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Discussion avec Meera Shekar sur la malnutrition - 7 mars 2006

Le rapport « Repositioning Nutrition as Central to Development » (Redonner à la nutrition une place centrale dans le développement) indique que la malnutrition est l’un des problèmes de santé les plus sérieux au niveau mondial. La malnutrition peut cependant être empêchée avec plus d’aide financière, et si les pays prennent des actions appropriées.

Pour en savoir plus sur ce rapport, cliquez ici.


Ismael Miller : Au sujet des programmes de nutrition destinés aux enfants de plus de 2 ans, vous avancez l’argument comme quoi ce n’est pas assez, et c’est trop tard… Mais vous devez bien admettre qu’il y aurait un certain effet bénéfique à en tirer ?

Meera Shekar : Oui, il pourrait y avoir un certain effet bénéfique à en tirer, mais, à mon sens, l’aspect qui a plus d’importance à cet égard, c’est ce qu’on peut faire qui soit le plus rentable. Et tous les éléments d’appréciation qu’on possède à ce jour montrent que la meilleure façon de rentabiliser son investissement, c’est d’investir dans les besoins de l’enfant durant la grossesse ou pendant les deux premières années de l’existence. Si l’on investit plus tard, le dommage a déjà été fait et il y a très peu de choses qu’on puisse faire pour y remédier.
Par conséquent, quoiqu’on fasse pour les enfants après l’âge de 2 ans, c’est trop peu, trop tard, et aussi très coûteux du point de vue des subsides publics.


Sola Osidele : Y a-t-il un risque quelconque pour les enfants qui sont entièrement nourris au sein, sans aucune préparation lactée particulière qui soit envisageable ? Est-ce que la qualité des aliments consommés par la mère a un quelconque impact sur la qualité du lait maternel consommé par l’enfant ?

Meera Shekar : Pour la plupart des enfants, tout ce qu’il leur faut durant les six premiers mois de leur vie, c’est d’être exclusivement nourris au sein, et je tiens à mettre vraiment l’accent sur l’aspect exclusif de la chose. L’enfant n’a même pas besoin d’eau. Cela, on ne le sait pas généralement, et beaucoup de gens introduisent de fait d’autres aliments, mais tout ce à quoi cela aboutit, c’est des infections.
Donc, tout ce qu’il faut à l’enfant au cours des six premiers mois, c’est du lait maternel uniquement. Après l’âge de 6 mois, l’enfant a de fait besoin d’aliments supplémentaires. Beaucoup de ces aliments peuvent dériver du régime alimentaire existant de la famille, et il n’y a donc pas besoin d’aliments particuliers à proprement parler, bien qu’ils soient parfois disponibles et puissent donc servir.
Vous vouliez savoir si la qualité du régime alimentaire de la mère a une incidence sur le lait maternel. L’organisme de la mère est physiologiquement tel qu’il cherche à ne pas compromettre la qualité du lait maternel — sa qualité ou sa quantité. C’est ce qu’il cherche à faire, et donc, dans une assez large mesure, si l’état de la mère est déficient, le bébé n’en souffrira pas. Mais si l’état de la mère est sérieusement déficient, alors oui, cela aura un impact sur la qualité du lait maternel, tout comme sur sa quantité.


Lawson : La nutrition est au carrefour de tous les secteurs : santé, agriculture, transport, etc. Mais, malheureusement, dans mon pays, le Bénin, les ministères ont du mal à se mettre ensemble pour mettre en place une stratégie de promotion de la nutrition. D’ailleurs, les plans stratégiques ont été élaborés, actualisés, mais n’ont jamais été mis en œuvre. Au même moment, le taux de malnutrition ne cesse d’augmenter. En quoi votre réflexion sur le sujet peut améliorer cette situation ?

