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Discussion en direct avec Anne Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu sur le paludisme - 27 avril 2006

Joshua J. Mwakyusa : Pourquoi le paludisme est-il encore un fléau aussi grave malgré l’énorme déploiement de ressources financières par de nombreuses organisations ?

Suprotik Basu : Joshua, merci beaucoup pour cette excellente question. Je vais combiner votre question avec celle de plusieurs autres personnes qui me demandent pourquoi le paludisme est toujours un problème et pourquoi on ne fait pas plus pour le résoudre. Tout d’abord, rappelons-nous que nous avons vécu avec le paludisme pendant des siècles, particulièrement en Afrique. Ce qui est très frustrant, c’est qu’il s’agit d’une maladie tout à fait évitable et entièrement curable. Pourtant, il a fallu attendre longtemps, notamment en Afrique, pour voir se déployer un effort de lutte antipaludique ayant l’envergure nécessaire. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que les pays africains et la communauté internationale ont commencé à prendre véritablement le paludisme au sérieux et à prendre les actions qu’il fallait.

Rappelons-nous aussi que nous avons à faire à un parasite qui est qui change constamment pour s’adapter aux circonstances. Le parasite aujourd’hui, comme vous le savez, est devenu résistant à la plupart des médicaments utilisés en Afrique, en particulier la chloroquine. Aujourd’hui, il faut utiliser des médicaments qui sont 15 fois plus chers. On peut donc résumer la situation comme suit : s’il y a eu une certaine négligence, nous commençons à corriger la situation ; et d’autre part, nous avons un parasite contre lequel il n’est pas facile de lutter car il s’adapte constamment aux produits que nous utilisons. L’important est qu’aujourd’hui les fonds sont en place et l’engagement est là pour faire une différence dans la lutte antipaludique.


Lawrence Zumo : S’il est vrai que cette maladie est avec nous depuis des siècles, quelles sont aujourd’hui les difficultés intellectuelles qu’il y a à aborder, traiter et éradiquer ce fléau mortel qu’est le paludisme ? N’y a-t-il pas suffisamment de personnes intelligentes pour aider à résoudre ce problème une fois pour toute ? Ou est-il intellectuellement plus facile de mettre au point toutes les variantes de viagra et autres cialis que nous voyons sortir aujourd'hui ?

Suprotik Basu : Lawrence, merci pour cette question. Le paludisme, bien qu’il s’agit d’une maladie qui soit parfaitement évitable et entièrement curable, comme je l’ai dit tout à l’heure, est une maladie en évolution, ce qui rend son traitement plus difficile. Ceci étant dit, je retiens ce que vous m’avez dit, et j’en déduis que nous devons faire encore beaucoup plus en matière de recherche de médicaments et de vaccins antipaludiques, et d’actions de terrain au niveau national, particulièrement en Afrique.


Rose Njiraini : Maryse et Protik, je tiens à vous remercier de prendre le temps d’avoir cette discussion et pour tout le travail que vous faîtes dans le contexte du booster program (nouvelle stratégie et plan d’action renforcé de lutte contre le paludisme) de la Banque mondiale. Beaucoup de recherches et de programmes ont été mis en place ces quelques dernières années pour lutter contre le paludisme. Cette maladie est en effet tout à fait évitable et curable. Nous savons aujourd’hui que la façon la plus sûre d’éviter le paludisme est d’utiliser des moustiquaires imprégnées d’insecticides (MII) en conjonction avec une pulvérisation d’insecticide à l’intérieur des maisons. Comment se fait-il que les organisations impliquées dans la lutte antipaludique ne prennent pas l’engagement de fournir des MII à toutes personnes dans le besoin ? Y a-t-il, selon vous, des obstacles politiques ? J’entends beaucoup parler de lutte antipaludique, mais je ne vois que très peu d’actions concrètes. Beaucoup de programmes antipaludiques n’ont pas donné les résultats escomptés. S’agit-il d’une maladie contre laquelle il est difficile de lutter ? Y a-t-il des difficultés particulières à amplifier à grande échelle des programmes qui donnent de bons résultats à l’échelle locale ? Que se passe-t-il en fait ? Merci beaucoup.

