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Discussion en direct avec Emmanuel Jimenez et François Bourguignon sur le Rapport 2007 sur le développement - 17 octobre 2006

Le monde en développement compte aujourd’hui 1,3 milliards de jeunes, plus qu’à aucun moment de son histoire. C’est sur ce constat que s’articule le Rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde 2007, intitulé « Développement et générations futures » : jamais ne s’est-il avéré plus opportun d’investir dans la jeunesse.

François Bourguignon, Premier Vice-président, Économie du développement et Économiste en chef de la Banque mondiale, accompagné d’Emmanuel Jimenez, Directeur de l’équipe de production du rapport, ont répondu à diverses questions sur ce que pourraient faire les pays en développement pour investir dans leur jeunesse et sur le type de politiques pro-jeunes que ces pays pourraient adopter en vue d’accélérer la croissance économique et à réduire la pauvreté.


Transcription

Amadu Abdul-Rauf :
Les Objectifs du développement pour le millénaire (ODM) imposent aux dirigeants du monde de faire de la Terre une planète où tous les hommes pourront mieux vivre d’ici l’an 2015. Ceci ne peut devenir une réalité sans la participation active de la jeunesse dans les pays membres. Mais cette jeunesse n’a pas aujourd’hui suffisamment de pouvoir pour participer de façon effective à ce processus. En dépit de la qualité des politiques adoptées par les pays où vivent ces jeunes, ces dernières ont tendance à échouer dans leur mise en œuvre. Que fait la Banque mondiale pour aider ces jeunes ?

Emmanuel Jimenez :
La Banque mondiale fait état d’efforts entrepris par les pays pour tenter d’inclure leur jeunesse dans le processus d’élaboration de politiques. Il y a plusieurs façons dont cette inclusion peut se faire. Par exemple, les jeunes peuvent participer à la formulation de documents stratégiques de réduction de la pauvreté. Ceci implique la mise en place d’un cadre consultatif qui sera finalisé et utilisé en collaboration avec les différents acteurs de la société civile, du gouvernement et des bailleurs de fonds, en vue de la mise en place d’une stratégie destinée à alléger la pauvreté.

Ceci dit, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Par exemple, à l’heure actuelle, à peine trois quarts des 24 documents qui ont été préparés mentionnent la jeunesse et les plans d’action proposés par les jeunes. L’augmentation de cette participation sera donc un thème qu’il conviendra d’aborder à court terme.

L’autre façon dont la Banque peut aider les jeunes à participer plus au développement est en les impliquant davantage dans la conception et la mise en œuvre des projets eux-mêmes. Par exemple, dans la mise en œuvre de ses projets, elle fait plus souvent appel à des éducateurs pairs pour sensibiliser les jeunes à des problèmes tels que la santé reproductive.



Ram Pandit :
L’un des principaux problèmes du monde en développement a trait à la disparité économique croissante entre les pauvres et les nantis. La plupart des jeunes issus de milieux pauvres ont en commun des problèmes comme l’accès à l’éducation, à l’emploi et, de façon générale, aux moyens d’améliorer leurs perspectives d’avenir. Comment peut-on corriger cette disparité entre les nantis et les démunis en matière d’accès aux ressources et palier au manque d’opportunités pour les jeunes du monde en développement ?

François Bourguignon :
Les disparités entre riches et moins riches et le manque d’accès des jeunes à l’éducation, aux infrastructures et à l’emploi dont s’inquiète M. Pandit sont au cœur même de la pauvreté. Il s’agit là non seulement d’une question de justice sociale mais également d’efficacité du système dans son ensemble. Il est évident que le manque d’accès par les fils et les filles des personnes pauvres à ces différentes opportunités les place dans l’impossibilité d’exploiter le potentiel économique qu’ils pourraient avoir.

Par conséquent, la Banque mondiale insiste énormément sur la nécessité d’encourager plus d’équité d’accès et d’améliorer les rouages du système économique. Un objectif qui peut devenir réalité.

Plusieurs modes d’action sont possibles. Aujourd’hui, il y a dans plusieurs pays, notamment en ce qui concerne l’éducation, des programmes ambitieux qui fournissent un appui financier aux parents ou aux familles pour les inciter à envoyer leurs enfants à l’école. Le Mexique, par exemple, ainsi que d’autres pays pratiquent depuis plus de 10 ans des programmes de ce type dont le succès est indéniable. Des programmes similaires facilitent à l’accès aux crédits, aux services et aux soins de santé, et aux infrastructures. La question qui a été posée faisait également référence à l’emploi. Ici, à nouveau, il est possible de mettre en œuvre des politiques qui permettent d’éliminer ou tout au moins d’atténuer les réglementations sources d’asymétries entre les jeunes et les moins jeunes, et entre les travailleurs et les laissés pour compte.

Il est donc possible de réduire ces disparités, et la Banque encourage de façon très active les politiques allant dans ce sens.



Vani Ungapen :
C’est une très bonne chose que la Banque mondiale s’efforce d’investir dans la jeunesse. La jeunesse indienne représente entre 50 et 60 % de la population totale du pays. Comment la Banque mondiale prévoit-elle de donner aux jeunes, en particulier dans les petits villages, les opportunités qui leur permettront de se développer à la fois sur le plan économique et sur le plan intellectuel ?

Emmanuel Jimenez :
La Banque mondiale est depuis longtemps impliquée dans les efforts visant à augmenter la productivité agricole. Il est vrai qu’aujourd’hui, de nombreux jeunes naissent en milieu rural et beaucoup d’entre eux y restent. L’une des priorités est donc d’assurer que ces jeunes reçoivent une bonne éducation et puissent commencer à travailler de façon productive. En fait, ceci constitue un problème d’une telle importance que ce n’est autre qu’à l’agriculture que sera consacré le prochain Rapport sur le développement dans le monde de la Banque mondiale. Par conséquent, j’invite tous nos lecteurs à guetter la sortie de ce rapport l’année prochaine.

