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Le monde en développement
compte aujourd’hui 1,3 milliards de jeunes,
plus qu’à aucun moment de son histoire.
C’est sur ce constat que s’articule
le Rapport
de la Banque mondiale sur le développement
dans le monde 2007, intitulé « Développement
et générations futures »
: jamais ne s’est-il avéré plus
opportun d’investir dans la jeunesse.
François Bourguignon, Premier
Vice-président, Économie du développement
et Économiste en chef de la Banque mondiale,
accompagné d’Emmanuel Jimenez, Directeur
de l’équipe de production du rapport,
ont répondu à diverses questions sur
ce que pourraient faire les pays en développement
pour investir dans leur jeunesse et sur le type
de politiques pro-jeunes que ces pays pourraient
adopter en vue d’accélérer la
croissance économique et à réduire
la pauvreté.
Transcription
Amadu Abdul-Rauf :
Les Objectifs du développement pour le millénaire
(ODM) imposent aux dirigeants du monde de faire
de la Terre une planète où tous les
hommes pourront mieux vivre d’ici l’an
2015. Ceci ne peut devenir une réalité
sans la participation active de la jeunesse dans
les pays membres. Mais cette jeunesse n’a
pas aujourd’hui suffisamment de pouvoir pour
participer de façon effective à ce
processus. En dépit de la qualité
des politiques adoptées par les pays où
vivent ces jeunes, ces dernières ont tendance
à échouer dans leur mise en œuvre.
Que fait la Banque mondiale pour aider ces jeunes
?
Emmanuel Jimenez :
La Banque mondiale fait état d’efforts
entrepris par les pays pour tenter d’inclure
leur jeunesse dans le processus d’élaboration
de politiques. Il y a plusieurs façons dont
cette inclusion peut se faire. Par exemple, les
jeunes peuvent participer à la formulation
de documents stratégiques de réduction
de la pauvreté. Ceci implique la mise en
place d’un cadre consultatif qui sera finalisé
et utilisé en collaboration avec les différents
acteurs de la société civile, du gouvernement
et des bailleurs de fonds, en vue de la mise en
place d’une stratégie destinée
à alléger la pauvreté.
Ceci dit, il y a encore beaucoup
de chemin à parcourir. Par exemple, à
l’heure actuelle, à peine trois quarts
des 24 documents qui ont été préparés
mentionnent la jeunesse et les plans d’action
proposés par les jeunes. L’augmentation
de cette participation sera donc un thème
qu’il conviendra d’aborder à
court terme.
L’autre façon dont
la Banque peut aider les jeunes à participer
plus au développement est en les impliquant
davantage dans la conception et la mise en œuvre
des projets eux-mêmes. Par exemple, dans la
mise en œuvre de ses projets, elle fait plus
souvent appel à des éducateurs pairs
pour sensibiliser les jeunes à des problèmes
tels que la santé reproductive.
Ram Pandit :
L’un des principaux problèmes du monde
en développement a trait à la disparité
économique croissante entre les pauvres et
les nantis. La plupart des jeunes issus de milieux
pauvres ont en commun des problèmes comme
l’accès à l’éducation,
à l’emploi et, de façon générale,
aux moyens d’améliorer leurs perspectives
d’avenir. Comment peut-on corriger cette disparité
entre les nantis et les démunis en matière
d’accès aux ressources et palier au
manque d’opportunités pour les jeunes
du monde en développement ?
François Bourguignon
:
Les disparités entre riches et moins riches
et le manque d’accès des jeunes à
l’éducation, aux infrastructures et
à l’emploi dont s’inquiète
M. Pandit sont au cœur même de la pauvreté.
Il s’agit là non seulement d’une
question de justice sociale mais également
d’efficacité du système dans
son ensemble. Il est évident que le manque
d’accès par les fils et les filles
des personnes pauvres à ces différentes
opportunités les place dans l’impossibilité
d’exploiter le potentiel économique
qu’ils pourraient avoir.
Par conséquent, la Banque
mondiale insiste énormément sur la
nécessité d’encourager plus
d’équité d’accès
et d’améliorer les rouages du système
économique. Un objectif qui peut devenir
réalité.
Plusieurs modes d’action
sont possibles. Aujourd’hui, il y a dans plusieurs
pays, notamment en ce qui concerne l’éducation,
des programmes ambitieux qui fournissent un appui
financier aux parents ou aux familles pour les inciter
à envoyer leurs enfants à l’école.
Le Mexique, par exemple, ainsi que d’autres
pays pratiquent depuis plus de 10 ans des programmes
de ce type dont le succès est indéniable.
Des programmes similaires facilitent à l’accès
aux crédits, aux services et aux soins de
santé, et aux infrastructures. La question
qui a été posée faisait également
référence à l’emploi.
Ici, à nouveau, il est possible de mettre
en œuvre des politiques qui permettent d’éliminer
ou tout au moins d’atténuer les réglementations
sources d’asymétries entre les jeunes
et les moins jeunes, et entre les travailleurs et
les laissés pour compte.
Il est donc possible de réduire
ces disparités, et la Banque encourage de
façon très active les politiques allant
dans ce sens.
Vani Ungapen :
C’est une très bonne chose que la Banque
mondiale s’efforce d’investir dans la
jeunesse. La jeunesse indienne représente
entre 50 et 60 % de la population totale du pays.
Comment la Banque mondiale prévoit-elle de
donner aux jeunes, en particulier dans les petits
villages, les opportunités qui leur permettront
de se développer à la fois sur le
plan économique et sur le plan intellectuel
?
Emmanuel Jimenez :
La Banque mondiale est depuis longtemps impliquée
dans les efforts visant à augmenter la productivité
agricole. Il est vrai qu’aujourd’hui,
de nombreux jeunes naissent en milieu rural et beaucoup
d’entre eux y restent. L’une des priorités
est donc d’assurer que ces jeunes reçoivent
une bonne éducation et puissent commencer
à travailler de façon productive.
En fait, ceci constitue un problème d’une
telle importance que ce n’est autre qu’à
l’agriculture que sera consacré le
prochain Rapport sur le développement dans
le monde de la Banque mondiale. Par conséquent,
j’invite tous nos lecteurs à guetter
la sortie de ce rapport l’année prochaine.
Dans le rapport actuel, nous parlons
également de trois conditions qui sont essentielles
pour préparer les jeunes vivant en milieu
rural à entrer sur le marché du travail.