Suprotik Basu : Rose, vous exprimez ici la frustration que beaucoup d’entre nous ressentent. Je tiens à vous remercier de la mettre en exergue. Vous avez totalement raison. Les MII et la pulvérisation à l’intérieur du domicile sont des armes très efficaces. Il y a également d’autres bonnes nouvelles. Au cours des quelques dernières années, il y a eu des succès, cependant pas sur une échelle aussi grande qu’on l’aurait voulu. L’Érythrée, par exemple, a réussi très rapidement à augmenter l’utilisation des MII. Au Niger, plus de deux millions de MII ont été distribuées en deux semaines, en combinaison avec une campagne de lutte contre la poliomyélite. Tous ces faits me donnent à penser que la lutte est en train de s’intensifier. Aujourd’hui, nous avons des fonds supplémentaires qui ont été mis à disposition par le Global Fund [Fonds global de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme (GF-ATM)] et la Banque mondiale, ainsi que l’Initiative du Président des États-Unis et d’autres. Le moment est donc venu d’arrêter les actions à petite échelle, pour entreprendre des programmes à très grande échelle qui donneront également des résultats à très grande échelle.


Ifeanyi Ikpeatusim : Y a-t-il aujourd’hui un vaccin antipaludique ? Si oui, où peut-on le trouver, et si ce n’est pas possible, est-il possible par contre d’en développer un ?

Suprotik Basu : Malheureusement, à ce jour, nous n’avons pas encore de vaccin antipaludique. Beaucoup de recherches sont entreprises pour le développement d’un tel vaccin, et des agences telles la Fondation Bill et Melinda Gates, et l’Université John Hopkins, ainsi que d’autres, déploient d’énormes moyens pour essayer d’en trouver un. On enregistre quelques succès, mais on en est encore à un stade très préliminaire de la formulation de vaccins. À mon avis, il nous faudra encore 10 à 15 ans avant de trouver un vaccin antipaludique opérationnel. Aujourd’hui, notre priorité doit rester la prévention, avec en particulier les matériaux imprégnés et la pulvérisation d’insecticides, qui restent les moyens de lutte les plus efficaces.


Dale Ward : Est-il possible d’utiliser le DDT pour éliminer le paludisme ? Cette approche a donné de bons résultats dans le passé, avant que l’espèce d’hystérie, peut-être mal placée, concernant le DDT ne se soit développée.

Suprotik Basu : Merci pour cette question sur le DDT. J’espérais que quelqu’un la pose.

Le DDT donne de très bons résultats dans la lutte antipaludique, et la Banque, lorsque les conditions sont réunies, appuie son utilisation. Mais le problème dépasse celui du seul DDT. Il touche en fait la pulvérisation à l’intérieur du domicile, pulvérisation qui peut être faite par d’autres insecticides, et pas seulement par le DDT. Le choix d’un insecticide dépend des scénarios de résistance à cet insecticide dans un pays. Il ne s’agit pas véritablement de savoir si nous utilisons ou non un insecticide particulier. La véritable question est de savoir quel est l’insecticide approprié dans le pays concerné.

En ce qui concerne le DDT lui-même, vous avez raison de noter qu’il n’existe pas de preuves scientifiques que la pulvérisation du DDT à l’intérieur du domicile pour lutter contre le paludisme ait eu des conséquences négatives pour la santé ou l’environnement. Par conséquent, la position de la Banque est de rester très pragmatique quant à son utilisation. Nous utilisons des insecticides, et ceux-ci incluent, mais ne sont pas limités au DDT. Il s’agit d’un problème où vraiment il ne faut pas faire de dogmatisme, et nous devons prendre des décisions, pays par pays.


Ronnie : Bonjour Mesdames Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu. Je n’ai pas véritablement de question, mais plutôt une suggestion. En Ouganda, il y a à l’heure actuelle un programme de lutte contre le paludisme et le nagana. Ces programmes consistent à stériliser les moustiques mâles et ensuite à remettre en liberté ces moustiques stériles. Ce processus permet d’arrêter la reproduction, avec pour effet de diminuer le nombre de moustiques et par conséquent la propagation du paludisme et du nagana. Il pourrait être utile de contacter le ministère de la Santé en Ouganda pour obtenir des explications supplémentaires. Je pense qu’il s’agit d’une forme peu onéreuse, facile et efficace pour réduire le nombre de moustiques femelles qui sont en fait les porteurs des parasites du paludisme. À ceci, on peut ajouter la sensibilisation du public quant à l’utilisation de l’huile usagée de voitures, et d’en verser un peu dans toutes les eaux stagnantes de façon à empêcher le développement des œufs de moustiques. Ce que je veux dire c’est que la lutte antipaludique doit être la préoccupation de tous et par conséquent demande une sensibilisation et une éducation plus poussées du public.

Suprotik Basu : Merci, Ronnie, de nous communiquer cette information et pour cette suggestion. S’il existe des documents sur l’efficacité de ces traitements, je serai très heureuse de les avoir, et je ferai certainement un suivi avec le ministère ougandais de la Santé.