Dans le rapport actuel, nous parlons également de trois conditions qui sont essentielles pour préparer les jeunes vivant en milieu rural à entrer sur le marché du travail. L’une d’elles a trait à la qualité de l’éducation de base. En effet, même s’ils travaillent dans une exploitation agricole, il est essentiel pour ces jeunes de savoir lire de façon à pouvoir faire des choses aussi simples que d’utiliser les engrais selon le mode d’emploi, ce qui constitue l’une des bases du succès de la révolution verte.

Une seconde priorité est de permettre aux jeunes de trouver des emplois dans des entreprises rurales non agricoles. Dans de nombreux pays tels que l’Inde, les études effectuées par des sociologues montrent que les jeunes ruraux ne doivent pas aller loin pour trouver des opportunités d’emploi non qualifié dans les villes ou les villages des alentours.

Finalement, il est inévitable que de nombreux jeunes se mettent à chercher des emplois en zone urbaine et finissent par s’y installer. De nombreux migrants dans le monde sont des jeunes. Il est donc important de garantir que les jeunes qui quittent leur milieu d’origine bénéficient d’une certaine protection et aient accès aux services dont ils ont besoin. En Chine, par exemple, les migrants devaient souvent migrer de façon illégale dans le passé parce qu’ils ne pouvaient pas obtenir de permis de résidence, permis qui leur était indispensable pour avoir accès à des services essentiels.



Mamadou Signaté :
L’émigration illégale de jeunes africains vers les pays développés constitue un des principaux problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui. Serait-il possible de développer des partenariats avec d’autres personnes dans les pays occidentaux de telle sorte que ces jeunes puissent rester chez eux tout en ayant la possibilité d’investir dans leur avenir ?

François Bourguignon :
La migration est certainement une question capitale pour les jeunes. Le rapport de la Banque mondiale insiste d’ailleurs énormément sur cette composante particulière de la problématique de la jeunesse dans le monde. Il s’agit d’un problème particulièrement sensible, comme le démontrent les événements dramatiques qui se sont produits au Maroc et, plus récemment, aux Îles Canaries.

Aujourd’hui, les jeunes n’hésitent pas à prendre des risques. Ceci est la raison pour laquelle ils constituent une grande partie des migrants. En parallèle, on constate une réelle réticence de la part des pays riches à accueillir trop d’étrangers. Nul n’ignore que les pays développés ont besoin de migrants. Ceci est particulièrement vrai dans l’Union européenne et ce besoin ne fera que croître avec le temps, à cause du vieillissement de la population d’origine.

Malheureusement, ces pays n’acceptent que très peu de migrants. Ces derniers sont admis ou choisis de façon extrêmement stricte et il y a beaucoup plus d’influx dans ces pays de travailleurs qualifiés que de travailleurs non qualifiés. Cette situation contribue également au problème des jeunes dans les pays en développement, qui n’ont pas une éducation suffisante et pour qui la migration est encore plus difficile.

Nous pensons donc qu’il serait possible d’arriver à une forme mutuellement satisfaisante de migration pour les pays d’arrivée comme pour les pays de départ. Ceci implique de surveiller étroitement ces migrations, et suffisamment longtemps pour garantir que les individus puissent effectivement atteindre leur destination et acquérir du capital humain dans un pays étranger, plus probablement un pays développé, de façon à pouvoir revenir dans leur pays d’origine et utiliser ce capital humain par la suite.

Dans ce cas de figure, non seulement le pays développé sort gagnant parce qu’il dispose d’une main d’œuvre qu’il n’avait pas au départ, mais le pays d’origine profite également du capital humain que lui apporte le jeune migrant retournant au pays.

Ceci est la raison pour laquelle les systèmes de migration temporaire sont probablement la solution d’avenir. Vous trouverez les détails de cette solution dans le rapport de la Banque sur la jeunesse.

J’aimerais souligner à ce propos la publication récente d’un ouvrage intitulé « Let them come » (Laissez-les venir), qui traite précisément de la question de la migration temporaire entre les pays développés et les pays en développement.



Rui Manuel Hanjan :
Les pays que mentionne le rapport WDR ont pour la plupart fourni leurs rapports respectifs. Pourquoi, dans l’analyse, certains d’entre eux ne sont mentionnés que très brièvement, et ne sont pas inclus dans la partie statistique ? Cela tient-il à la qualité du rapport ? Ou à la disponibilité des données ? Je prends, par exemple, le cas du Timor-Leste.


François Bourguignon :
Très bonne question, puisque l’une des principales difficultés auxquelles nous avons dû faire face lors de la préparation du rapport a été la disponibilité de données dures. Comme la plupart d’entre vous le savent, le WDR a pour réputation d’être fondé sur des informations fiables. Par conséquent, nous voulions être absolument certains de disposer des meilleurs éléments possibles. Or, pour beaucoup de pays, les enquêtes auprès des ménages sont soit inexistantes, soit d’une qualité insuffisante. Dans d’autres pays, elles étaient disponibles, mais les organes de statistiques se montraient réticents à les mettre à notre disposition. Ceci est en particulier le cas de pays du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord.

C’est la raison pour laquelle l’équipe de rédaction du Rapport est convaincue de la nécessité d’encourager les pays à procéder à une collecte systématique de données auprès des ménages, et à les mettre à la disposition des chercheurs, tout en protégeant la vie privée et l’intégrité de ceux qui auront répondu aux enquêtes. Il y a plusieurs moyens de le faire et cela pourrait s’avérer extrêmement bénéfique pour toutes les populations du monde, vu que l’une des raisons pour lesquelles la recherche concernant les jeunes reste insuffisante tient au fait que la plupart des statistiques disponibles ne prennent pas en considération l’âge. Dans le rapport sur le développement de la Banque mondiale, nous avons élaboré quelques indicateurs qui pourraient s’avérer importants dans l’avenir. Ces indicateurs sont présentés à la fin du document, dans les annexes. Nous voudrions encourager les pays à faire en sorte que, dans cinq ans, la plupart des lacunes identifiées dans cette annexe soient comblées.