L’une d’elles a trait à la qualité
de l’éducation de base. En effet, même
s’ils travaillent dans une exploitation agricole,
il est essentiel pour ces jeunes de savoir lire
de façon à pouvoir faire des choses
aussi simples que d’utiliser les engrais selon
le mode d’emploi, ce qui constitue l’une
des bases du succès de la révolution
verte.
Une seconde priorité est
de permettre aux jeunes de trouver des emplois dans
des entreprises rurales non agricoles. Dans de nombreux
pays tels que l’Inde, les études effectuées
par des sociologues montrent que les jeunes ruraux
ne doivent pas aller loin pour trouver des opportunités
d’emploi non qualifié dans les villes
ou les villages des alentours.
Finalement, il est inévitable
que de nombreux jeunes se mettent à chercher
des emplois en zone urbaine et finissent par s’y
installer. De nombreux migrants dans le monde sont
des jeunes. Il est donc important de garantir que
les jeunes qui quittent leur milieu d’origine
bénéficient d’une certaine protection
et aient accès aux services dont ils ont
besoin. En Chine, par exemple, les migrants devaient
souvent migrer de façon illégale dans
le passé parce qu’ils ne pouvaient
pas obtenir de permis de résidence, permis
qui leur était indispensable pour avoir accès
à des services essentiels.
Mamadou Signaté :
L’émigration illégale de jeunes
africains vers les pays développés
constitue un des principaux problèmes auxquels
nous faisons face aujourd’hui. Serait-il possible
de développer des partenariats avec d’autres
personnes dans les pays occidentaux de telle sorte
que ces jeunes puissent rester chez eux tout en
ayant la possibilité d’investir dans
leur avenir ?
François Bourguignon
:
La migration est certainement une question capitale
pour les jeunes. Le rapport de la Banque mondiale
insiste d’ailleurs énormément
sur cette composante particulière de la problématique
de la jeunesse dans le monde. Il s’agit d’un
problème particulièrement sensible,
comme le démontrent les événements
dramatiques qui se sont produits au Maroc et, plus
récemment, aux Îles Canaries.
Aujourd’hui, les jeunes n’hésitent
pas à prendre des risques. Ceci est la raison
pour laquelle ils constituent une grande partie
des migrants. En parallèle, on constate une
réelle réticence de la part des pays
riches à accueillir trop d’étrangers.
Nul n’ignore que les pays développés
ont besoin de migrants. Ceci est particulièrement
vrai dans l’Union européenne et ce
besoin ne fera que croître avec le temps,
à cause du vieillissement de la population
d’origine.
Malheureusement, ces pays n’acceptent
que très peu de migrants. Ces derniers sont
admis ou choisis de façon extrêmement
stricte et il y a beaucoup plus d’influx dans
ces pays de travailleurs qualifiés que de
travailleurs non qualifiés. Cette situation
contribue également au problème des
jeunes dans les pays en développement, qui
n’ont pas une éducation suffisante
et pour qui la migration est encore plus difficile.
Nous pensons donc qu’il serait
possible d’arriver à une forme mutuellement
satisfaisante de migration pour les pays d’arrivée
comme pour les pays de départ. Ceci implique
de surveiller étroitement ces migrations,
et suffisamment longtemps pour garantir que les
individus puissent effectivement atteindre leur
destination et acquérir du capital humain
dans un pays étranger, plus probablement
un pays développé, de façon
à pouvoir revenir dans leur pays d’origine
et utiliser ce capital humain par la suite.
Dans ce cas de figure, non seulement
le pays développé sort gagnant parce
qu’il dispose d’une main d’œuvre
qu’il n’avait pas au départ,
mais le pays d’origine profite également
du capital humain que lui apporte le jeune migrant
retournant au pays.
Ceci est la raison pour laquelle
les systèmes de migration temporaire sont
probablement la solution d’avenir. Vous trouverez
les détails de cette solution dans le rapport
de la Banque sur la jeunesse.
J’aimerais souligner à
ce propos la publication récente d’un
ouvrage intitulé « Let them come
» (Laissez-les venir), qui traite précisément
de la question de la migration temporaire entre
les pays développés et les pays en
développement.
Rui Manuel Hanjan :
Les pays que mentionne le rapport WDR ont pour la
plupart fourni leurs rapports respectifs. Pourquoi,
dans l’analyse, certains d’entre eux
ne sont mentionnés que très brièvement,
et ne sont pas inclus dans la partie statistique
? Cela tient-il à la qualité du rapport
? Ou à la disponibilité des données
? Je prends, par exemple, le cas du Timor-Leste.
François Bourguignon :
Très bonne question, puisque l’une
des principales difficultés auxquelles nous
avons dû faire face lors de la préparation
du rapport a été la disponibilité
de données dures. Comme la plupart d’entre
vous le savent, le WDR a pour réputation
d’être fondé sur des informations
fiables. Par conséquent, nous voulions être
absolument certains de disposer des meilleurs éléments
possibles. Or, pour beaucoup de pays, les enquêtes
auprès des ménages sont soit inexistantes,
soit d’une qualité insuffisante. Dans
d’autres pays, elles étaient disponibles,
mais les organes de statistiques se montraient réticents
à les mettre à notre disposition.
Ceci est en particulier le cas de pays du Moyen-Orient
ou d’Afrique du Nord.
C’est la raison pour laquelle
l’équipe de rédaction du Rapport
est convaincue de la nécessité d’encourager
les pays à procéder à une collecte
systématique de données auprès
des ménages, et à les mettre à
la disposition des chercheurs, tout en protégeant
la vie privée et l’intégrité
de ceux qui auront répondu aux enquêtes.
Il y a plusieurs moyens de le faire et cela pourrait
s’avérer extrêmement bénéfique
pour toutes les populations du monde, vu que l’une
des raisons pour lesquelles la recherche concernant
les jeunes reste insuffisante tient au fait que
la plupart des statistiques disponibles ne prennent
pas en considération l’âge. Dans
le rapport sur le développement de la Banque
mondiale, nous avons élaboré quelques
indicateurs qui pourraient s’avérer
importants dans l’avenir. Ces indicateurs
sont présentés à la fin du
document, dans les annexes. Nous voudrions encourager
les pays à faire en sorte que, dans cinq
ans, la plupart des lacunes identifiées dans
cette annexe soient comblées.