Dr. Synvia Kansembe-Chewe : Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu, selon vous quelles sont les mesures de prévention qui pourraient être prises en Afrique pour prévenir le paludisme ? Je dis ceci parce que de nombreux efforts ont été déployés au niveau du traitement et moins au niveau de la maîtrise de la source de la maladie. Les flaques d’eau et autres eaux stagnantes près des écoles ou dans les villes constituent des terrains fertiles pour le développement des moustiques. Une initiative visant à financer le nettoyage de ces endroits pourrait avoir autant de résultat qu’une initiative qui consiste à donner des moustiquaires imprégnées. Le paludisme est en fait une question de développement multisectoriel, car il a comme conséquence l’absentéisme scolaire, l’absentéisme sur le lieu du travail et les pertes de production. Est-ce qu’il est possible d’avoir des financements pour des mesures comme la pulvérisation anti-moustique dans tous les endroits où il y a de l’eau stagnante, près des écoles, et dans les villes en Afrique ?

Suprotik Basu : Docteur, je vous remercie beaucoup pour cette question. Je suis parfaitement d’accord avec vous. La lutte antipaludique doit en fait rester un équilibre entre le traitement et la prévention. Certainement, au sein de la Banque et de notre booster program nous tenons à engager une lutte contre le paludisme sur tous les fronts de façon à arrêter sa transmission en Afrique. Par conséquent, la prévention joue ici un rôle essentiel et le contrôle du vecteur est tout aussi critique. Comme vous l’avez dit, il s’agit d’un problème multisectoriel. Il est d’ailleurs curieux que vous me posiez cette question. Dans quelques heures, j’aurai avec mes collègues une séance de brainstorming consacrée aux projets d’infrastructure, et nous discuterons le type d’infrastructure qui pourrait être utile dans ce domaine. Par conséquent, je ne peux que vous remercier pour cette question, en espérant que nous pourrons faire encore plus dans ce domaine.


Matthew Mirkin : Je m’adresse ici à ceux qui contrôlent les fonds : pouvez-vous me dire comment se fait-il qu’après avoir dépensé les centaines de millions de dollars, comme vous le prétendez, les moustiquaires imprégnées d’insecticide ne sont toujours pas gratuites ? Elles sont envoyées de Chine à un coût d’environ 30 centimes tout au plus. Elles sont en fait moins chères qu’une tasse de café mochachino de 4 dollars EU. Les hôpitaux n’ont pas d’eau courante, et leurs docteurs, souvent seuls et surchargés, doivent voir 300 patients par jour. Ma question est véritablement celle-ci. L’argent que vous avez dépensé a-t-il eu pour résultat des stocks de MII entassées dans des entrepôts ? Vous n’avez pas un seul employé spécialisé dans le paludisme à la Banque mondiale, et il n’y a pas non plus de médicament peu onéreux contre le paludisme qui soit disponible. Dans ces conditions, comment comptez-vous lutter avec efficacité contre cette maladie ?

Suprotik Basu : Matthew, je pense que nous sommes entièrement d’accord avec vous sur ce point. Nous, à la Banque, nous pensons comme vous que les coûts ne doivent pas être une barrière à l’accès aux moustiquaires imprégnées d’insecticide. Toute personne, même si elle n’a pas les moyens d’en acheter une, devrait avoir accès à une moustiquaire imprégnée d’insecticide. Par conséquent, nous déployons beaucoup d’efforts, pays par pays, pour assurer que les MII soient subventionnées, ou soient mises à disposition du public gratuitement, en particulier pour les plus vulnérables qui manifestement ont le moins d’accès et sont les moins capables de faire face au coût des MII.

Par contre, je ne suis pas d’accord avec vous lorsque vous avancez qu’à la Banque mondiale nous n’avons pas un seul fonctionnaire ayant pour seul mandat la lutte antipaludique. La preuve en est que je parle avec vous aujourd’hui. Nous avons plus de 40 autres personnes qui travaillent sur le paludisme au sein de la Banque, dont 4 d’entre nous travaillent à plein temps, et nous sommes à peu près 40 à préparer des projets à l’heure où je vous parle. Par conséquent, nous sommes certainement en train d’accélérer nos efforts de lutte contre le paludisme, et j’espère que nous pourrons en faire plus et faire mieux.