Meera Shekar : Cette situation dans laquelle se trouve le Bénin n’est pas inhabituelle. C’est un problème qui se pose également dans beaucoup de pays et beaucoup d’institutions, le problème étant que la nutrition est une question multisectorielle, et c’est donc une importante question. Il y a plusieurs moyens de s’y prendre pour aborder cette question, et beaucoup de pays s’y sont pris différemment, en fonction de leur situation propre.
Certains pays pensent que la meilleure façon de traiter la nutrition consiste à en faire un problème multisectoriel, mais à l’aborder d’une façon sectorielle. Par conséquent, on laisse le ministère de la santé continuer de faire ce qu’il est en mesure de faire pour améliorer la nutrition, et le ministère de l’agriculture, le ministère de l’éducation, etc., feraient leur part. Chaque ministère s’occuperait de la part qui lui revient. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir des programmes multisectoriels. C’est une chose qui mérite réflexion, mais l’idée est d’agir à l’échelon sectoriel. C’est une façon de traiter de cette question.
C’est ce qu’ont fait certains pays : à Madagascar, par exemple, ils ont essayé de mettre en place une institution faîtière, de type conseil national de la nutrition, destinée à assurer la coordination entre les ministères. Mais l’important dans ce contexte est de s’assurer que le conseil de la nutrition qui est établi a effectivement un certain pouvoir pour fédérer les divers ministères. Il y a énormément de modèles différents d’un pays à l’autre pour aborder ce problème, et ils espèrent également, et nous espérons aussi, étudier cette question d’un peu plus près pour voir quels sont les dispositifs institutionnels les mieux adaptés à la mise en œuvre de programmes de nutrition.


Nafiou : Au Niger, mon pays, la malnutrition est un phénomène structurel lié à une habitude alimentaire. De nombreux enfants sont pénalisés et voient leur avenir compromis. C’est comme si la malnutrition crée une inégalité entre les enfants quant à leur chance de réussir. Comment limiter cet effet négatif ? Ne serait-il pas possible d’envisager de soutenir un peu plus tard les enfants victimes de la malnutrition ?

Meera Shekar : Merci. C’est une excellente question, et c’est précisément l’idée maîtresse de tout ce rapport : que faire pour prévenir les effets négatifs de la malnutrition ? Et, comme je l’ai déjà dit en réponse à l’une des autres questions, la meilleure façon de prévenir la malnutrition consiste à empêcher les dommages qui se produisent entre la grossesse et l’âge de 2 ans, mais en se concentrant sur une intervention au niveau de ce groupe d’âge, qu’il s’agisse de réduire l’insuffisance pondérale à la naissance ou de s’assurer que les enfants sont exclusivement nourris au lait maternel, qu’ils ont accès à des soins de santé adéquats, et qu’ils vivent dans de bonnes conditions d’hygiène.


Dr A. Sarvalingam : Dans la plupart des pays en développement, la malnutrition l’emporte uniquement à cause de la pauvreté ; c’est aux autorités de prendre des mesures pour éradiquer la pauvreté. L’aide visant à établir des services de santé appropriés permet d’améliorer le sort des populations de ces pays.

Meera Shekar : Vous avez raison de penser que la malnutrition est en grande partie liée à la pauvreté, mais je ne serais pas d’accord pour dire qu’elle l’est entièrement. Je crois qu’on a suffisamment d’indications en notre possession et, si vous lisez le rapport, vous verrez ces indications montrant de façon certaine que les taux de malnutrition sont plus élevés dans les pays plus pauvres. Mais même dans les pays pauvres, pour tenter de résoudre ce problème du lien entre malnutrition et pauvreté, la Banque axe absolument son effort sur la réduction de la pauvreté ; c’est là son mot d’ordre. Mais il faudra beaucoup de temps pour réduire la pauvreté et, si l’on attend que cela se fasse, il faudra aller bien au-delà de 2015 avant d’être en mesure de régler la malnutrition. L’argument qu’on essaie donc de présenter dans ce document, c’est qu’on veut faire en sorte d’aller au-delà des considérations de pauvreté monétaire et, de fait, la malnutrition est ce qu’on appelle le visage même de la pauvreté non monétaire. C’est une forme de pauvreté proprement dite.
Ce qu’on veut donc, c’est avoir des programmes directement axés sur le problème de la malnutrition, en plus des programmes de lutte contre la pauvreté. Et si vous considérez certaines des données contenues dans le rapport, elles montrent qu’en fait, dans un pays comme l’Inde — et je suppose que vous êtes originaire de l’Inde, Dr Sarvalingam —, même parmi les catégories de revenus supérieures, 25 % des enfants présentent une insuffisance pondérale et 64 % sont anémiques.
La malnutrition se concentre donc de façon certaine parmi les pauvres, mais elle ne se limite pas aux seuls pauvres.


