ans. On
peut donc en conclure que les stratégies
mises en œuvre par ces pays sont bien aptes
à réduire la pauvreté.
Je voudrais également souligner
que notre rapport ne se limite pas seulement à
la pauvreté absolue. Il a également
trait à la façon dont les pays d’Asie
de l’Est ont su rattraper certaines nations
plus avancées. Il parle notamment de ce que
devront faire les pays, lorsqu’ils auront
réussi à satisfaire leurs besoins
essentiels, pour offrir de meilleurs moyens de subsistance
aux nombreuses personnes qui restent toujours dans
un état d’extrême vulnérabilité,
afin que la qualité de leur vie ne soit plus
à la traîne par rapport aux autres.
Comme nous l’avons souligné
dans ce rapport, pour amener ces types d’économie
aux normes plus avancées des pays développés,
il faut changer de stratégie. Il ne s’agit
plus simplement de ces stratégies qui servaient
autrefois à minimiser les principales privations
dues à la pauvreté, mais de stratégies
différentes.
Dans le rapport, nous démontrons
également que ce n’est qu’en
augmentant le volume des échanges, en incitant
les pays à capitaliser sur les économies
d’échelle, en s’assurant de la
fiabilité des systèmes financiers
et en rendant les systèmes nationaux aptes
à intégrer dans les systèmes
économiques des idées nouvelles en
provenance du monde entier que l’on peut propulser
les économies vers des niveaux supérieurs.
L’innovation est donc la clé.
Andrea Mali :
Le rapport mentionne la Chine comme étant
« un succès remarquable ». Pourtant,
la corruption y est rampante. Comment ce constat
s’inscrit-il dans ce que vous soutenez être
l’un des plus gros défis à relever
dans la région, à savoir le contrôle
de la corruption ? La Chine est-elle la preuve qu’un
pays corrompu peut en même temps constituer
une réussite économique ?
Homi Kharas :
Andrea Mali s’inquiète de savoir comment
concilier l’idée que la Chine soit
un grand succès économique avec celle
qu’elle semble également être
un pays corrompu. Il s’agit de savoir si des
pays peuvent être à la fois corrompus
et prospères, une question très importante
à mon avis. Je pense qu’il est indéniable
que de nombreux pays d’Asie de l’Est
sont perçus à la fois comme ayant
des niveaux de corruption élevés et
comme étant des réussites importantes
sur le plan économique. Nous soulignons dans
notre rapport que la corruption sera susceptible
de devenir un véritable problème pour
la croissance économique lorsqu’elle
se décentralisera et atteindra les collectivités
locales. En effet, lorsque la corruption se décentralise,
c’est qu’elle sévit désormais
dans tant de points qu’il est devenu beaucoup
plus difficile de s’y attaquer et de la contrôler.
Il devient également très difficile
pour les entreprises d’un pays corrompu d’appliquer
des règles uniformes sur l’ensemble
du territoire. C’est ce type de corruption
qui semble avoir les conséquences les plus
sérieuses sur la croissance économique
et c’est contre lui que nous mettons en garde
les pays d’Asie de l’Est qui se sont
rapidement décentralisés mais ont
fait preuve de trop de lenteur dans la mise en place
de mesures anti-corruption.
Je voudrais souligner qu’aujourd’hui,
dans la région, les responsables sont nettement
plus conscients de la nécessité de
combattre la corruption. La plupart des gouvernements
ont mis en place des programmes visant à
le faire. Il y a eu récemment des arrestations
très médiatisées en Chine d’autorités
locales accusées de corruption. En Indonésie,
le président a placé la lutte contre
la corruption parmi les axes stratégiques
de sa plateforme de développement. Et dans
de nombreux autres pays également, les campagnes
anti-corruption gagnent en puissance.
La bonne nouvelle en ce qui concerne
l’Asie de l’Est est qu’elle affiche
de nombreux exemples de campagnes anti-corruption
qui ont réussi, et grâce auxquelles
la corruption a été considérablement
réduite, si ce n’est éradiquée.