Vanel Beuns : Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu, merci beaucoup pour l’occasion qui nous est offerte. La croissance de la société civile a certainement été une des tendances les plus importantes dans le développement international. Aujourd’hui la Banque mondiale a des interactions avec elle, la consulte, et collabore avec des milliers de membres d’organismes de la société civile (OSC) dans le monde. Pourriez-vous m’indiquer ce que je pourrais faire pour que l’OSC international que je représente puisse développer des programmes bien conçus, avec des objectifs clairs, de bons indicateurs pour mesurer les progrès accomplis dans la lutte contre le paludisme en Afrique sub-saharienne ? Y a-t-il un processus clair qui puisse être suivi de façon à ce que mon OSC international puisse concevoir un plan pour suivre de façon efficace l’impact du paludisme sur l’Afrique, et pour être capable de réaliser des progrès soutenables en direction de solutions au problème posé ici ? À CORCAH, un OSC international modèle, nous sommes orientés vers les résultats.

Suprotik Basu : Vanel, merci pour cette question et pour souligner le rôle essentiel que joue la société civile dans la mise en œuvre des activités de lutte antipaludique.

Comme vous le savez, le paludisme se traite surtout au niveau de la communauté et du ménage, et les activités de proximité de la société civile à ce niveau sont assurément quelque chose qui peut grandement aider à lutter de façon efficace contre le paludisme. En ce qui concerne des programmes avec des objectifs clairs et des indicateurs de mesure des progrès, ceci a trait à la question très importante du suivi et de l’évaluation. Je vous encourage à visiter le rôle du partenariat « Faire reculer le paludisme » à www.rollbackmalaria.org, où nous avons une page consacrée au groupe de recherche en matière de suivi et d’évaluation, le MERG, qui définit des indicateurs et fournit des suggestions sur la façon dont on peut utiliser des indicateurs standards dans la mise au point de programmes antipaludiques. Encore merci pour cette question.


Christopher Chewe : Je voudrais féliciter la Standard Chartered Bank Zambia PLC pour le projet qu’elle a introduit en Zambie, qui s’appelle Malaria Community Initiative, « Nets for life » (Initiative communautaire de lutte contre le paludisme, « des moustiquaires pour rester en vie »). Cette initiative a été lancée le 27 avril 2006 par le ministère de la Santé. « Nets for life » est un programme de prévention du paludisme à l’échelle africaine visant à renforce l’engagement de la banque envers des projets qui peuvent changer des vies et faire véritablement une différence dans les communautés locales. « Nets for Life » est principalement destiné aux populations vulnérables, en particulier les enfants de moins de 5 ans, les femmes enceintes, les personnes chroniquement malades ou souffrant de déficience de leur système immunitaire, et les personnes âgées. Le projet a d’abord été lancé en Zambie, et il sera ensuite étendu à 15 autres pays africains. L’initiative de la Standard Chartered Bank devrait être reproduite par d’autres compagnies multinationales car il s’agit véritablement d’une initiative exemplaire destinée à aider l’Afrique à réaliser ses Objectifs de développement pour le millénaire pour 2015.

Suprotik Basu : Christopher, merci de souligner cette importante initiative qu’a prise la Standard Chartered Bank. Je voudrais moi aussi féliciter cette compagnie pour son soutien. Je sais ce qu’elle fait en Zambie. Comme vous le savez, la Banque mondiale vient tout justement de commencer à appuyer un programme antipaludique en Zambie. J’espère tout comme vous que d’autres partenaires du secteur privé imiteront l’initiative de la Standard Chartered Bank et développeront des programmes, de façon à ce qu’eux aussi puissent participer à la lutte antipaludique.

En termes de fonds, je pense que nous aurons besoin de plus d’argent du secteur privé, mais aussi de leur expertise. Le secteur privé possède en effet une très grande expertise, par exemple dans la gestion des chaînes d’approvisionnement qui, comme vous le savez probablement, est est relativement difficile à réaliser en Afrique. Mais c’est la nature même des opérations des compagnies du secteur privé, et leur survie dépend du bon fonctionnement de telles chaînes. Je pense que nous devons utiliser des ressources financières qui pourraient exister dans ces institutions, mais aussi leur savoir institutionnel. Car c’est tous ensemble que nous avons des chances de réussir dans la lutte antipaludique. Encore merci pour cette question.


João Chamusse : Qu’a fait la Banque au Mozambique pour lutter contre le paludisme au cours des deux dernières années ? Si elle a fait quelque chose, quel en a été le coût ?

Suprotik Basu : João, je ne peux pas vous répondre de but en blanc. La Banque a appuyé le Gouvernement du Mozambique dans sa lutte contre le paludisme au cours des deux dernières années. Si vous vous rendez sur le site Web de la Banque mondiale, à la section intitulée « Projets et Opérations », vous devriez pouvoir vérifier les projets en cours à l’heure actuelle au Mozambique. Vous pourriez également envoyer un courriel au service conseils HNP de la Banque mondiale, dont l’adresse se trouve également sur le site de la Banque mondiale. Quelqu’un prendra contact avec vous pour vous donner plus d’informations sur ce sujet.