Fernando Bueno :
Quelle corrélation existe-t-il entre éducation et pauvreté ? Quel pourcentage du PIB recommandez-vous à un pays émergeant comme le Brésil d’investir dans l’éducation ?

François Bourguignon :
Il existe une très forte corrélation entre éducation et pauvreté, et cette corrélation est en fait extrêmement négative. Nous sommes parfaitement conscients du fait que, dans tous les pays, les individus démunis tendent en général à être beaucoup moins éduqués que les autres, et nous savons également que ceux issus de familles pauvres ont nettement moins de chances d’aller à l’école et d’acquérir une éducation que les autres.

On peut donc parler d’une sorte de « cercle vicieux de la pauvreté » en vertu duquel les gens qui naissent dans des familles pauvres ne peuvent pas aller à l’école, ce qui fera que leurs enfants n’iront pas à l’école non plus, etc., etc. Il est important de pouvoir rompre ce cercle vicieux de la pauvreté, en d’autres termes, d’encourager l’éducation.

Les politiques à utiliser sont des politiques qui subventionnent les parents ou compensent ces derniers pour les coûts associés à l’envoi de leurs enfants à l’école, non seulement les coûts directs à payer pour les uniformes ou les manuels scolaires, mais aussi les coûts indirects, à savoir le travail que leur fils ou leur fille pourrait avoir fait s’il n’était pas aller à l’école. Ces subventions font partie des programmes auxquels je faisais allusion tout à l’heure, à l’instar de programmes de transferts de fonds sous condition tels que le programme PROGRESA au Mexique.

Mais il y a plus important. Nous observons dans de nombreux pays que le problème n’est pas seulement un problème d’inscription des enfants dans les écoles, mais également un problème de qualité de l’enseignement. Nous avons constaté dans plusieurs pays qu’après cinq ou six années d’école primaire, les enfants n’ont que très peu de connaissances et n’ont pas véritablement assimilé ce qu’ils étaient censés apprendre au cours de ce cycle primaire. Ils ne savent pas bien lire ni compter et, par conséquent, on peut presque parler d’un gaspillage de ressources et d’une perte de leur temps.

Il est en effet primordial de disposer d’un enseignement de qualité uniforme si l’on veut véritablement lutter contre la pauvreté par le biais de l’éducation. À défaut, la conséquence naturelle sera que ceux qui sont pauvres aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas d’éducation le seront également demain, en dépit d’avoir reçu un enseignement primaire. C’est donc un problème qu’il nous faut absolument aborder.

Un autre élément qu’il convient également prendre en compte est la nécessité de non seulement « produire » plus de gens éduqués, mais également de s’assurer que la demande en provenance des employeurs augmente dans le temps. Sinon, nous allons être confrontés à la situation suivante : un nombre croissant de jeunes dotés d’une éducation sortiront de l’école primaire ou secondaire. Ils auront des attentes en ce qui concerne les emplois qu’ils désirent avoir et, lorsqu’ils entreront sur le marché du travail, ils ne trouveront pas les postes auxquels ils s’attendaient et seront déçus.

Nous voyons donc la multiplicité des conditions à remplir pour que ces politiques puissent fonctionner. Je répète qu’il s’agit ici d’un domaine sur lequel la Banque mondiale travaille depuis longtemps et dans lequel nous possédons une vaste expérience.



Macario Perdigao :
Quelles sont les politiques que vous envisagez pour les jeunes dans les pays de l’Afrique de l’Ouest en situation post-conflit ? Avez-vous en vue des microprojets pour faciliter la réinsertion économique de ces jeunes et la relance d’initiatives locales ? Ou des programmes de développement des capacités de la société civile ?

Emmanuel Jimenez :
Dans le monde entier, les jeunes souffrent gravement des conflits, principalement en tant de victimes directes, car ces conflits provoquent des déplacements de population qui les mettent dans l’impossibilité de poursuivre leur éducation. Beaucoup sont en effet forcés de s’enrôler dans l’armée et de commettre dans ce contexte des actes de violence. Les réintégrer dans la société est très important non seulement pour l’Afrique, mais également pour toutes les économies en situation d’après-conflit.

Le rapport WDR insiste sur le fait qu’il faut s’assurer qu’avant tout ces jeunes, et en particulier les jeunes hommes qui ont perdu une occasion de construire leur capital humain, puissent continuer à apprendre et avoir droit à une nouvelle chance dans la vie. C’est ce que nous appelons le programme de la seconde chance dans notre rapport.

Il est très important pour les jeunes hommes qui, par exemple, ont combattu pendant cinq ans et avaient abandonné l’école dès le , de pouvoir réintégrer les bancs de l’école pour apprendre à lire et à écrire et devenir des membres fonctionnels de la société.

Ceci constitue un défi important pour de nombreux pays africains, même pour ceux qui ne sont pas en situation d’après-conflit. Au Malawi, par exemple, la moitié des jeunes de 19 ans qui fréquentent l’école sont toujours dans l’enseignement primaire. Le fossé à combler est donc énorme pour ces pays.

D’où la nécessité de s’assurer que, lorsqu’il existe des programmes, ceux-ci sont adaptés à l’âge des populations ciblées. Il est manifeste que les besoins d’apprentissage d’élèves âgés de 19 ans qui sont toujours dans le primaire sont très différents de ceux qui ont 9 ans. Si nous voulons que ces jeunes restent à l’école, il est très important de faire en sorte que les programmes qui les ciblent soient bien adaptés à leurs besoins.

Deuxièmement, il convient également de s’assurer que les programmes les réintègrent dans le système d’éducation publique aussitôt que possible. Il est trop coûteux pour ces pays de financer des programmes parallèles, en particulier les programmes qui ciblent les étudiants ou les jeunes qui ont échoué, ou encore ceux qui sont perçus comme des cas perdus. La réintégration par le biais, par exemple, d’un système d’équivalence scolaire pourrait être un moyen non négligeable d’éviter le maintien de filières parallèles.