Fernando Bueno :
Quelle corrélation existe-t-il entre éducation
et pauvreté ? Quel pourcentage du PIB recommandez-vous
à un pays émergeant comme le Brésil
d’investir dans l’éducation ?
François Bourguignon
:
Il existe une très forte corrélation
entre éducation et pauvreté, et cette
corrélation est en fait extrêmement
négative. Nous sommes parfaitement conscients
du fait que, dans tous les pays, les individus démunis
tendent en général à être
beaucoup moins éduqués que les autres,
et nous savons également que ceux issus de
familles pauvres ont nettement moins de chances
d’aller à l’école et d’acquérir
une éducation que les autres.
On peut donc parler d’une
sorte de « cercle vicieux de la pauvreté
» en vertu duquel les gens qui naissent dans
des familles pauvres ne peuvent pas aller à
l’école, ce qui fera que leurs enfants
n’iront pas à l’école
non plus, etc., etc. Il est important de pouvoir
rompre ce cercle vicieux de la pauvreté,
en d’autres termes, d’encourager l’éducation.
Les politiques à utiliser
sont des politiques qui subventionnent les parents
ou compensent ces derniers pour les coûts
associés à l’envoi de leurs
enfants à l’école, non seulement
les coûts directs à payer pour les
uniformes ou les manuels scolaires, mais aussi les
coûts indirects, à savoir le travail
que leur fils ou leur fille pourrait avoir fait
s’il n’était pas aller à
l’école. Ces subventions font partie
des programmes auxquels je faisais allusion tout
à l’heure, à l’instar
de programmes de transferts de fonds sous condition
tels que le programme PROGRESA au Mexique.
Mais il y a plus important. Nous
observons dans de nombreux pays que le problème
n’est pas seulement un problème d’inscription
des enfants dans les écoles, mais également
un problème de qualité de l’enseignement.
Nous avons constaté dans plusieurs pays qu’après
cinq ou six années d’école primaire,
les enfants n’ont que très peu de connaissances
et n’ont pas véritablement assimilé
ce qu’ils étaient censés apprendre
au cours de ce cycle primaire. Ils ne savent pas
bien lire ni compter et, par conséquent,
on peut presque parler d’un gaspillage de
ressources et d’une perte de leur temps.
Il est en effet primordial de disposer
d’un enseignement de qualité uniforme
si l’on veut véritablement lutter contre
la pauvreté par le biais de l’éducation.
À défaut, la conséquence naturelle
sera que ceux qui sont pauvres aujourd’hui
parce qu’ils n’ont pas d’éducation
le seront également demain, en dépit
d’avoir reçu un enseignement primaire.
C’est donc un problème qu’il
nous faut absolument aborder.
Un autre élément
qu’il convient également prendre en
compte est la nécessité de non seulement
« produire » plus de gens éduqués,
mais également de s’assurer que la
demande en provenance des employeurs augmente dans
le temps. Sinon, nous allons être confrontés
à la situation suivante : un nombre croissant
de jeunes dotés d’une éducation
sortiront de l’école primaire ou secondaire.
Ils auront des attentes en ce qui concerne les emplois
qu’ils désirent avoir et, lorsqu’ils
entreront sur le marché du travail, ils ne
trouveront pas les postes auxquels ils s’attendaient
et seront déçus.
Nous voyons donc la multiplicité
des conditions à remplir pour que ces politiques
puissent fonctionner. Je répète qu’il
s’agit ici d’un domaine sur lequel la
Banque mondiale travaille depuis longtemps et dans
lequel nous possédons une vaste expérience.
Macario Perdigao :
Quelles sont les politiques que vous envisagez pour
les jeunes dans les pays de l’Afrique de l’Ouest
en situation post-conflit ? Avez-vous en vue des
microprojets pour faciliter la réinsertion
économique de ces jeunes et la relance d’initiatives
locales ? Ou des programmes de développement
des capacités de la société
civile ?
Emmanuel Jimenez :
Dans le monde entier, les jeunes souffrent gravement
des conflits, principalement en tant de victimes
directes, car ces conflits provoquent des déplacements
de population qui les mettent dans l’impossibilité
de poursuivre leur éducation. Beaucoup sont
en effet forcés de s’enrôler
dans l’armée et de commettre dans ce
contexte des actes de violence. Les réintégrer
dans la société est très important
non seulement pour l’Afrique, mais également
pour toutes les économies en situation d’après-conflit.
Le rapport WDR insiste sur le fait
qu’il faut s’assurer qu’avant
tout ces jeunes, et en particulier les jeunes hommes
qui ont perdu une occasion de construire leur capital
humain, puissent continuer à apprendre et
avoir droit à une nouvelle chance dans la
vie. C’est ce que nous appelons le programme
de la seconde chance dans notre rapport.
Il est très important pour
les jeunes hommes qui, par exemple, ont combattu
pendant cinq ans et avaient abandonné l’école
dès le , de pouvoir réintégrer
les bancs de l’école pour apprendre
à lire et à écrire et devenir
des membres fonctionnels de la société.
Ceci constitue un défi important
pour de nombreux pays africains, même pour
ceux qui ne sont pas en situation d’après-conflit.
Au Malawi, par exemple, la moitié des jeunes
de 19 ans qui fréquentent l’école
sont toujours dans l’enseignement primaire.
Le fossé à combler est donc énorme
pour ces pays.
D’où la nécessité
de s’assurer que, lorsqu’il existe des
programmes, ceux-ci sont adaptés à
l’âge des populations ciblées.
Il est manifeste que les besoins d’apprentissage
d’élèves âgés de
19 ans qui sont toujours dans le primaire sont très
différents de ceux qui ont 9 ans. Si nous
voulons que ces jeunes restent à l’école,
il est très important de faire en sorte que
les programmes qui les ciblent soient bien adaptés
à leurs besoins.
Deuxièmement, il convient
également de s’assurer que les programmes
les réintègrent dans le système
d’éducation publique aussitôt
que possible. Il est trop coûteux pour ces
pays de financer des programmes parallèles,
en particulier les programmes qui ciblent les étudiants
ou les jeunes qui ont échoué, ou encore
ceux qui sont perçus comme des cas perdus.
La réintégration par le biais, par
exemple, d’un système d’équivalence
scolaire pourrait être un moyen non négligeable
d’éviter le maintien de filières
parallèles.