Il y a pourtant une bonne nouvelle. Je pense qu’au moment où nous parlons, il y a une mission au Mozambique en appui au secteur de la santé. Je pense également qu’il y aura une mission au Mozambique au cours des quelques mois qui vont suivre pour savoir comment nous pouvons aider le Gouvernement du Mozambique à faire plus dans le domaine de la lutte antipaludique.


Maggy : Merci, Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu de nous donner la chance d’en savoir un peu plus en ce qui concerne le paludisme en Afrique. Je voudrais également savoir quelle est la véritable situation du paludisme au Ghana, et ce que vous allez faire pour aider ? Comment les ONG locales peuvent-elles prendre part à la lutte contre cette maladie ? Comment la jeunesse également peut-elle participer à vos programmes ?

Subrotik Basu : Merci, Maggy, pour cette question. La situation véritable est que le paludisme continue d’être un des principaux « tueurs » du Ghana, touchant en particulier les enfants de moins de 5 ans.

En ce qui concerne ce que nous avons fait pour aider, nous fournissons des financements au ministère de la Santé du Ghana. Ce dernier a une stratégie de lutte antipaludique qu’il met en œuvre. Le ministère a réussi à augmenter la couverture de ce programme, à augmenter le nombre de personnes qui dorment aujourd’hui sous des moustiquaires imprégnées d’insecticide, par exemple, de sorte qu’on peut dire qu’il y a progrès, mais il est bien évident que nous voudrions que ces progrès soient plus rapides et plus étendus dans le pays. En ce qui concerne la part que peuvent prendre les ONG dans la lutte contre l’épidémie, il existe ici à mon avis deux grandes avenues. La première est qu’il y a un besoin crucial pour les communautés de comprendre que le paludisme peut être évité et traité. Je pense qu’ayant vécu avec le paludisme pendant si longtemps, nous nous sommes tout doucement habitués à lui, et nous avons peut-être oublié qu’il pourrait ne pas être aussi grave qu’il l’est aujourd’hui. Par conséquent, encourager les familles à rechercher rapidement des traitements et à dormir sous des moustiquaires imprégnées sont des activités qui peuvent véritablement aider. Si les gens ne connaissent pas l’existence des moustiquaires, ils ne les demanderont pas. Mais je sais aussi qu’il y a ici un problème en termes d’accès et de capacité de paiement de telles moustiquaires par les populations concernées.

En ce qui concerne la participation des jeunes aux programmes, là aussi vous avez raison. La jeunesse a un grand rôle à jouer dans la lutte contre le paludisme, comme je l’ai indiqué précédemment. Il faut en effet mettre en place des moyens de distribution des moustiquaires imprégnées dans les villages et dans les communautés, et c’est une activité où la jeunesse peut être impliquée. Les collectivités locales, et je sais que vous avez des collectivités locales au Ghana qui disposent d’un budget, devraient également pouvoir utiliser l’argent de ce budget pour financer des moustiquaires imprégnées et pour assurer la distribution par les jeunes.

Je pense que la première étape est probablement de mettre en place un plan d’action de ce que vous voulez faire, et d’en discuter ensuite avec les autorités de vos collectivités locales, avec les responsables médicaux au niveau du district, et même avec le Gouvernement du Ghana, de façon à aider tout un chacun qui voudra se joindre à la lutte contre le paludisme. Encore merci pour cette question.


Holly : Maryse, je voudrais savoir ce que je peux faire en tant qu’étudiante pour ma communauté en Ouganda de façon à arrêter la propagation du paludisme. C’est un tel fléau qui met tellement de pression sur tout un chacun qu’en tant qu’étudiante je voudrais pouvoir contribuer à sa prévention.

Suprotik Basu : Holly, merci pour cette question et pour votre intérêt. Réfèrez-vous à la réponse que je viens de donner à Maggy, car elle pourra peut-être vous aider dans ce domaine. Je pense également que les écoles ont un rôle très, très important à jouer dans la lutte contre le paludisme en Ouganda car elles peuvent être utilisées pour distribuer les moustiquaires imprégnées. Par conséquent, si les écoles peuvent jouer ce rôle, il va de soi que cela aura pour conséquence d’augmenter le nombre de personnes qui utilisent des moustiquaires imprégnées.

L’autre chose simple que peuvent faire les écoles a trait aux activités de communication. Par exemple, les écoles pourraient s’impliquer dans l’élaboration de sketchs, petites représentations théâtrales et autres moyens de communication, de façon à assurer que les communautés, les enfants des écoles, et les adultes soient tous conscients du fait que le paludisme est véritablement un tueur qui peut tuer vite. Si un enfant n’est pas traité dans les 24 heures, les chances qu’il récupère diminuent de façon considérable.