Mavioga : Pourquoi n’arrive-t-on pas à régler la question de la malnutrition dans le monde, lorsqu’on parle de surabondance alimentaire dans les pays du Nord, lorsqu’on parle d’agriculture industrielle ? N’est-ce pas une aberration de voir autant d’enfants des pays pauvres mourir de malnutrition lorsque des tonnes de nourriture sont décimées ou détruites ?

Meera Shekar : Merci. Il y a en fait plusieurs questions sur le même thème, et je vais donc essayer de répondre à plusieurs de ces questions à la fois.
Beaucoup d’entre vous avancent l’idée qu’améliorer la production alimentaire ou investir dans l’agriculture — qu’il s’agisse de l’élevage, de la pêche, etc. — améliorera la nutrition, et vous avez raison de penser que cela fait partie de la solution, mais je tiens vraiment à souligner que tout indique que l’agriculture et le développement rural sont certes importants mais pas suffisants pour améliorer les résultats sur le plan de la nutrition. Il y a des pays qui ont obtenu de bons résultats en matière de production mais qui n’ont pas nécessairement amélioré leur situation sur le plan nutritionnel, et cela tient au fait que la nutrition est considérée comme un élément dont l’amélioration dépend de trois séries de facteurs : l’accès à la nourriture, l’accès aux soins et services de santé, et les pratiques suivies par les dispensateurs de soins.
Par conséquent, même si la nourriture est disponible à l’échelon d’un pays, elle peut ne pas l’être au niveau d’un ménage, mais c’est là que se situe souvent le point de rupture. Si elle est disponible au niveau du ménage, la répartition des aliments au sein du ménage peut être telle que l’enfant qui est le plus vulnérable sera souvent celui qui reçoit le moins de nourriture. Dans les ménages, la femme enceinte est souvent celle qui mange le moins alors même qu’elle en a le plus besoin.
Prendre en considération ces questions de répartition au niveau des ménages, ces questions de comportement et d’établissement des priorités au sein du foyer, est donc presque aussi important, sinon plus, que les seules considérations de production alimentaire au niveau global. Et en plus de cela, il faut aussi tenir compte de la question des soins de santé et des questions de comportement en matière de soins pour les jeunes enfants.
Par conséquent, oui, la production alimentaire et son augmentation fait certainement partie de la solution, mais ce n’est pas la solution qui permettra d’améliorer la nutrition.


Guedna : La malnutrition est un fléau mondial qu’il fallait enrayer au même titre que le sida, mais comment arriver à relever ce défi d’autant plus que la plupart des pays africains détournent sans cesse les aides envoyées par l’Occident pour lutter contre la pauvreté ? À mon humble avis, l’Occident doit, pour que ces donations atteignent leur objectif final, combattre nos chefs d’État voraces que ces mêmes occidentaux placent à la tête de nos États africains. Partant, la lutte contre la malnutrition aura sa raison d’être ; faute de quoi, c’est de l’argent jeté aux vents.

Meera Shekar : Merci pour cette très bonne question. Il y a une question similaire posée également par Elizabeth sur ce même point, et quelques autres questions aussi.
Je crois que vous soulevez un point très important : la transparence, la corruption, une bonne gestion des fonds au titre de l’aide, tout cela est extrêmement important, qu’il s’agisse de traiter de la malnutrition ou d’autres problèmes de santé, ou qu’il s’agisse de s’occuper de l’éducation. Dans tous ces domaines de développement, l’aide ne peut être efficace que si elle est effectivement ciblée sur les problèmes qu’elle tente de régler. La Banque en est bien consciente, et elle continue de prêter encore plus d’attention aux problèmes de responsabilité de l’aide, et nous espérons qu’au fil du temps, cette question sera prise en compte dans une mesure bien plus large que ça n’a été le cas dans le passé.


James Cole : Vous mentionnez la nécessité d’un allaitement de qualité jusqu’à l’âge de 6 mois. Que fait la Banque mondiale pour contrer l’influence des sociétés de production de lait en poudre qui sont actives dans des endroits comme l’Afrique subsaharienne ?