Certains d’entre vous nous
ont demandé si nous disposions d’exemples
de pratiques modèles illustrant ce que le
rôle des communautés et des familles
pourrait être dans ces zones d’après-conflit.
C’est au Salvador que nous avons trouvé
l’un des meilleurs exemples, à savoir
les programmes « EDUCO », qui avaient
d’ailleurs été mentionnés
dans le Rapport sur le développement dans
le monde de 2004 pour illustrer ce qui peut arriver
dans un pays qui a connu 10 ans de guerre civile.
Le gouvernement de l’époque s’était
penché sur la question de savoir comment
pourvoir au mieux aux besoins des jeunes dans les
zones rurales et avait réalisé qu’il
allait être extrêmement coûteux
et chronophage de commencer la construction d’écoles
publiques à partir de rien dans ces zones
rurales.
À la place, le gouvernement
a choisi de s’appuyer sur les bases déjà
jetées par les communautés, ayant
observé que ces dernières disposaient
déjà d’écoles rudimentaires
dans les zones rurales isolées. Ces écoles
n’étaient pas de très bons établissements,
mais elles avaient l’avantage d’exister,
prouvant que les communautés qui les avaient
construites étaient dédiées
au développement du capital humain de leurs
jeunes.
Par conséquent, au lieu
de construire des écoles publiques et d’engager
de nombreux fonctionnaires comme professeurs, le
gouvernement a décidé d’établir
des contrats avec ces communautés au terme
desquels il accorderait à ces communautés
des subventions, sous condition qu’elles assurent
l’éducation leurs jeunes. Ces communautés
ont reçu toute liberté de construire
leurs propres écoles et de recruter leurs
propres enseignants mais dû satisfaire à
des normes de qualité établies par
le ministère de l’Éducation.
Le résultat est qu’aujourd’hui
la quasi-totalité des écoles rurales
du Salvador fonctionnent au titre de ce programme.
Nous avons évalué la performance de
ces écoles par rapport aux écoles
traditionnelles et avons trouvé que non seulement
elles n’étaient ni meilleures, ni pires
que ces dernières mais, dans certains cas,
étaient meilleures que les écoles
traditionnelles car les communautés et les
parents étaient très impliqués
dans la fourniture des services d’éducation.
Il en ressort que la communauté et la famille
ont un rôle très important à
jouer, en particulier dans des sociétés
d’après-conflit, car elles peuvent
permettre de mettre en place des services de façon
très rapide.
Kwami Wussinu :
Tout d’abord, je voudrais vous féliciter
pour cette initiative. Comme d’autres jeunes
l’ont déjà dit, les trois quarts
de l’aide en Afrique finissent toujours dans
les poches de nos dirigeants. Nous savons tous que
la Banque mondiale passe systématiquement
par l’entremise des gouvernements pour financer
des projets. Que pouvez-vous faire pour garantir
que les subventions que vous destinez à des
organisations de jeunes n’atterrissent pas
dans les poches des autorités ? Y aurait-il
un autre moyen pour vous de traiter directement
avec les organisations de jeunes ?
François Bourguignon
:
Kwami vient de soulever l’importante question
du rôle de l’aide dans la promotion
des jeunes dans les pays en développement
et, par là même, dans la promotion
du développement dans ces pays. Le problème
est que l’aide accordée à un
pays disparaît souvent dans la poche de ses
dirigeants.
Ceci est ce que la communauté
internationale du développement appelle souvent
la problématique de l’efficacité
de l’aide. Comment pouvons-nous garantir que
l’aide qui est fournie par les bailleurs de
fonds, les pays riches ou par des organisations
multilatérales comme la Banque mondiale atteigne
réellement les personnes qu’elle cible,
en particulier les jeunes par le biais de programmes
de promotion de la jeunesse ?
Aujourd’hui, nous nous fions
beaucoup aux indicateurs de bonne gouvernance pour
affecter l’aide aux différents pays.
Nous sommes réceptifs aux pays qui ont pu
démontrer que leur gouvernement prend des
décisions de façon transparente, n’hésitent
pas à procéder à l’audit
de leurs comptes publics et assument les conséquences
des décisions qu’ils prennent. La gouvernance
des pays qui remplissent ces conditions est considérée
comme bonne et nous avons des indicateurs qui nous
permettent d’en jauger les différents
aspects.
De plus en plus de bailleurs de
fonds utilisent de tels indicateurs pour déterminer
les montants de l’aide qu’ils accorderont
à différents pays, les nations faisant
preuve d’une bonne gouvernance recevant en
général plus que les autres.
C’est ce que fait la Banque
mondiale. C’est ce que font également
des bailleurs de fonds comme l’Union européenne,
les États-Unis, le Royaume Uni, etc.
Il s’agit d’un progrès
majeur car le système tel qu’il fonctionnait
auparavant se basait essentiellement sur ce que
la dite « conditionnalité ».
En d’autres termes, les bailleurs de fonds
donnaient de l’argent à condition que
ces fonds soient investis dans un projet spécifique,
par exemple des écoles, des cliniques, la
construction de routes, etc.
Avec le temps, nous avons réalisé
qu’il était très difficile de
contrôler que les subventions servaient bien
à financer les projets auxquels elles avaient
été affectées, tout simplement
parce que l’argent en soi est fongible et
qu’il est impossible de dire à quoi
il a été véritablement utilisé.
Nous avons donc compris que la conditionnalité
n’était pas la solution. Nous avions
d’autre part observé qu’il était
inefficace pour les bailleurs de fonds de tenter
de court-circuiter les gouvernements ou les dirigeants
des pays en développement en ce qui concerne
l’affectation et le mode d’utilisation
des fonds. Par conséquent, nous avons progressivement
pris conscience du fait qu’il était
essentiel pour les pays de s’approprier véritablement
leurs stratégies et leurs programmes de développement,
notamment leurs politiques de promotion de la jeunesse,
de façon à ce que l’argent puisse
être dépensé à bon escient.
Bien évidemment, il y a
ici un paradoxe croissant car, même si l’on
souhaiterait plus d’appropriation, si cette
appropriation a lieu dans un pays dont les dirigeants
sont corrompus, il est évident que l’argent
va être perdu.