L’autre méthode, que j’ai mentionnée plusieurs fois déjà au cours de cette session, a trait à l’importance de dormir sous une moustiquaire imprégnée d’insecticide. Là aussi, il y a un message essentiel à passer. Par conséquent, si les écoles passent des messages que comprendront vos quartiers et vos communautés, elles auront fait faire un pas important à la lutte contre le paludisme en Ouganda.


Alex : Quelles sont les perspectives des ressources financières du Fonds global de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme dans des pays comme l’Ouganda, qui, malheureusement, ont mal dépensé en toute impunité l’argent qui leur avait été remis ?

Suprotik Basu : Alex, vous avez ici touché à une question critique en ce qui concerne la lutte antipaludique et le développement de façon générale. C’est une question qui reçoit également une attention de plus en plus soutenue, particulièrement d’institutions comme la Banque mondiale.

Il m’est difficile de parler des perspectives futures en ce qui concerne les ressources financières du Fonds global, vu que je ne peux pas parler en son nom. Mais la question que vous avez soulevée mérite d’être abordée. Il y a tout d’abord la nécessité de rendre compte pour tous ceux qui reçoivent de l’argent destiné à combattre cette maladie qui peut être fatale. Je pense ici au rôle de la société civile, des communautés, et également d’une presse dynamique. Ces rôles sont essentiels pour assurer que ceux qui reçoivent l’argent soient tenus pour responsables des résultats de son utilisation et de son impact.

Je pense également que ceux qui fournissent l’argent doivent également être responsables de faire ce qu’ils ont promis, et d’être eux-mêmes transparents. Par conséquent, je vous encourage, vous et les autres, à bien observer ceux qui ont la responsabilité des ressources financières et sont responsables pour leur impact, et à leur demander des comptes quant à la gestion de ces ressources.

À nouveau, je vous remercie pour cette question et j’espère que tous, nous pourrons faire mieux en nous assurant que l’argent qui a été fourni pour lutter contre cette maladie a effectivement été utilisé à cette fin, de façon à avoir les résultats que nous espérons tous.


Joe Young : Pourquoi n’avez-vous pas donné l’argent que vous aviez promis pour lutter contre le paludisme ?

Suprotik Basu : Joe, merci pour cette question et pour aborder un sujet qui est certainement très « chaud » ces jours-ci. Comme vous le savez, nous, à la Banque, nous avons reconnu l’année passée à cette époque, en fait en 2005, que nous n’avions pas été à la hauteur de nos promesses en ce qui concerne la lutte contre le paludisme, particulièrement en Afrique. Comme vous l’avez noté, ces promesses avaient été faites en 2000, et nous n’étions pas satisfaits des progrès que nous avions faits par rapport à nos engagements. C’est pourquoi nous avons examiné de près nos mécanismes internes, et nous avons élaboré une nouvelle approche antipaludique. Nous avons également revu notre engagement envers l’initiative « faire reculer le paludisme » particulièrement en Afrique. L’engagement a la forme de ce que nous appelons aujourd’hui la nouvelle stratégie mondiale et le plan d’action, connus souvent sous leur vocable anglais de « booster program », que nous avons lancé cette année à la même époque. Depuis lors, et particulièrement en Afrique, la Banque s’est engagée au cours des 3 prochaines années à mettre à disposition 500 millions de dollars EU pour une phase intensive qui devrait véritablement faire reculer le paludisme, de façon à aborder la problématique du paludisme en Afrique.

Si j’avais dû répondre à cette question l’année passée à la même époque, il m’aurait été probablement beaucoup plus difficile de le faire avec des questions aussi bonnes que celles que vous avez posées. En effet, vous auriez pu nous répondre : « Nous avons déjà entendu ces promesses avant, qu’est-ce qui changera cette fois-ci ? »

Eh bien, je suis heureuse de vous annoncer que nous avons connu cette année de véritables progrès dans notre booster program. Quatre pays ont commencé déjà à recevoir des fonds, dont le total se monte aujourd’hui à 52 millions de dollars EU. À la fin du mois de juin, ce total atteindra 200 millions de dollars EU, et à la même époque l’année prochaine, 400 millions de dollars EU seront mis à la disposition de bien d’autres pays encore. Nous essayons de faire plus, et nous essayons de faire mieux. Et nous essayons également de montrer plus de responsabilité dans la façon dont nous intervenons.