Je mentionnerai, par exemple, le cas de Hong Kong,
Singapour, la République de Corée
et, de plus en plus, la Malaisie. Ceci montre que
le contrôle de la corruption est possible
s’il devient l’affaire de dirigeants
fermement engagés.
Janet London :
Le rapport mentionne la nécessité
d’améliorer les routes de façon
à relier l’intérieur du territoire
avec les principaux centres urbains. Ceci soulève
la question du financement. Disposez-vous de prévisions
sur les fonds dont aura besoin la région
pour développer ses infrastructures ? Et,
compte tenu du fait que cela ne s’est jamais
encore produit, est-il raisonnable d’espérer
que ces pays puissent un jour régler eux-mêmes
la facture de leurs dépenses en infrastructures
?
Homi Kharas :
Les pays d’Asie de l’Est ont effectué
des dépenses importantes en matière
d’infrastructures. Nous estimons que les économies
d’Asie de l’Est auront besoin de dépenser
environ 200 milliards de dollars américains
par an au cours des prochaines années, pour
faire face à leurs besoins en infrastructures.
Même s’il s’agit d’un montant
relativement important, nous avons à faire
à des économies dont la croissance
est très rapide, qui devraient donc pouvoir
y faire face.
Nous avons également observé
que la rentabilité des dépenses en
infrastructures est très élevée
et que, par conséquent, ces investissements
se remboursent d’eux-mêmes. Ceci tend
à montrer qu’il est également
possible de mobiliser des fonds privés supplémentaires
de manière à défrayer les coûts
de certains types d’infrastructures, en particulier
dans les domaines de l’énergie, des
télécommunications et des ports qui,
par exemple, sont des domaines générateurs
de revenus.
Si le secteur privé peut
assurer le financement de ces infrastructures au
travers de partenariats publics-privés, le
secteur public pourra alors consacrer plus de ressources
à l’aménagement de routes rurales,
à l’approvisionnement en eau et autres
types d’infrastructures où le recouvrement
de coûts est moins faisable. Nous pensons
qu’il sera possible pour les pays d’Asie
de l’Est de générer le type
de ressources qu’exigerait la fourniture d’infrastructures
supplémentaires dans les zones rurales.
Edu Lopez :
Que pensez-vous d’un marché commun
des pays de l’Asie du Sud-est ? Un tel marché
serait-il plus avantageux pour les pays membres
de l’ANASE que l’association actuelle
?
Homi Kharas :
Les pays de l’Asie du Sud-est ont avancé
à grands pas vers un mécanisme de
libre échange. Le commerce des biens au sein
de l’Asie du Sud-est se déroule avec
de moins en moins de restrictions. L’ANASE
négocie également des accords de libre
échange avec la Chine, des accords de partenariat
avec le Japon et des accords avec la Corée,
ce qui aura pour effet de faire de l’Asie
de l’Est une région où les marchandises
pourront circuler avec très peu de barrières.
Mais ceci est encore loin d’un
marché commun. Il subsiste en effet de considérables
obstacles au commerce dans le domaine des services,
ainsi qu’au mouvement des personnes à
l’intérieur de la région. Ce
sont là des domaines où des progrès
considérables restent à accomplir
avant qu’on puisse envisager la mise en place
d’un marché commun de l’Asie
du Sud-est.
Dominic Neagher :
Le concept d’un réseau de production
régional et d’une fragmentation des
échanges gagne depuis peu en popularité,
et vous y faîtes référence dans
votre rapport. Mais s’agit-il d’un phénomène
véritablement nouveau ?
Quel est selon vous l’impact
fondamental que peut avoir le fait qu’une
usine achète des composants utilisés
dans sa production chez un fournisseur dans une
autre ville (voire même en bas de la rue)
ou auprès de fournisseurs étrangers
?
Ou qu’elle fasse faire certaines
de ses pièces, telles que des panneaux en
aluminium entrant dans la fabrication de voitures,
par des sous-traitants étrangers, dans le
cadre d’une « fragmentation »
de sa production ?