Meera Shekar : Merci, c’est là une excellente question. La Banque travaille avec des entreprises privées à beaucoup de niveaux différents et, en fait, plus encore que la Banque dans ce domaine en particulier, l’organisme qui a fait le plus gros travail est l’UNICEF, qui a par exemple fait en sorte qu’il y ait un code international pour la commercialisation des substituts du lait maternel, code qui est appliqué dans le monde entier.
Les ONG ont également joué un rôle très important pour ce qui est de faire en sorte que le secteur privé respecte le code. Il y a en fait un très puissant groupe de pression qui supervise cela, et je pense que c’est un des exemples de réussite en matière de nutrition.
Mais il y a peut-être une question en rapport avec cela, de la part du Docteur Murtha, qui demande si la Banque envisage des activités avec des sociétés multinationales. En réalité, pas seulement la Banque mais l’ensemble des milieux de la nutrition envisagent de resserrer les partenariats publics-privés pour améliorer la nutrition.
Et pour vous donner ne serait-ce qu’un exemple, il y a d’énormes quantités d’aliments transformés qui sont disponibles à travers le monde. Au niveau des pays en développement, beaucoup ou la plupart d’entre eux ne sont pas fortifiés, et ajouter de petites quantités de micronutriments aux aliments est une chose que les entreprises peuvent faire pour un coût relativement modique et d’une manière extrêmement profitable.
Manifestement, donc, la Banque travaille avec des organismes du secteur privé pour aider à concrétiser cela. Nous travaillons actuellement avec des groupes comme l’Initiative micronutriments, qui est basée au Canada, ou encore le programme GAIN (Alliance mondiale pour l’amélioration de la nutrition), et bien d’autres partenariats analogues encore, afin d’associer au maximum le secteur privé à notre effort.


Yamiletmejia : Au Honduras, nous mettons en place le filet de protection sociale, et le problème posé par plus de 400 000 enfants atteints de malnutrition constitue une priorité du Programme de redressement économique. Pourriez-vous nous faire part d’informations éventuelles sur la façon d’aborder cela d’un point de vue communautaire, et d’autres bonnes pratiques qui puissent nous aider à élaborer une stratégie efficace en vue d’éliminer la malnutrition infantile ?

Meera Shekar : Le Honduras est un pays où, de fait, une expérience très réussie d’amélioration de la santé infantile est en train de se mettre en place, et vous en savez probablement plus à ce sujet. Il s’agit du programme AIN, qui est soutenu principalement par le Gouvernement hondurien et l’Agence des États-Unis pour le développement international. Je n’ai pas visité moi-même ce projet mais, selon tous les rapports qui en émanent, c’est un des programmes les plus réussis pour ce qui est d’amener les communautés à améliorer la croissance des jeunes enfants. Vous pourriez envisager de passer en revue l’expérience qui s’en dégage. Il en a également été question, il y a quelque temps, dans la série Time-Life, celle consacrée au monde.
Et de même, au Mexique, il y a un programme très concluant, qui s’appelle Opportunidades. Ce programme a également mis en relief, d’un point de vue de l’offre, les deux aspects qu’on doit s’attacher à améliorer : mobiliser les communautés, et améliorer la nutrition. Il y a donc au moins ces deux modèles qui me viennent immédiatement à l’esprit, mais il y a bien d’autres approches qui pourraient nous permettre d’améliorer la nutrition et qui ont bien fonctionné, en particulier dans un contexte latino-américain.


Wayne Gordon : Dans le communiqué de presse, il est fait mention d’un fonds ou don de la Banque — un récent don de 3,6 millions de dollars de la Banque pour aider à faire de la nutrition une partie intégrante des programmes de santé maternelle et infantile. Pourriez-vous préciser à quoi ce montant est affecté ? Qu’entendez-vous par faire de la nutrition une partie intégrante des programmes de santé maternelle et infantile ?