Certains d’entre vous nous ont demandé si nous disposions d’exemples de pratiques modèles illustrant ce que le rôle des communautés et des familles pourrait être dans ces zones d’après-conflit. C’est au Salvador que nous avons trouvé l’un des meilleurs exemples, à savoir les programmes « EDUCO », qui avaient d’ailleurs été mentionnés dans le Rapport sur le développement dans le monde de 2004 pour illustrer ce qui peut arriver dans un pays qui a connu 10 ans de guerre civile. Le gouvernement de l’époque s’était penché sur la question de savoir comment pourvoir au mieux aux besoins des jeunes dans les zones rurales et avait réalisé qu’il allait être extrêmement coûteux et chronophage de commencer la construction d’écoles publiques à partir de rien dans ces zones rurales.

À la place, le gouvernement a choisi de s’appuyer sur les bases déjà jetées par les communautés, ayant observé que ces dernières disposaient déjà d’écoles rudimentaires dans les zones rurales isolées. Ces écoles n’étaient pas de très bons établissements, mais elles avaient l’avantage d’exister, prouvant que les communautés qui les avaient construites étaient dédiées au développement du capital humain de leurs jeunes.

Par conséquent, au lieu de construire des écoles publiques et d’engager de nombreux fonctionnaires comme professeurs, le gouvernement a décidé d’établir des contrats avec ces communautés au terme desquels il accorderait à ces communautés des subventions, sous condition qu’elles assurent l’éducation leurs jeunes. Ces communautés ont reçu toute liberté de construire leurs propres écoles et de recruter leurs propres enseignants mais dû satisfaire à des normes de qualité établies par le ministère de l’Éducation.

Le résultat est qu’aujourd’hui la quasi-totalité des écoles rurales du Salvador fonctionnent au titre de ce programme. Nous avons évalué la performance de ces écoles par rapport aux écoles traditionnelles et avons trouvé que non seulement elles n’étaient ni meilleures, ni pires que ces dernières mais, dans certains cas, étaient meilleures que les écoles traditionnelles car les communautés et les parents étaient très impliqués dans la fourniture des services d’éducation. Il en ressort que la communauté et la famille ont un rôle très important à jouer, en particulier dans des sociétés d’après-conflit, car elles peuvent permettre de mettre en place des services de façon très rapide.



Kwami Wussinu :
Tout d’abord, je voudrais vous féliciter pour cette initiative. Comme d’autres jeunes l’ont déjà dit, les trois quarts de l’aide en Afrique finissent toujours dans les poches de nos dirigeants. Nous savons tous que la Banque mondiale passe systématiquement par l’entremise des gouvernements pour financer des projets. Que pouvez-vous faire pour garantir que les subventions que vous destinez à des organisations de jeunes n’atterrissent pas dans les poches des autorités ? Y aurait-il un autre moyen pour vous de traiter directement avec les organisations de jeunes ?

François Bourguignon :
Kwami vient de soulever l’importante question du rôle de l’aide dans la promotion des jeunes dans les pays en développement et, par là même, dans la promotion du développement dans ces pays. Le problème est que l’aide accordée à un pays disparaît souvent dans la poche de ses dirigeants.

Ceci est ce que la communauté internationale du développement appelle souvent la problématique de l’efficacité de l’aide. Comment pouvons-nous garantir que l’aide qui est fournie par les bailleurs de fonds, les pays riches ou par des organisations multilatérales comme la Banque mondiale atteigne réellement les personnes qu’elle cible, en particulier les jeunes par le biais de programmes de promotion de la jeunesse ?

Aujourd’hui, nous nous fions beaucoup aux indicateurs de bonne gouvernance pour affecter l’aide aux différents pays. Nous sommes réceptifs aux pays qui ont pu démontrer que leur gouvernement prend des décisions de façon transparente, n’hésitent pas à procéder à l’audit de leurs comptes publics et assument les conséquences des décisions qu’ils prennent. La gouvernance des pays qui remplissent ces conditions est considérée comme bonne et nous avons des indicateurs qui nous permettent d’en jauger les différents aspects.

De plus en plus de bailleurs de fonds utilisent de tels indicateurs pour déterminer les montants de l’aide qu’ils accorderont à différents pays, les nations faisant preuve d’une bonne gouvernance recevant en général plus que les autres.

C’est ce que fait la Banque mondiale. C’est ce que font également des bailleurs de fonds comme l’Union européenne, les États-Unis, le Royaume Uni, etc.

Il s’agit d’un progrès majeur car le système tel qu’il fonctionnait auparavant se basait essentiellement sur ce que la dite « conditionnalité ». En d’autres termes, les bailleurs de fonds donnaient de l’argent à condition que ces fonds soient investis dans un projet spécifique, par exemple des écoles, des cliniques, la construction de routes, etc.

Avec le temps, nous avons réalisé qu’il était très difficile de contrôler que les subventions servaient bien à financer les projets auxquels elles avaient été affectées, tout simplement parce que l’argent en soi est fongible et qu’il est impossible de dire à quoi il a été véritablement utilisé. Nous avons donc compris que la conditionnalité n’était pas la solution. Nous avions d’autre part observé qu’il était inefficace pour les bailleurs de fonds de tenter de court-circuiter les gouvernements ou les dirigeants des pays en développement en ce qui concerne l’affectation et le mode d’utilisation des fonds. Par conséquent, nous avons progressivement pris conscience du fait qu’il était essentiel pour les pays de s’approprier véritablement leurs stratégies et leurs programmes de développement, notamment leurs politiques de promotion de la jeunesse, de façon à ce que l’argent puisse être dépensé à bon escient.

Bien évidemment, il y a ici un paradoxe croissant car, même si l’on souhaiterait plus d’appropriation, si cette appropriation a lieu dans un pays dont les dirigeants sont corrompus, il est évident que l’argent va être perdu.