Il y a une chose qui est sûre : les pays demandent à la Banque de rester impliquée dans la lutte contre le paludisme, et de les aider à accélérer leur lutte au niveau national. C’est exactement ce que fait le booster program. Je vous encourage à faire le suivi des progrès accomplis par les pays au niveau national dans la lutte contre le paludisme, et à assurer que tous les donateurs et tous les pays gardent les promesses qu’ils ont faites.


Kurt Boggs : Deux journaux, le Los Angeles Times, et le New York Times, rapportent que dans un article publié par Lancet, des scientifiques accusent la Banque mondiale d’avoir acheté des médicaments qui ne sont pas efficaces contre le paludisme, en fait des médicaments qui peuvent même s’avérer fatals. Ils l’accusent également d’avoir été incapable de dépenser l’argent pour la lutte antipaludique qu’elle avait promis. Le personnel de la Banque mondiale récuse bien évidemment ces accusations, ce qui est au fond tout à fait normal. Selon vous, le Los Angeles Times et le New York Times ont-ils tort, ainsi que le Lancet, et vous, la Banque, raison ? Ils sont pourtant parmi les meilleurs journaux au monde ! J’aimerais connaître votre version des faits.

Suprotik Basu : Merci, Kurt, de nous donner, à nous, cette occasion de donner notre version des faits. La première chose que j’aimerais vous dire sur cette question est que la Banque mondiale n’achète rien, ou n’a jamais rien acheté. Nous répondons aux demandes de nos pays membres en matière de financements, et nous finançons leurs projets. Par exemple, dans le cas auquel vous faîtes allusion, il s’agit d’un projet du gouvernement indien, et non d’un projet de la Banque mondiale, et ceci nous amène à un point extrêmement important que je voudrais souligner. Il ne revient pas à la Banque mondiale de dicter à ses pays membres des politiques. Ce n’est pas la façon dont nous travaillons, et ce n’est certainement pas la façon dont nous allons travailler dans le futur, même si cela a été le cas il y a 20 ou 30 ans. Nous travaillons en partenariat étroit avec le gouvernement indien, et d’autres gouvernements membres. Nous nous réunissons avec eux et avec leurs experts techniques, et nous examinons les réalités techniques ainsi que les réalités opérationnelles de façon à trouver des stratégies pour l’avenir. Par conséquent, je ne suis pas d’accord sur le fait que des pays en développement et leurs citoyens veulent se voir dicter ce qu’ils ont à faire. Ce point me paraît important et je voulais le souligner ici.

En ce qui concerne l’achat de médicaments qui sont inefficaces pour la lutte contre le paludisme, la situation n’est pas aussi simple qu’on pourrait le prétendre. Environ la moitié des cas de paludisme dans le pays en question, c’est-à-dire l’Inde, ne répond pas au traitement qui a été acheté. Dans un pays d’un milliard d’habitants comme l’Inde, il n’existe pas une mesure de politique qui puisse satisfaire à tous les cas. Par conséquent, nous avons décidé de travailler très étroitement avec le gouvernement indien de façon à nous assurer que des traitements efficaces sont mis en place dans les zones où les anciens traitements ne marchaient plus. Il est bien évident que la Banque mondiale n’a aucun intérêt à soutenir des traitements qui ne marchent pas. Notre intérêt est de lutter contre le paludisme et de sauver des vies dans des pays comme l’Inde, et nous travaillons de façon très étroite avec ces pays pour multiplier le nombre des options disponibles.

À nouveau, la question n’est pas aussi sensationnelle ou simpliste comme certains de ces journaux voudraient le faire penser. Nous avons un engagement très ferme à nous assurer que des traitements efficaces atteignent ceux qui en ont besoin, mais aussi, nous reconnaissons qu’il existe dans ces pays des réalités, et que des pays, particulièrement lorsqu’ils ont la taille de l’Inde, ne peuvent pas tout faire du jour au lendemain, et ne devraient certainement pas le faire.


Birgit Voigt : Dans la dernière édition du Lancet, un groupe de 12 experts de très bonne réputation dans le domaine de la lutte antipaludique a accusé la Banque mondiale d’avoir manipulé leurs données de façon à démontrer qu’ils avaient fait des progrès, que la Banque avait fait des promesses en termes de financements qu’elle n’avait pas tenues, et qu’elle avait donné son accord sur le financement de traitements de paludisme en Inde qui s’étaient avérés inadéquats. En répondant à ces accusations, Suprotik Basu a écrit dans la revue Nature que les politiques de traitements en Inde étaient conformes aux recommandations de l’OMS. Cependant, l’OMS s’inscrit en faux contre cette affirmation. Est-il possible qu’en fait la Banque mondiale finance la production de chloroquine, qui est inefficace, par des compagnies indiennes, de façon à se maintenir en bons termes avec un gouvernement indien, qui est un des plus grands emprunteurs de ses financements ?