Qu’arrive-t-il alors aux
pays dont la gouvernance est mauvaise ? Deviennent-ils
alors des « exclus » de l’aide
? Pas vraiment. Ce que la communauté internationale
tente de faire consiste à acheminer l’aide
et les ressources vers les « bénéficiaires
finals » dans ces pays par différents
canaux, non seulement par les gouvernements pour
éviter que l’argent ne disparaisse,
mais également par des ONG ayant une bonne
réputation, ou encore par d’autres
canaux comme les institutions religieuses. Ceci
est une pratique répandue qui fonctionne
bien, mais qui ne saurait en aucun cas se substituer
à un gouvernement pratiquant la bonne gouvernance.
Il est donc essentiel que le processus
de développement fasse des progrès
dans le domaine de la gouvernance, ce qui explique
pourquoi ce sujet est aujourd’hui au cœur
du débat autour du développement.
V. Muthuswami :
Le WDR 2007 est justifié sur le plan de la
nécessité d’investir dans les
jeunes d’aujourd’hui qui étaient
hier étudiants du primaire ou du secondaire.
Mais quel type de « valeurs humaines universelles
» ces jeunes ont-ils emportées avec
eux ? Regardez donc la violence chargée d’émotion
et d’idéologie qui sévit actuellement
parmi les jeunes ! Si l’accent n’est
pas mis sur l’enseignement des valeurs aux
enfants qui fréquentent aujourd’hui
les écoles primaires et secondaires, la jeunesse
de demain pourra devenir un véritable nid
de révoltes. Pourquoi les organisations internationales
ont-elles peur d’aborder les problèmes
fondamentaux du développement de la petite
enfance, de l’auto-génération
de valeurs chez l’enfant, etc. ? À
moins que chaque jeune ne comprenne le rapport de
responsabilité qui existe entre lui et le
monde auquel il appartient, tout le confort et le
développement matériel que nous pourrions
leur apporter ne serait que des châteaux de
sable.
Emmanuel Jimenez :
Ce WDR n’aborde pas directement la problématique
des valeurs universelles ni même celle des
droits de l’homme. Plusieurs autres organisations
les ont en effet déjà abordées
de manière tout à fait compétente.
L’Unicef, par exemple, a travaillé
de façon très étroite avec
la Convention internationale sur les droits de l’enfant,
une convention à laquelle la Banque mondiale
donne d’ailleurs tout son soutien.
Nous avons choisi d’aborder
le problème principalement sous l’angle
de l’investissement à faire dans a
jeunesse, dont la composante rentabilité
économique convient mieux à l’audience
de la Banque mondiale, celle-ci étant principalement
constituée de stratèges économiques
et financiers qui prennent des décisions
en matière d’affectation de ressources.
Ce sont là des décisions qui ont une
répercussion sur les résultats atteints
au niveau des valeurs humaines.
Ceci dit, le WDR traite néanmoins
du problème capital de la formation des valeurs.
C’est en effet une question très importante
car les habitudes et le degré d’engagement
des jeunes se forment très tôt et vont
perdurer pendant toute leur vie. Par exemple, le
fait de voter chez les jeunes constitue un excellent
indicateur, ce que les statisticiens appellent une
variable explicative, de leur capacité à
voter plus tard lorsqu’ils seront adultes.
C’est pourquoi le WDR met l’accent sur
l’importance pour les pays de s’assurer
du développement de bonnes habitudes en matière
de civisme à un moment où les jeunes
sont à la recherche de leur identité
et sont plus sensibles à des influences externes.
Le Rapport mentionne notamment le travail que peuvent
faire gratuitement les jeunes dans leur communauté
et la façon dont certains pays ont réussi
à inculquer un esprit de bénévolat
et d’autres valeurs à des jeunes à
un âge précoce.
Les organismes dédiés
au travail d’intérêt général
ont un rôle particulier à jouer dans
ce domaine, les jeunes étant généralement
plus disposés à travailler avec leurs
pairs. Ceci constitue donc un moyen de les influencer
de façon positive. On peut donc espérer
que ces différentes opportunités permettront
aux jeunes d’échapper à d’autres
influences plus négatives.
Zelijko Bogetic :
Quelles sont les trois principales politiques préconisées
par le WDR en vue d’encourager l’emploi
de la jeunesse dans les pays en développement
? En Afrique ? Et dans les pays de l’Europe
de l’Est en transition ?
François Bourguignon
:
Votre question a trait aux trois principales politiques
préconisées par la Banque mondiale
et le WDR pour favoriser l’emploi des jeunes
dans le monde en développement.
Il y a en fait trois grands types
de recommandations en matière de politique.
Le premier a trait à la dimension offre du
marché du travail : il s’agit de former
les jeunes et de leur fournir une éducation.
Sans un niveau minimal d’éducation,
il va devenir de plus en plus difficile dans tous
les pays du monde, qu’il s’agisse de
pays à revenus faibles, moyens ou élevés,
d’obtenir un emploi stable et décent.
Cela veut dire non seulement qu’il est important
que tous les jeunes aillent à l’école
et atteignent au minimum le niveau du secondaire,
mais aussi que la qualité de l’enseignement
soit adéquate et que les programmes offerts
par les écoles soient adaptés à
ce que les employeurs recherchent. Par conséquent,
le premier type de recommandation de politique met
l’accent sur l’éducation et la
formation.
Le second type de politique préconisée
a trait à la dimension demande du marché
du travail : il est important d’augmenter
et d’accélérer la croissance
de la demande sur le marché du travail de
façon à permettre aux jeunes, dont
le nombre ne fait qu’augmenter dans de nombreux
pays du monde, de trouver un emploi. Quelles sont
les politiques qui permettent d’accélérer
la croissance ? Le point de vue de la Banque mondiale
est de maintenir ce que nous appelons un «
climat d’investissements » favorable.
Par cela, nous entendons que les sociétés,
les employeurs, etc. doivent pouvoir opérer
facilement dans l’environnement économique
du pays, de façon à innover, à
croître ou même simplement à
créer de nouvelles entreprises. Ceci implique
de réduire au minimum les tracasseries administratives.
Ceci impose également de disposer d’infrastructures
adéquates (il est en effet difficile de prospérer
dans un pays où il y a des pannes d’électricité
cinq à dix fois par jour). Ceci suppose également
de maîtriser la corruption dans le pays, de
prévoir un encadrement réglementaire
adéquat de la concurrence, d’éliminer
les barrières à l’entrée
de nouveaux arrivants dans certains domaines, etc.