Meera Shekar : Permettez-moi de commencer par répondre ce que j’entends par faire de la nutrition une partie intégrante des programmes maternels et infantiles. Dans l’une des questions précédentes, quelqu’un s’interrogeait sur la systématisation de dispositions nutritionnelles pour les enfants. À l’échelon des pays, il est difficile pour les ministères d’assurer une coordination entre eux, et c’est pourquoi l’une des approches que nous avons adoptées consiste à continuer de travailler avec les ministères de la santé pour, entre guillemets, faire de la nutrition une partie intégrante des programmes de santé maternelle et infantile.
De même, nous comptons travailler avec les ministères de l’agriculture pour intégrer l’aspect nutritionnel dans les programmes agricoles envisagés sous l’angle du développement impulsé par les communautés. L’un de vous posait également la question de la systématisation d’activités dans les programmes de développement communautaire, et autres aspects du même ordre.
Maintenant, ce don en particulier s’attache à identifier les interventions qu’il y a lieu d’inclure dans les programmes de travail des ministères de la santé, et c’est cela qu’on entend par l’expression « faire partie intégrante ». Mais pour que cela se matérialise, nous avons alloué ces fonds aux institutions des pays en développement comme le Centre international de recherche sur les maladies diarrhéiques au Bangladesh (ICDDRB), en leur donnant pour mandat de faire la synthèse des problèmes de nutrition au niveau mondial ainsi qu’au niveau des pays, et, une fois qu’ils auront réuni les éléments d’appréciation à cet égard, ils s’en serviront comme base pour un effort de plaidoyer, et je tiens vraiment à insister sur le fait qu’il s’agit d’un effort de plaidoyer basé sur des éléments tangibles, pas seulement d’un effort de plaidoyer sans éléments de référence.
Ainsi, au fil du temps, de plus en plus de ministères de la santé dans les pays seront à même d’avoir accès à ces éléments de référence, et aux données d’expérience d’autres pays quant à la façon dont les interventions en matière de nutrition sont intégrées dans l’action des ministères de la santé. De ce fait, l’ICDDRB travaillera avec plusieurs équipes de pays en Asie du Sud, en Afrique, ou encore en Amérique latine et aux Caraïbes, pour aider à réaliser cela.
D’ailleurs, ils commencent juste à collaborer avec le groupe international qui travaille actuellement à l’étude du Lancet sur la nutrition, comme vous l’avez mentionné — il y a eu une série du Lancet précédente, et il va y en avoir une sur la nutrition. L’un des apports de ce travail sera précisément cela : contribuer à l’étude du Lancet. Mais nous espérons qu’il y aura d’autres articles analogues également.


Harry Greenburg : Vous parlez apparemment de l’établissement d’un fonds mondial pour s’attaquer à la malnutrition. Au total, combien d’argent faut-il… et est-ce qu’il est rentable pour les pays de consacrer des fonds à cela... alors qu’il y a tant d’autres appels à financement — surtout de la Banque ?

Meera Shekar : Merci. Excellente question. En fait, elle recouvre plusieurs questions, et permettez-moi par conséquent de les traiter séparément.
Premièrement, il vous semble que ce dont on parle, c’est d’un fonds mondial pour s’attaquer à la malnutrition, et cette question a été soulevée par d’autres personnes également. Non, en fait, ce qu’on dit en substance, si vous lisez le rapport, c’est qu’il n’y a pas besoin d’une fondation mondiale pour la malnutrition. On dit qu’il y a besoin de certains fonds, par exemple, pour l’ICDDRB, pour l’effort de plaidoyer en faveur de la nutrition au niveau des pays, afin de susciter un engagement à ce niveau ainsi qu’avec les bailleurs de fonds partenaires.
Mais pour passer effectivement à une échelle supérieure dans les interventions en matière de nutrition, ce qu’on vise, ce n’est pas vraiment un fonds mondial. Nous pensons que, comme l’ont suggéré plusieurs d’entre vous, une meilleure façon consiste à financer la nutrition par le biais de l’aide existante dont font l’objet les pays, des circuits d’aide à destination des pays. Il faut plus d’argent, mais pas nécessairement au moyen d’un projet de fonds mondial. J’espère que cela est clair.
La deuxième question est : au total, combien d’argent faut-il ? Comme vous le verrez dans le rapport, on n’a pas encore établi de chiffre précis, pour la simple raison qu’on n’en a pas. Nous y travaillons actuellement, et nous espérons avoir une estimation un peu meilleure d’ici peu.
L’autre question que vous posez est : est-ce qu’il est rentable de consacrer des fonds à cela ? Bien sûr, c’est l’une des nouvelles orientations les plus rentables qui soient dans le monde à l’heure actuelle. Vous êtes peut-être au courant du travail effectué par le Consensus de Copenhague, l’année dernière, et si vous regardez la liste, ce Consensus de Copenhague était un consensus auquel étaient parvenus des économistes de premier plan au niveau mondial, y compris trois lauréats du Prix Nobel, et ce ne sont donc pas juste des spécialistes de la nutrition qui disent que c’est une bonne chose. Et si vous regardez la liste des meilleurs investissements en matière de développement que le Consensus de Copenhague a dressée, vous verrez que la nutrition y figure en très bonne place. C’est l’une des raisons, mais il y en a bien d’autres, pour lesquelles on pense qu’il s’agit là d’un investissement très rentable pour les pays.