Qu’arrive-t-il alors aux pays dont la gouvernance est mauvaise ? Deviennent-ils alors des « exclus » de l’aide ? Pas vraiment. Ce que la communauté internationale tente de faire consiste à acheminer l’aide et les ressources vers les « bénéficiaires finals » dans ces pays par différents canaux, non seulement par les gouvernements pour éviter que l’argent ne disparaisse, mais également par des ONG ayant une bonne réputation, ou encore par d’autres canaux comme les institutions religieuses. Ceci est une pratique répandue qui fonctionne bien, mais qui ne saurait en aucun cas se substituer à un gouvernement pratiquant la bonne gouvernance.

Il est donc essentiel que le processus de développement fasse des progrès dans le domaine de la gouvernance, ce qui explique pourquoi ce sujet est aujourd’hui au cœur du débat autour du développement.



V. Muthuswami :
Le WDR 2007 est justifié sur le plan de la nécessité d’investir dans les jeunes d’aujourd’hui qui étaient hier étudiants du primaire ou du secondaire. Mais quel type de « valeurs humaines universelles » ces jeunes ont-ils emportées avec eux ? Regardez donc la violence chargée d’émotion et d’idéologie qui sévit actuellement parmi les jeunes ! Si l’accent n’est pas mis sur l’enseignement des valeurs aux enfants qui fréquentent aujourd’hui les écoles primaires et secondaires, la jeunesse de demain pourra devenir un véritable nid de révoltes. Pourquoi les organisations internationales ont-elles peur d’aborder les problèmes fondamentaux du développement de la petite enfance, de l’auto-génération de valeurs chez l’enfant, etc. ? À moins que chaque jeune ne comprenne le rapport de responsabilité qui existe entre lui et le monde auquel il appartient, tout le confort et le développement matériel que nous pourrions leur apporter ne serait que des châteaux de sable.

Emmanuel Jimenez :
Ce WDR n’aborde pas directement la problématique des valeurs universelles ni même celle des droits de l’homme. Plusieurs autres organisations les ont en effet déjà abordées de manière tout à fait compétente. L’Unicef, par exemple, a travaillé de façon très étroite avec la Convention internationale sur les droits de l’enfant, une convention à laquelle la Banque mondiale donne d’ailleurs tout son soutien.

Nous avons choisi d’aborder le problème principalement sous l’angle de l’investissement à faire dans a jeunesse, dont la composante rentabilité économique convient mieux à l’audience de la Banque mondiale, celle-ci étant principalement constituée de stratèges économiques et financiers qui prennent des décisions en matière d’affectation de ressources. Ce sont là des décisions qui ont une répercussion sur les résultats atteints au niveau des valeurs humaines.

Ceci dit, le WDR traite néanmoins du problème capital de la formation des valeurs. C’est en effet une question très importante car les habitudes et le degré d’engagement des jeunes se forment très tôt et vont perdurer pendant toute leur vie. Par exemple, le fait de voter chez les jeunes constitue un excellent indicateur, ce que les statisticiens appellent une variable explicative, de leur capacité à voter plus tard lorsqu’ils seront adultes. C’est pourquoi le WDR met l’accent sur l’importance pour les pays de s’assurer du développement de bonnes habitudes en matière de civisme à un moment où les jeunes sont à la recherche de leur identité et sont plus sensibles à des influences externes. Le Rapport mentionne notamment le travail que peuvent faire gratuitement les jeunes dans leur communauté et la façon dont certains pays ont réussi à inculquer un esprit de bénévolat et d’autres valeurs à des jeunes à un âge précoce.

Les organismes dédiés au travail d’intérêt général ont un rôle particulier à jouer dans ce domaine, les jeunes étant généralement plus disposés à travailler avec leurs pairs. Ceci constitue donc un moyen de les influencer de façon positive. On peut donc espérer que ces différentes opportunités permettront aux jeunes d’échapper à d’autres influences plus négatives.



Zelijko Bogetic :
Quelles sont les trois principales politiques préconisées par le WDR en vue d’encourager l’emploi de la jeunesse dans les pays en développement ? En Afrique ? Et dans les pays de l’Europe de l’Est en transition ?

François Bourguignon :
Votre question a trait aux trois principales politiques préconisées par la Banque mondiale et le WDR pour favoriser l’emploi des jeunes dans le monde en développement.

Il y a en fait trois grands types de recommandations en matière de politique. Le premier a trait à la dimension offre du marché du travail : il s’agit de former les jeunes et de leur fournir une éducation. Sans un niveau minimal d’éducation, il va devenir de plus en plus difficile dans tous les pays du monde, qu’il s’agisse de pays à revenus faibles, moyens ou élevés, d’obtenir un emploi stable et décent. Cela veut dire non seulement qu’il est important que tous les jeunes aillent à l’école et atteignent au minimum le niveau du secondaire, mais aussi que la qualité de l’enseignement soit adéquate et que les programmes offerts par les écoles soient adaptés à ce que les employeurs recherchent. Par conséquent, le premier type de recommandation de politique met l’accent sur l’éducation et la formation.

Le second type de politique préconisée a trait à la dimension demande du marché du travail : il est important d’augmenter et d’accélérer la croissance de la demande sur le marché du travail de façon à permettre aux jeunes, dont le nombre ne fait qu’augmenter dans de nombreux pays du monde, de trouver un emploi. Quelles sont les politiques qui permettent d’accélérer la croissance ? Le point de vue de la Banque mondiale est de maintenir ce que nous appelons un « climat d’investissements » favorable. Par cela, nous entendons que les sociétés, les employeurs, etc. doivent pouvoir opérer facilement dans l’environnement économique du pays, de façon à innover, à croître ou même simplement à créer de nouvelles entreprises. Ceci implique de réduire au minimum les tracasseries administratives. Ceci impose également de disposer d’infrastructures adéquates (il est en effet difficile de prospérer dans un pays où il y a des pannes d’électricité cinq à dix fois par jour). Ceci suppose également de maîtriser la corruption dans le pays, de prévoir un encadrement réglementaire adéquat de la concurrence, d’éliminer les barrières à l’entrée de nouveaux arrivants dans certains domaines, etc. Il faut, par exemple, qu’il soit facile de trouver de tels individus. En résumé, sous l’angle de la demande du marché, il s’agit de s’assurer que les entreprises puissent naître et se développer.