Il faut, par exemple, qu’il soit facile de
trouver de tels individus. En résumé,
sous l’angle de la demande du marché,
il s’agit de s’assurer que les entreprises
puissent naître et se développer.
Finalement, le troisième
et dernier type de politiques que nous recommandons
a trait au marché du travail lui-même
: il s’agit de faire en sorte que les jeunes
ne soient confrontés à des difficultés
insurmontables lorsqu’ils font leur entrée
sur le marché du travail. Il faut donc éviter
toute réglementation conduisant de façon
directe ou indirecte des discriminations parmi les
jeunes. Un handicap dont nous sommes parfaitement
conscients et qui touche tous les pays est celui
des réglementations mises en œuvre sur
le marché du travail qui limitent la capacité
des travailleurs à changer d’emploi.
Celles-ci affectent les jeunes plus que les personnes
plus âgées car imposer des restrictions
à la mobilité des travailleurs équivaut
simplement à réduire le nombre d’emplois
créés ou de débouchés.
Sans débouchés, il est impossible
pour les jeunes d’entrer sur le marché
du travail. Ceci est la raison pour laquelle il
est extrêmement important d’encourager
un fonctionnement adéquat du marché
du travail.
Il existe tout de même des
pays qui font preuve performance dans ce domaine
et qui réussissent à maintenir une
certaine souplesse sur leur marché du travail
tout en offrant aux travailleurs une protection
sociale substantielle et sérieuse. Ceci ne
veut pas dire qu’il faille supprimer la protection
sociale. Finalement, concernant la question est
de savoir si les politiques sont différentes
pour l’Asie ou pour l’Europe centrale,
bien évidemment, elles le sont, mais dans
les trois grandes catégories que je viens
d’indiquer, elles seraient les mêmes.
L’éducation est importante, la croissance
est importante, et la réglementation du marché
du travail l’est tout autant. La seule chose
à changer serait les contextes. Par exemple,
dans le domaine de l’éducation, les
niveaux d’éducation seraient différents.
L’Europe de l’Est pourrait se fixer
comme cible d’atteindre l’enseignement
supérieur, tandis que l’Afrique se
contenterait du cycle secondaire.
Robert Bunyi :
Le problème que pose, selon moi, l’augmentation
des subventions dédiées à l’éducation
est qu’aujourd’hui, certains pays disposent
d’un réservoir de jeunes qui ne trouvent
pas de travail en dépit de leurs qualifications.
Je viens du Kenya où des multitudes de jeunes
ont des MBA, des diplômes d’expertise
comptable, d’ingénieur, etc. mais n’arrivent
pas à se faire embaucher au niveau qu’ils
méritent dans le pays. Je trouve le raisonnement
de la Banque mondiale à ce propos quelque
peu limité. Ne devrait-on pas donner une
plus grande priorité aux lacunes des marchés
privés en Afrique ? Bien évidemment,
à long terme, seul le secteur privé
permettra d’avoir une vie décente en
Afrique. À mon avis, la Banque mondiale,
loin de faciliter le fonctionnement du secteur privé,
le rend plus difficile.
Emmanuel Jimenez :
Ma réponse sera courte vu qu’elle va
dans le même sens que ce que François
a déjà mentionné. La question
de la nécessité de stimuler le secteur
privé soulevée par François
rejoint les commentaires de Mr. Bunyi concernant
le rôle des marchés privés et
leurs lacunes.
Nous avons par exemple constaté,
lors de la préparation du Rapport sur le
développement dans le monde, qu’encourager
certains types d’industries telles que celles
qui sont orientées vers les exportations
est particulièrement favorable à l’emploi
des jeunes, car les entreprises qui exportent, telles
que celles spécialisées dans les domaines
de l’électronique et du textile, emploient
beaucoup plus de jeunes que d’autres entreprises.
Il convient également de
mentionner que le chômage chez les jeunes
diplômés est, dans une certaine mesure,
un phénomène naturel imputable au
fait que les jeunes dans l’ensemble du monde
n’ont pas d’expérience et souffrent
par conséquent d’un taux de chômage
plus élevé que celui des adultes.
On le constate même dans les pays industrialisés,
où le taux de chômage des jeunes est
le double de celui des adultes. Je souligne de plus
que le chômage des diplômés est
un phénomène qui touche avant tout
la classe moyenne, et non les classes les plus défavorisées,
les jeunes qui sont pauvres ne pouvant généralement
pas se permettre d’être au chômage.
François avait mentionné
tout à l’heure que certains pays avaient
mieux réussi que d’autres à
faciliter la transition vers le marché de
l’emploi. Ceci est dû en partie à
la qualité de l’éducation que
reçoivent leurs diplômés, c’est-à-dire
une éducation qui est plus en concordance
avec ce que demande le marché de l’emploi.
Nous observons également que, dans de nombreux
pays, les enquêtes sur le climat d’investissements
montrent que les employeurs, malgré l’augmentation
du nombre d’années d’enseignement
dans leurs pays, constatent également des
lacunes importantes en matière de compétences
qui freinent l’essor des investissements nationaux.
Il est donc très important de faire face
à ce problème et de trouver les moyens
de s’assurer que le système de formation
et le système scolaire s’articulent
autour du marché du travail. Ceux-ci devraient
notamment faire preuve de plus de souplesse. Les
responsables de ces systèmes devraient donc
s’entretenir avec les employeurs pour s’enquérir
du type de compétences qui seront requises
à l’avenir et permettre à ces
employeurs de participer à la composition
des programmes scolaires et universitaires.
Joseph Nowakowski :
Ma question a trait à la « fuite des
cerveaux » : vu que certains des étudiants
qui vont faire leurs études à l’étranger
ne reviennent pas dans leur pays d’origine
après avoir obtenu le diplôme, la rentabilité
des programmes d’études universitaires
à l’étranger est-elle positive
ou négative pour les pays en développement
? Merci pour vos vues sur cette question.
François Bourguignon
:
Vous n’êtes certes pas le seul à
poser la question de la fuite des cerveaux chez
les jeunes et à déplorer le fait que,
si des programmes sont mis en place pour permettre
à des jeunes de poursuivre des études
universitaires à l’étranger,
et si ces jeunes ne reviennent pas tout de suite
ou pas du tout dans leur pays d’origine, ces
programmes ne sont pas rentables pour leur pays
d’origine.