Nishith Acharya : Comment utiliser les programmes de repas scolaires ou de repas de midi pour assurer une meilleure nutrition pour les jeunes enfants et les femmes enceintes ?

Meera Shekar : Merci, c’est une excellente question. Tout indique que si l’on veut améliorer la nutrition — et je crois que vous m’avez entendu dire cela plusieurs fois maintenant —, il faut intervenir à un stade précoce. Par conséquent, les programmes de repas scolaires, ceux qui offrent un déjeuner ou un repas de midi complet, sont de bonnes interventions pour ce qui est de maintenir les filles à l’école ou de réduire les taux d’abandon scolaire parmi les enfants pauvres. Ils ne sont pas nécessairement la meilleure façon d’améliorer la nutrition. L’objectif des programmes de repas scolaires est un objectif éducatif. Il n’aura pas d’impact sur la nutrition.


Dinar : Chère Meera, je m’appelle Dinar et je suis le programme de maîtrise en santé publique à l’Université Curtin de Perth, en Australie. Je rédige en ce moment ma thèse de maîtrise sur les perceptions maternelles concernant le poids des enfants, à Denpasar (Bali). Ma question est : comment lutter contre le double fardeau de la malnutrition dans un pays comme l’Indonésie ?

Meera Shekar : Dinar, vous mettez le doigt sur une chose qui est un problème qui commence à se faire jour à travers le monde, en particulier dans les pays développés mais plus encore aussi dans les pays en développement. D’ailleurs, il y a la semaine prochaine à Genève une réunion du comité permanent de la nutrition, et cette réunion sera spécifiquement consacrée au double fardeau de la malnutrition. Si donc vous pouvez y avoir accès, peut-être, des informations sont disponibles en ligne à ce sujet ainsi que sur l’ordre du jour et les résultats de cette réunion, et cela vous apportera certaines des réponses.
Mais une réponse peut-être que je veux apporter en particulier, c’est que, dans des pays comme l’Indonésie, le double fardeau est très étroitement lié à la sous-alimentation qui se produit durant les premières années de la vie, et on a de plus en plus d’éléments d’appréciation disponibles aujourd’hui à cet égard. Vous avez peut-être vu les travaux menés par le Professeur David Barker, au Royaume-Uni, comme quoi les enfants qui sont sous-alimentés, maigres ou atteints d’insuffisance pondérale à la naissance et pendant les premiers mois ou années de leur existence sont ceux-là même qui, une fois arrivés à l’âge adulte, sont plus sujets aux maladies cardiovasculaires, à l’obésité, au diabète, et ainsi de suite.
Il est donc vraiment paradoxal de constater que, dans les mêmes pays où la population souffre aujourd’hui de sous-alimentation, 20 ou 30 années après, ces personnes souffriront d’une surcharge pondérale et seront bien plus sujettes aux maladies cardiovasculaires, à l’obésité, au diabète, et ainsi de suite. C’est donc une chose à laquelle on veut être en mesure d’apporter une réponse, mais, encore une fois, on doit y apporter déjà une réponse à un stade très précoce de l’existence.


Brodie Miller : Quelle est la raison qui explique que l’Asie du Sud se classe moins bien que l’Afrique subsaharienne en termes de malnutrition ? J’aurais pensé — même si vous faites remarquer que ce n’est pas une question d’accès à la nourriture — que les conditions d’ensemble en Afrique subsaharienne se prêteraient davantage à ce qu’il y ait plus de malnutrition.