Finalement, le troisième et dernier type de politiques que nous recommandons a trait au marché du travail lui-même : il s’agit de faire en sorte que les jeunes ne soient confrontés à des difficultés insurmontables lorsqu’ils font leur entrée sur le marché du travail. Il faut donc éviter toute réglementation conduisant de façon directe ou indirecte des discriminations parmi les jeunes. Un handicap dont nous sommes parfaitement conscients et qui touche tous les pays est celui des réglementations mises en œuvre sur le marché du travail qui limitent la capacité des travailleurs à changer d’emploi. Celles-ci affectent les jeunes plus que les personnes plus âgées car imposer des restrictions à la mobilité des travailleurs équivaut simplement à réduire le nombre d’emplois créés ou de débouchés. Sans débouchés, il est impossible pour les jeunes d’entrer sur le marché du travail. Ceci est la raison pour laquelle il est extrêmement important d’encourager un fonctionnement adéquat du marché du travail.

Il existe tout de même des pays qui font preuve performance dans ce domaine et qui réussissent à maintenir une certaine souplesse sur leur marché du travail tout en offrant aux travailleurs une protection sociale substantielle et sérieuse. Ceci ne veut pas dire qu’il faille supprimer la protection sociale. Finalement, concernant la question est de savoir si les politiques sont différentes pour l’Asie ou pour l’Europe centrale, bien évidemment, elles le sont, mais dans les trois grandes catégories que je viens d’indiquer, elles seraient les mêmes. L’éducation est importante, la croissance est importante, et la réglementation du marché du travail l’est tout autant. La seule chose à changer serait les contextes. Par exemple, dans le domaine de l’éducation, les niveaux d’éducation seraient différents. L’Europe de l’Est pourrait se fixer comme cible d’atteindre l’enseignement supérieur, tandis que l’Afrique se contenterait du cycle secondaire.



Robert Bunyi :
Le problème que pose, selon moi, l’augmentation des subventions dédiées à l’éducation est qu’aujourd’hui, certains pays disposent d’un réservoir de jeunes qui ne trouvent pas de travail en dépit de leurs qualifications. Je viens du Kenya où des multitudes de jeunes ont des MBA, des diplômes d’expertise comptable, d’ingénieur, etc. mais n’arrivent pas à se faire embaucher au niveau qu’ils méritent dans le pays. Je trouve le raisonnement de la Banque mondiale à ce propos quelque peu limité. Ne devrait-on pas donner une plus grande priorité aux lacunes des marchés privés en Afrique ? Bien évidemment, à long terme, seul le secteur privé permettra d’avoir une vie décente en Afrique. À mon avis, la Banque mondiale, loin de faciliter le fonctionnement du secteur privé, le rend plus difficile.

Emmanuel Jimenez :
Ma réponse sera courte vu qu’elle va dans le même sens que ce que François a déjà mentionné. La question de la nécessité de stimuler le secteur privé soulevée par François rejoint les commentaires de Mr. Bunyi concernant le rôle des marchés privés et leurs lacunes.

Nous avons par exemple constaté, lors de la préparation du Rapport sur le développement dans le monde, qu’encourager certains types d’industries telles que celles qui sont orientées vers les exportations est particulièrement favorable à l’emploi des jeunes, car les entreprises qui exportent, telles que celles spécialisées dans les domaines de l’électronique et du textile, emploient beaucoup plus de jeunes que d’autres entreprises.

Il convient également de mentionner que le chômage chez les jeunes diplômés est, dans une certaine mesure, un phénomène naturel imputable au fait que les jeunes dans l’ensemble du monde n’ont pas d’expérience et souffrent par conséquent d’un taux de chômage plus élevé que celui des adultes. On le constate même dans les pays industrialisés, où le taux de chômage des jeunes est le double de celui des adultes. Je souligne de plus que le chômage des diplômés est un phénomène qui touche avant tout la classe moyenne, et non les classes les plus défavorisées, les jeunes qui sont pauvres ne pouvant généralement pas se permettre d’être au chômage.

François avait mentionné tout à l’heure que certains pays avaient mieux réussi que d’autres à faciliter la transition vers le marché de l’emploi. Ceci est dû en partie à la qualité de l’éducation que reçoivent leurs diplômés, c’est-à-dire une éducation qui est plus en concordance avec ce que demande le marché de l’emploi. Nous observons également que, dans de nombreux pays, les enquêtes sur le climat d’investissements montrent que les employeurs, malgré l’augmentation du nombre d’années d’enseignement dans leurs pays, constatent également des lacunes importantes en matière de compétences qui freinent l’essor des investissements nationaux. Il est donc très important de faire face à ce problème et de trouver les moyens de s’assurer que le système de formation et le système scolaire s’articulent autour du marché du travail. Ceux-ci devraient notamment faire preuve de plus de souplesse. Les responsables de ces systèmes devraient donc s’entretenir avec les employeurs pour s’enquérir du type de compétences qui seront requises à l’avenir et permettre à ces employeurs de participer à la composition des programmes scolaires et universitaires.



Joseph Nowakowski :
Ma question a trait à la « fuite des cerveaux » : vu que certains des étudiants qui vont faire leurs études à l’étranger ne reviennent pas dans leur pays d’origine après avoir obtenu le diplôme, la rentabilité des programmes d’études universitaires à l’étranger est-elle positive ou négative pour les pays en développement ? Merci pour vos vues sur cette question.

François Bourguignon :
Vous n’êtes certes pas le seul à poser la question de la fuite des cerveaux chez les jeunes et à déplorer le fait que, si des programmes sont mis en place pour permettre à des jeunes de poursuivre des études universitaires à l’étranger, et si ces jeunes ne reviennent pas tout de suite ou pas du tout dans leur pays d’origine, ces programmes ne sont pas rentables pour leur pays d’origine.