Permettez-moi de faire à
ce propos quelques remarques, tout d’abord
en ce qui concerne la fiabilité de ce type
de système, puis sur les moyens qui permettraient
de l’améliorer et d’en réduire
les coûts. Je voudrais en premier lieu mentionner
un phénomène qui a été
identifié tout récemment et qui est
l’inverse de la fuite des cerveaux, à
savoir ce que l’on appelle « le gain
de cerveaux ». Ce terme désigne la
possibilité qu’il y a pour les jeunes
d’émigrer vers les pays développés
pour y continuer leurs études après
le secondaire ou même l’université.
Cette migration confère plus d’attrait
à l’obtention de diplômes et
va attirer plus de monde au niveau secondaire. Les
pays en bénéficieront tant que le
nombre de jeunes attirés par les études
sera plus élevé que le nombre de jeunes
émigrant définitivement à l’étranger
après coup.
Nous ne disposons pour l’instant
pas de données dures sur ce phénomène.
Il ne s’agit que d’une hypothèse
qui a été avancée par certains
économistes il y a quelques années.
Je pense néanmoins qu’il est intéressant
de voir qu’en théorie, il est possible
de trouver des gains là où, à
priori, la majorité s’attendrait à
des pertes.
Il y a également d’autres
éléments associés au gain de
cerveaux. Tout d’abord, les jeunes qui ont
émigré pour continuer leurs études
à l’étranger, et y restent,
font très souvent des transferts de fonds
à leur famille restée au pays. Il
s’agit donc bien ici d’une forme de
rendement économique de la migration en faveur
du pays d’origine.
Un second avantage réside
dans ce qu’on pourrait appeler « l’effet
de diaspora » : lorsque plusieurs personnes
de même origine vivent dans un certain pays,
elles finissent par y former un groupe qui, à
son tour, établit des contacts avec les autorités
locales et se met à effectuer ou à
appuyer des investissements dans le pays d’origine.
Nous connaissons de nombreux exemples de diaspora
finançant des écoles ou des cliniques
dans leur pays d’origine. Il y a également
de nombreux cas où la diaspora est en contact
direct avec les milieux d’affaires du pays
d’origine.
Il y a enfin un clair phénomène
de retour. Même si de nombreuses personnes
choisissent de rester pendant un certain temps dans
le pays où elles ont étudié,
plusieurs d’entre elles finissent par revenir
au pays au bout de quelques années, en particulier
si elles y trouvent de bonnes perspectives d’emploi
des compétences qu’elles ont acquises
à l’étranger. Citons, par exemple,
le cas des nombreuses personnes qui travaillent
dans le secteur du développement de logiciels
dans la région de Bangalore (l’industrie
du logiciel en Inde est actuellement en plein essor).
La plupart de ces individus ont fait leurs études
aux États-Unis, ont travaillé pendant
quelques années dans la Silicon Valley puis
sont rentrés. Sous cet angle, il est certain
que la migration de ces jeunes à l’étranger
en vue d’y étudier a été
rentable pour l’Inde.
De surcroît, pour faire en
sorte que ces cas d’études à
l’étranger s’avèrent rentables
pour le pays d’origine, il est nécessaire
de se pencher sur la façon dont l’enseignement
secondaire et universitaire est financé.
En effet, lorsque des jeunes acquièrent les
moyens de se rendre à l’étranger
pour y étudier grâce à des bourses
et qu’ils ne reviennent pas dans leur pays
d’origine, ce dernier subit alors une perte.
Il conviendrait dans ces conditions
de s’interroger sur le bien-fondé de
ce mode de financement des études et d’envisager
s’il ne faudrait pas mieux utiliser des sources
de financement privé, tout en continuant
d’offrir des bourses aux jeunes qui n’ont
pas les moyens de payer leurs études.
En résumé, je ne
pense pas qu’on puisse dire de façon
systématique que les études à
l’étranger soient un phénomène
négatif. Elles ont en effet des effets très
positifs.
Vanel Beuns :
Je tiens à remercier François Bourguignon,
le Chef économiste de la Banque mondiale
et Vice-président Senior – Économie
du développement, ainsi qu’Emmanuel
Jimenez, le Directeur de la rédaction du
Rapport pour cette discussion en ligne. D’excellentes
opportunités s’ouvrent aujourd’hui
au monde, de nombreux pays ayant une population
active plus importante et plus qualifiée,
et moins d’assistés. Comment expliquer
ces opportunités aux gens qui n’ont
pas suffisamment d’argent pour étudier
à l’université dans les pays
défavorisés ? Comment les pauvres
peuvent-ils se rendre compte de ces opportunités
alors qu’ils n’ont pas les moyens de
continuer leur éducation au niveau supérieur
? Avez-vous déjà travaillé
dans des pays pauvres ? Veuillez nous expliquer
la réalité telle qu’elle existe
sur le terrain. Il est bien évident que les
jeunes doivent être bien préparés
de façon à créer et trouver
de bons emplois. Avec le temps, la croissance finira-t-elle
véritablement à permettre à
des populations entières d’échapper
à la pauvreté ? Pouvez-vous décrire
un modèle économique qui explique
la fracture numérique entre les riches et
les pauvres dans les pays du tiers monde ?
Il y a bien trop de jeunes, près
de 130 millions des jeunes de 15 à 24 ans,
qui ne peuvent ni lire ni écrire. L’enseignement
secondaire et l’acquisition de compétences
n’ont véritablement de sens que si
l’enseignement primaire a pu réussir
à inculquer ces notions fondamentales. Pour
surmonter cet obstacle, il convient en tout premier
lieu d’investir plus et de manière
plus efficace dans la jeunesse. Qui sont les responsables
des décisions d’investissement dans
la jeunesse ? Pouvez-vous nous expliquer l’échec
de programmes d’éducation coûtant
des millions de dollars ? Que faut-il faire pour
rendre l’assistance technique plus performante
et plus efficace ? Pouvez-vous nous expliquer le
processus de recrutement des experts dans les grandes
organisations internationales ? Comment sont évalués
les résultats obtenus par les experts internationaux
dans les pays pauvres ? S’il est urgent d’investir
beaucoup plus dans le nombre record de jeunes du
monde en développement, quelle approche quantitative
faut-il utiliser pour que cela se réalise
dans les pays du tiers monde ?