Meera Shekar : C’est là une très, très bonne question, et c’est une chose qui intrigue les milieux de la nutrition depuis très longtemps — il y a un certain temps déjà était publié un rapport intitulé l’Énigme de la malnutrition en Asie du Sud-Est.
Tout d’abord, la plupart des gens ont du mal à y croire : ils pensent qu’on leur fournit des données erronées quand on dit que l’Asie du Sud a des taux élevés ; mais, avec le temps, tout le monde a fini par accepter que cela est effectivement le cas. L’Asie du Sud a des taux qui sont le double, ou disons que beaucoup de pays d’Asie du Sud ont des taux de malnutrition qui sont le double de ceux de l’Afrique. Les raisons ne sont pas totalement claires, mais on a des éléments qui laissent penser que, peut-être, des aspects comme l’autonomisation des femmes et les rôles qu’elles jouent dans la prise des décisions peuvent avoir extrêmement d’importance pour ce qui est d’expliquer des niveaux élevés de sous-alimentation. Si vous regardez l’Asie du Sud, beaucoup d’enfants — et c’est une estimation approximative que je vous donne ici, soit environ 30 % des enfants en Inde et dans d’autres pays qui ont un poids insuffisant à la naissance, et ces enfants-là ne rattrapent jamais les enfants qui ont un poids normal à la naissance.
Par conséquent, le problème se pose très tôt durant la grossesse, ce qui est très différent de ce qui arrive en Afrique. Les taux d’insuffisance pondérale à la naissance ne sont pas aussi élevés en Afrique, mais ils sont très élevés en Asie du Sud. Et cela est très étroitement lié à ce qui se passe durant la grossesse, et à l’accès des femmes à la nourriture, aux pouvoirs de décision des femmes, et ainsi de suite. Et l’autre problème qui est peut-être lié à cela est qu’on a des éléments qui laissent penser qu’une mauvaise alimentation en eau et une mauvaise hygiène sont étroitement liées à la malnutrition.


Glenda Parmenter : Cela dit, comment faire pour mobiliser à l’échelle internationale un appui en vue d’aborder dans sa totalité le problème de la malnutrition ? Il est certes louable pour la Banque d’avoir produit ce rapport… mais quelle est l’étape suivante… plus précisément, quelle action la Banque peut-elle entreprendre ou amener d’autres à entreprendre pour garantir qu’on ne verra pas ces types de taux élevés de malnutrition se répéter d’ici 20 ans ?

Meera Shekar : Merci, Glenda. Excellente question. Je crois qu’il y a deux ou trois choses qu’on voudrait voir se matérialiser dans les quelques mois à venir. Premièrement, on doit s’assurer d’avoir un message cohérent à faire passer aux dirigeants des pays en développement — autrement dit, techniquement correct quant aux moyens envisageables pour améliorer la nutrition.
Deuxièmement, on voudra s’assurer que le même message soit transmis également aux bailleurs de fonds partenaires. Si l’on investit dans quelque chose et que la solution dans laquelle on investit est la mauvaise solution, cela n’aura pas l’impact qu’on recherche.
Une deuxième chose dont on veut s’assurer, c’est qu’il y ait une impulsion dynamique, un solide partenariat au niveau des pays de même qu’au niveau mondial, ainsi qu’avec les ONG. Et il y a une question similaire quant à ce qu’on pourrait faire. Ce qu’on pourrait faire tous sur un plan collectif, c’est avoir un message cohérent, qui soit techniquement correct, mobiliser des fonds auprès de plusieurs partenaires pour être en mesure de soutenir l’application sur une plus grande échelle de ces messages cohérents, de sorte que nous puissions avoir des programmes de grande ampleur dans les pays. La solution ne passe pas par l’application de programmes de portée limitée. C’est là une bonne façon de commencer à définir une stratégie à partir de ce qui marche, mais la solution, en définitive, consiste à appliquer ce qui marche sur une plus grande échelle. Et ce que nous avons essayé de faire dans le rapport, c’est mettre en relief certaines des stratégies qui ont marché dans différents pays concernés, et lancer ensuite un appel pour qu’elles soient désormais appliquées à plus grande échelle au plan national dans un grand nombre de pays, à commencer par les pays lourdement touchés par le fardeau de la malnutrition.


Merci d’avoir pris part à cette discussion.

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

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