Permettez-moi de faire à ce propos quelques remarques, tout d’abord en ce qui concerne la fiabilité de ce type de système, puis sur les moyens qui permettraient de l’améliorer et d’en réduire les coûts. Je voudrais en premier lieu mentionner un phénomène qui a été identifié tout récemment et qui est l’inverse de la fuite des cerveaux, à savoir ce que l’on appelle « le gain de cerveaux ». Ce terme désigne la possibilité qu’il y a pour les jeunes d’émigrer vers les pays développés pour y continuer leurs études après le secondaire ou même l’université. Cette migration confère plus d’attrait à l’obtention de diplômes et va attirer plus de monde au niveau secondaire. Les pays en bénéficieront tant que le nombre de jeunes attirés par les études sera plus élevé que le nombre de jeunes émigrant définitivement à l’étranger après coup.

Nous ne disposons pour l’instant pas de données dures sur ce phénomène. Il ne s’agit que d’une hypothèse qui a été avancée par certains économistes il y a quelques années. Je pense néanmoins qu’il est intéressant de voir qu’en théorie, il est possible de trouver des gains là où, à priori, la majorité s’attendrait à des pertes.

Il y a également d’autres éléments associés au gain de cerveaux. Tout d’abord, les jeunes qui ont émigré pour continuer leurs études à l’étranger, et y restent, font très souvent des transferts de fonds à leur famille restée au pays. Il s’agit donc bien ici d’une forme de rendement économique de la migration en faveur du pays d’origine.

Un second avantage réside dans ce qu’on pourrait appeler « l’effet de diaspora » : lorsque plusieurs personnes de même origine vivent dans un certain pays, elles finissent par y former un groupe qui, à son tour, établit des contacts avec les autorités locales et se met à effectuer ou à appuyer des investissements dans le pays d’origine. Nous connaissons de nombreux exemples de diaspora finançant des écoles ou des cliniques dans leur pays d’origine. Il y a également de nombreux cas où la diaspora est en contact direct avec les milieux d’affaires du pays d’origine.

Il y a enfin un clair phénomène de retour. Même si de nombreuses personnes choisissent de rester pendant un certain temps dans le pays où elles ont étudié, plusieurs d’entre elles finissent par revenir au pays au bout de quelques années, en particulier si elles y trouvent de bonnes perspectives d’emploi des compétences qu’elles ont acquises à l’étranger. Citons, par exemple, le cas des nombreuses personnes qui travaillent dans le secteur du développement de logiciels dans la région de Bangalore (l’industrie du logiciel en Inde est actuellement en plein essor). La plupart de ces individus ont fait leurs études aux États-Unis, ont travaillé pendant quelques années dans la Silicon Valley puis sont rentrés. Sous cet angle, il est certain que la migration de ces jeunes à l’étranger en vue d’y étudier a été rentable pour l’Inde.

De surcroît, pour faire en sorte que ces cas d’études à l’étranger s’avèrent rentables pour le pays d’origine, il est nécessaire de se pencher sur la façon dont l’enseignement secondaire et universitaire est financé. En effet, lorsque des jeunes acquièrent les moyens de se rendre à l’étranger pour y étudier grâce à des bourses et qu’ils ne reviennent pas dans leur pays d’origine, ce dernier subit alors une perte.

Il conviendrait dans ces conditions de s’interroger sur le bien-fondé de ce mode de financement des études et d’envisager s’il ne faudrait pas mieux utiliser des sources de financement privé, tout en continuant d’offrir des bourses aux jeunes qui n’ont pas les moyens de payer leurs études.

En résumé, je ne pense pas qu’on puisse dire de façon systématique que les études à l’étranger soient un phénomène négatif. Elles ont en effet des effets très positifs.



Vanel Beuns :
Je tiens à remercier François Bourguignon, le Chef économiste de la Banque mondiale et Vice-président Senior – Économie du développement, ainsi qu’Emmanuel Jimenez, le Directeur de la rédaction du Rapport pour cette discussion en ligne. D’excellentes opportunités s’ouvrent aujourd’hui au monde, de nombreux pays ayant une population active plus importante et plus qualifiée, et moins d’assistés. Comment expliquer ces opportunités aux gens qui n’ont pas suffisamment d’argent pour étudier à l’université dans les pays défavorisés ? Comment les pauvres peuvent-ils se rendre compte de ces opportunités alors qu’ils n’ont pas les moyens de continuer leur éducation au niveau supérieur ? Avez-vous déjà travaillé dans des pays pauvres ? Veuillez nous expliquer la réalité telle qu’elle existe sur le terrain. Il est bien évident que les jeunes doivent être bien préparés de façon à créer et trouver de bons emplois. Avec le temps, la croissance finira-t-elle véritablement à permettre à des populations entières d’échapper à la pauvreté ? Pouvez-vous décrire un modèle économique qui explique la fracture numérique entre les riches et les pauvres dans les pays du tiers monde ?

Il y a bien trop de jeunes, près de 130 millions des jeunes de 15 à 24 ans, qui ne peuvent ni lire ni écrire. L’enseignement secondaire et l’acquisition de compétences n’ont véritablement de sens que si l’enseignement primaire a pu réussir à inculquer ces notions fondamentales. Pour surmonter cet obstacle, il convient en tout premier lieu d’investir plus et de manière plus efficace dans la jeunesse. Qui sont les responsables des décisions d’investissement dans la jeunesse ? Pouvez-vous nous expliquer l’échec de programmes d’éducation coûtant des millions de dollars ? Que faut-il faire pour rendre l’assistance technique plus performante et plus efficace ? Pouvez-vous nous expliquer le processus de recrutement des experts dans les grandes organisations internationales ? Comment sont évalués les résultats obtenus par les experts internationaux dans les pays pauvres ? S’il est urgent d’investir beaucoup plus dans le nombre record de jeunes du monde en développement, quelle approche quantitative faut-il utiliser pour que cela se réalise dans les pays du tiers monde ?