Suprotil Basu : Birgit, merci pour cette question. Il n’est pas correct, en fait il est totalement faux, que nous puissions appuyer une chloroquine qui s’avère inefficace, de façon à rester en bons termes avec le gouvernement indien.

Il doit être clair que la Banque, et nous, ne mettons pas la nécessité de gagner de l’argent avant celle de sauver des vies humaines. Les fonds que nous fournissons à des pays comme l’Inde pour la lutte contre le paludisme, ne sont pas de l’argent avec lequel nous faisons quoi que ce soit comme profit. Ces fonds sont en fait intégralement des subventions, ou sont pratiquement des subventions au sens que l’intérêt sur le prêt est de 0, ces prêts sont remboursables en 40 ans. Par conséquent, il n’y a pas véritablement d’argent qui est gagné dans ce type d’opérations.

Ce que nous prenons en considération dans la décision de financer ou de ne pas financer, ou d’être d’accord, ou de ne pas l’être sur certains traitements médicamenteux, est la possibilité de scénarios de résistance dans un pays, de voir ce que démontrent les données recueillies par le gouvernement indien, et ce que d’autres experts ont à dire. À nouveau, comme je l’ai déjà dit, dans un pays comme l’Inde, la situation est beaucoup plus compliquée que la plupart des gens ne peuvent l’imaginer. Dans un pays d’un milliard de personnes, les scénarios de résistance varient, et nous travaillons étroitement avec le gouvernement, et avec des experts techniques indiens de façon à assurer que l’appui de la Banque à la lutte antipaludique finance les traitements les plus efficaces et les plus rapides possibles dans un pays de la taille de l’Inde. Nous appuyons la stratégie du gouvernement indien et nous travaillons avec ce dernier. Nous ne pensons pas que notre rôle est d’imposer quoi que ce soit. En fait, nous sommes convaincus que notre rôle n’est pas d’imposer mais d’entretenir un dialogue permanent de façon à aider le gouvernement à améliorer ses stratégies et à sauver des vies humaines en Inde.


Christopher : Maryse Pierre-Louis et Suprotik Basu, merci beaucoup de l’occasion que nous vous avez donnée. Quels sont vos commentaires sur le statut des réfugiés en Afrique, là où nous avons de nombreux réfugiés dont la plupart ne sont pas inclus dans les programmes nationaux de développement. Les traumas causés par la guerre, la violence et la persécution, suivis des misères qu’entraîne l’exil, sont souvent la triste destinée de ces réfugiés. La destinée de ces déracinés est encore pire dans les parties du monde où règne le VIH/SIDA, comme c’est le cas en Afrique. Non seulement on accuse les réfugiés de contribuer à la propagation du VIH et d’autres maladies, mais en plus on les exclue souvent des programmes anti-VIH/SIDA, et antipaludisme, financés à coup de millions de dollars. Existe-t-il un fonds spécial destiné au HCR, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, ou à un gouvernement comme en Zambie, qui a eu un comportement exemplaire à l’égard des réfugiés, et a coopéré avec les organisations humanitaires internationales et agences. Malgré son économie en perte de vitesse, la Zambie a accueilli des milliers de réfugiés pendant très longtemps à cause de conflits qui n’en finissaient pas dans des pays comme l’Angola et la République démocratique du Congo. Ces conflits ont d’ailleurs eu pour résultat évident de créer un problème de réfugiés extrêmement difficile à résoudre dans le pays. Y a-t-il suffisamment de fonds pour assurer que les réfugiés soient également couverts par ces programmes ? Le HCR a exhorté les gouvernements et les institutions internationales à inclure les réfugiés dans les programmes de prévention et de traitement nationaux et internationaux du VIH/SIDA. Quelle est la position de la Banque mondiale sur cette question ?

Suprotik Basu : Christopher, merci pour cette question relative aux réfugiés. Manifestement, la lutte contre le paludisme parmi les populations réfugiées doit être une priorité pour les gouvernements et les agences internationales qui les assistent. Je pense que nous pourrions tous faire beaucoup, beaucoup plus que ce que nous faisons aujourd’hui comme vous l’avez justement souligné dans votre message, de façon à améliorer le sort de ces réfugiés et leur situation par rapport au paludisme et au VIH.

Par exemple, je sais que nous travaillons pour l’instant avec plusieurs pays et avec des gouvernements pour assurer que les réfugiés soient inclus dans les stratégies de développement et soient couverts par l’appui financier des donateurs. Ce n’est pas toujours une discussion facile, et je pense que vous avez très justement souligné que c’est une dimension à laquelle nous devons de plus en plus faire attention.

 

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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