Emmanuel Jimenez :
Vanel vient de soulever le problème important
des difficultés qu’ont les jeunes les
plus pauvres à aller à l’université
et à obtenir n’importe quelle forme
d’éducation supérieure. François
avait mentionné dans sa dernière réponse
le besoin de leur offrir des bourses d’études.
Cette question est d’autant plus importante
que les pays font aujourd’hui face à
un nouveau type de problèmes en matière
d’enseignement, en essayant d’ouvrir
à un maximum de jeunes les portes de l’enseignement
universitaire, secondaire et tertiaire. Ce type
d’enseignement est beaucoup plus onéreux,
les coûts d’envoi d’un étudiant
à l’université étant
beaucoup plus élevés qu’à
l’école primaire. La question reste
de savoir comment ces pays arriveront à financer
ces coûts.
Pour beaucoup de pays à
revenus intermédiaires et de pays riches,
l’éducation est tellement importante
que son financement n’est pas un problème.
Ces pays sont prêts à payer ce qu’il
faut pour y avoir accès. Un point d’interrogation
demeure quant aux familles démunies éventuellement
laissées pour compte, situation à
propos de laquelle le WDR offre plusieurs suggestions.
L’une d’elles est la nécessité
faire en sorte que ceux qui sont exclus du système
aient accès, comme l’a souligné
François, à des bourses d’études
de sorte qu’ils puissent achever leur éducation.
Il convient néanmoins de s’assurer
que ces bourses d’études ciblent ceux
qui en ont véritablement besoin. Comme je
l’ai déjà mentionné,
les familles appartenant aux classes pour les pays
d’envisager d’avoir des bourses d’études
qui soient fondées à la fois sur la
nécessité et sur le mérite.
Certaines de ces bourses d’études
sont ce que l’on appelle des « transferts
de fonds conditionnels » dans le sens qu’elles
sont octroyées non seulement pour que les
jeunes aillent à l’école, mais
également y restent et obtiennent de bonnes
notes. Au Bangladesh, par exemple, l’un des
programmes de ce type ayant le mieux réussi
permet à des jeunes filles de suivre un enseignement
secondaire grâce à un compte en banque
qui est ouvert en leur nom, et où l’argent
continue d’être déposé
tant qu’elles restent à l’école
et ne se marient pas durant leurs études.
Enfin, une autre option dont disposent
les pays est de trouver les moyens de donner à
leurs étudiants les plus pauvres accès
à des crédits et à des prêts
pour leur permettre d’investir eux-mêmes
dans leur avenir, comme pour tout autre investissement.
Car le capital humain a également un rendement.
Cependant, il est extrêmement difficile pour
les familles pauvres qui ne disposent pas de garantie
de pouvoir emprunter. Parfois, des pays rencontrent
des difficultés dans le recouvrement des
prêts. Mais, ici aussi, des mécanismes
ont été mis en place dans divers pays,
tel que celui de n’imposer au jeune de rembourser
son prêt que s’il gagne effectivement
de l’argent. Les programmes qu’envisagent
dans ce domaine des pays comme l’Australie
et la Thaïlande semblent prometteurs pour l’avenir.
Eng Tze :
La plupart des jeunes n’ont pas une éducation
qui leur confère les compétences exigées
sur le marché du travail. Par conséquent,
avant d’aborder les problèmes de ces
jeunes, ne devrions-nous pas nous pencher sur les
circonstances qui les ont conduits à cette
situation en premier lieu ? Le travail des enfants
est toujours un énorme problème dans
le monde d’aujourd’hui, malgré
les traités ratifiés par la plupart
des états en vue de protéger les droits
de l’enfant. Ces enfants n’ont d’autre
choix que d’aider leur famille en travaillant
en usine, etc. Des enfants vivant dans la pauvreté
et travaillant n’ont pas le temps, ni la possibilité
de recevoir une éducation primaire adéquate.
À cause de cela, ils risquent de rester chômeurs
plus tard.
1. Que fait la Banque mondiale
pour aider ces enfants et leur famille à
échapper à la pauvreté ?
2. Y a-t-il déjà une forme d’assistance
en place ? Si cela est le cas, y a-t-il une solution
à long terme à ce problème
? Ou s’agit-il simplement d’un secours
à court terme sur une petite échelle
?
Emmanuel Jimenez :
Cette question a trait au travail des enfants et
au mal que peuvent avoir les jeunes à prendre
un bon départ dans la vie. Il est bien évident
que nous sommes d’accord avec ce constat et
que la Banque mondiale, comme nous, les auteurs
du Rapport, soutenons avec conviction toute convention
qui essaye d’atténuer les effets des
pires formes de travail infantile. Toute forme d’exploitation
de l’enfant est tout simplement inacceptable.
Il est cependant un fait que la
majorité de la main-d’œuvre infantile
ne travaille pas nécessairement dans des
conditions extrêmement dures et que la réalité
est plus complexe qu’il y paraît. Beaucoup
de jeunes, par exemple, combinent l’école
avec le travail. Ce dernier est important pour leur
permettre de financer leurs études, en particulier
si ces enfants viennent de familles pauvres. Dans
29 pays d’Afrique sub-saharienne, notamment,
environ 52 % des enfants qui travaillent vont également
à l’école. Ce pourcentage est
de 78 % en Amérique latine.
D’où l’importance
de faire la part entre situations d’exploitation
et situations où de jeunes adultes essayent
simplement d’investir dans leur avenir en
travaillant pendant leurs études.
Nous nous inquiétons naturellement
plus du sort des jeunes enfants qui travaillent,
même s’ils ne le font pas dans des conditions
abusives. Ces derniers, comme ceux appartenant à
la tranche d’âge de 10 à 14 ans,
obtiennent de moins bons résultats à
l’école lorsqu’ils prennent un
emploi et risquent l’abandon scolaire.
Il est donc important d’établir
une distinction entre les différents types
de travail de l’enfant, les situations d’exploitation
étant à proscrire. Mais il y a également
des enfants, en particulier ceux qui sont plus âgés,
pour qui le travail est un moyen d’acquérir
de l’expérience tout en finançant
leur éducation.
Ceci marque la fin de notre discussion.
Merci à toutes et à tous de votre
participation. Nous regrettons de ne pas avoir eu
l’occasion de répondre à toutes
vos questions.
Pour plus d’informations
sur le Rapport 2007 sur le développement
dans le monde, veuillez
visiter ce site.
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