Emmanuel Jimenez :
Vanel vient de soulever le problème important des difficultés qu’ont les jeunes les plus pauvres à aller à l’université et à obtenir n’importe quelle forme d’éducation supérieure. François avait mentionné dans sa dernière réponse le besoin de leur offrir des bourses d’études. Cette question est d’autant plus importante que les pays font aujourd’hui face à un nouveau type de problèmes en matière d’enseignement, en essayant d’ouvrir à un maximum de jeunes les portes de l’enseignement universitaire, secondaire et tertiaire. Ce type d’enseignement est beaucoup plus onéreux, les coûts d’envoi d’un étudiant à l’université étant beaucoup plus élevés qu’à l’école primaire. La question reste de savoir comment ces pays arriveront à financer ces coûts.

Pour beaucoup de pays à revenus intermédiaires et de pays riches, l’éducation est tellement importante que son financement n’est pas un problème. Ces pays sont prêts à payer ce qu’il faut pour y avoir accès. Un point d’interrogation demeure quant aux familles démunies éventuellement laissées pour compte, situation à propos de laquelle le WDR offre plusieurs suggestions. L’une d’elles est la nécessité faire en sorte que ceux qui sont exclus du système aient accès, comme l’a souligné François, à des bourses d’études de sorte qu’ils puissent achever leur éducation. Il convient néanmoins de s’assurer que ces bourses d’études ciblent ceux qui en ont véritablement besoin. Comme je l’ai déjà mentionné, les familles appartenant aux classes pour les pays d’envisager d’avoir des bourses d’études qui soient fondées à la fois sur la nécessité et sur le mérite.

Certaines de ces bourses d’études sont ce que l’on appelle des « transferts de fonds conditionnels » dans le sens qu’elles sont octroyées non seulement pour que les jeunes aillent à l’école, mais également y restent et obtiennent de bonnes notes. Au Bangladesh, par exemple, l’un des programmes de ce type ayant le mieux réussi permet à des jeunes filles de suivre un enseignement secondaire grâce à un compte en banque qui est ouvert en leur nom, et où l’argent continue d’être déposé tant qu’elles restent à l’école et ne se marient pas durant leurs études.

Enfin, une autre option dont disposent les pays est de trouver les moyens de donner à leurs étudiants les plus pauvres accès à des crédits et à des prêts pour leur permettre d’investir eux-mêmes dans leur avenir, comme pour tout autre investissement. Car le capital humain a également un rendement. Cependant, il est extrêmement difficile pour les familles pauvres qui ne disposent pas de garantie de pouvoir emprunter. Parfois, des pays rencontrent des difficultés dans le recouvrement des prêts. Mais, ici aussi, des mécanismes ont été mis en place dans divers pays, tel que celui de n’imposer au jeune de rembourser son prêt que s’il gagne effectivement de l’argent. Les programmes qu’envisagent dans ce domaine des pays comme l’Australie et la Thaïlande semblent prometteurs pour l’avenir.



Eng Tze :
La plupart des jeunes n’ont pas une éducation qui leur confère les compétences exigées sur le marché du travail. Par conséquent, avant d’aborder les problèmes de ces jeunes, ne devrions-nous pas nous pencher sur les circonstances qui les ont conduits à cette situation en premier lieu ? Le travail des enfants est toujours un énorme problème dans le monde d’aujourd’hui, malgré les traités ratifiés par la plupart des états en vue de protéger les droits de l’enfant. Ces enfants n’ont d’autre choix que d’aider leur famille en travaillant en usine, etc. Des enfants vivant dans la pauvreté et travaillant n’ont pas le temps, ni la possibilité de recevoir une éducation primaire adéquate. À cause de cela, ils risquent de rester chômeurs plus tard.

1. Que fait la Banque mondiale pour aider ces enfants et leur famille à échapper à la pauvreté ?
2. Y a-t-il déjà une forme d’assistance en place ? Si cela est le cas, y a-t-il une solution à long terme à ce problème ? Ou s’agit-il simplement d’un secours à court terme sur une petite échelle ?

Emmanuel Jimenez :
Cette question a trait au travail des enfants et au mal que peuvent avoir les jeunes à prendre un bon départ dans la vie. Il est bien évident que nous sommes d’accord avec ce constat et que la Banque mondiale, comme nous, les auteurs du Rapport, soutenons avec conviction toute convention qui essaye d’atténuer les effets des pires formes de travail infantile. Toute forme d’exploitation de l’enfant est tout simplement inacceptable.

Il est cependant un fait que la majorité de la main-d’œuvre infantile ne travaille pas nécessairement dans des conditions extrêmement dures et que la réalité est plus complexe qu’il y paraît. Beaucoup de jeunes, par exemple, combinent l’école avec le travail. Ce dernier est important pour leur permettre de financer leurs études, en particulier si ces enfants viennent de familles pauvres. Dans 29 pays d’Afrique sub-saharienne, notamment, environ 52 % des enfants qui travaillent vont également à l’école. Ce pourcentage est de 78 % en Amérique latine.

D’où l’importance de faire la part entre situations d’exploitation et situations où de jeunes adultes essayent simplement d’investir dans leur avenir en travaillant pendant leurs études.

Nous nous inquiétons naturellement plus du sort des jeunes enfants qui travaillent, même s’ils ne le font pas dans des conditions abusives. Ces derniers, comme ceux appartenant à la tranche d’âge de 10 à 14 ans, obtiennent de moins bons résultats à l’école lorsqu’ils prennent un emploi et risquent l’abandon scolaire.

Il est donc important d’établir une distinction entre les différents types de travail de l’enfant, les situations d’exploitation étant à proscrire. Mais il y a également des enfants, en particulier ceux qui sont plus âgés, pour qui le travail est un moyen d’acquérir de l’expérience tout en finançant leur éducation.

Ceci marque la fin de notre discussion. Merci à toutes et à tous de votre participation. Nous regrettons de ne pas avoir eu l’occasion de répondre à toutes vos questions.

Pour plus d’informations sur le Rapport 2007 sur le développement dans le monde, veuillez visiter ce site.

 

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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