Homi Kharas :
Les réseaux de production régionaux
sont un phénomène relativement nouveau.
Deux aspects contribuent notamment à leur
nouveauté. Premièrement, grâce
aux progrès de la technologie, la fragmentation
de la production est aujourd’hui beaucoup
plus fine qu’elle ne l’était
auparavant. Les processus de production peuvent
être divisés en un nombre de plus en
plus grand d’étapes.
La deuxième nouveauté
est qu’avec la diminution des coûts
de transport, il est aujourd’hui possible
de confier chaque étape d’une production
donnée au site qui offre les conditions de
prix et de qualité les plus avantageuses.
Les réseaux de production régionaux
innovent en ce qu’ils prouvent que le concept
d’avantage comparatif, d’habitude limité
à un pays et à sa situation de concurrence
avec le reste du monde, peut avoir une dimension
internationale. Les entreprises sont aujourd’hui
capables de s’approvisionner en composants
là où le rapport coût/qualité
est le meilleur. L’expansion de la plateforme
des fournisseurs aide également les entreprises
à accroître leur productivité
et à améliorer leur compétitivité
et leur rentabilité.
Parallèlement, à
cause de ce phénomène, beaucoup plus
d’autres pays sont désormais en mesure
de participer à l’expansion des industries
les plus dynamiques et sources d’économies
d’échelle, dont celle de l’électronique,
certains domaines de l’équipement et
autres. Cela veut dire que les avantages d’une
expansion mondiale de la demande pour ces types
de biens sont partagés de façon beaucoup
plus large qu’auparavant entre les différents
pays. Il en découle que l’Asie de l’Est
est l’une des seules régions du monde
où le fossé qui sépare les
pays les plus riches des plus pauvres est en train
de se combler (c’est ce que les économistes
appellent la convergence), alors qu’il s’élargit
partout ailleurs dans les régions où
les réseaux de production régionaux
ne sont pas encore bien établis.
Dr. Ashish Manohar Urkude :
Les pauvres et les nécessiteux bénéficient-ils
véritablement du gros des avantages liés
à la croissance des économies ? Ou,
au contraire, cette croissance a-t-elle accentué
les écarts ? Il faudrait en effet décider
d’un seuil de pauvreté minimal, en
dessous duquel toute personne affectée serait
prise en charge par le pays, quel qu’il soit.
MM. Kharas et Gill, pourriez-vous nous offrir quelques
commentaires sur cette dimension humanitaire du
problème ?
Homi Kharas :
Il existe aujourd’hui une différence
marquée entre le type de croissance que connaît
l’Asie de l’Est, c’est-à-dire
une croissance bâtie sur des économies
d’échelle et sur des « travailleurs
du savoir », et le type de croissance que
beaucoup d’autres pays d’Asie de l’Est
ont connu au cours des 20 dernières années,
à savoir une croissance bâtie sur les
aptitudes de travailleurs non qualifiés.
Lorsque la croissance fait appel de façon
plus efficace à une main d’œuvre
non qualifiée, elle s’accompagne généralement
d’une augmentation de l’équité,
et nombre des groupes les plus vulnérables
de la société en bénéficient
directement.
Ceci est donc ce qu’ont connu
la plupart des économies de l’Asie
de l’Est lorsqu’elles étaient
pauvres et cela constitue toujours le lot des pays
d’Asie de l’Est qui continuent à
être pauvres, tels le Mékong, le Laos,
le Cambodge et le Vietnam.
Mais pour les pays à revenu
intermédiaire de la région, la croissance
a aujourd’hui tendance à être
couplée d’une augmentation de l’inégalité
des revenus. Ceci menace de plus en plus la survie
du type de cohésion sociale qui avait tant
fait la réputation des pays d’Asie
de l’Est et pose un nouveau défi qu’il
conviendra de relever de manière politique
plutôt qu’économique, les forces
économiques ne correspondant plus au rêve
forgé par les populations de vivre dans des
sociétés équitables.
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