Banque mondiale

Accueil •  Plan du site •  Index •  FAQ •  Contacts 

À propos Pays et régions Données et recherche Apprentissage Actualités Projets Publications Thèmes
Discussion-Vous avez la parole!  

Recherche

 

  
 
 
Discussion en direct avec Stéphane Guimbert et William Byrd sur l'Afghanistan - 31 janvier 2006

Un nouveau rapport de la Banque, intitulé "Afghanistan: Gérer les finances publiques pour le développement", publié le 23 janvier 2006, indique sans équivoque que si l'aide n'est pas acheminée de manière efficace en Afghanistan, le gouvernement en sortira affaibli et son autorité sera fragilisée. La publication de ce rapport précède une conférence internationale à Londres le 31 janvier 2006, et au cours de laquelle le nouveau cadre pour le développement du pays: "Contrat pour l'Afghanistan" a été dévoilé

En savoir plus sur l'Afghanistan.


Larry Hendricks : J’ai été consultant en Afghanistan pendant environ 12 mois, à compter de la fin de 2003. Je comprends que la Banque mondiale et d’autres bailleurs de fonds multilatéraux doivent octroyer des fonds au gouvernement. Ce que je ne comprends pas par contre c’est que, en dépit de toute cette corruption au sein du Gouvernement afghan, la Banque mondiale propose que l’aide de tous les bailleurs de fonds transite par le gouvernement. L’essentiel de ces fonds ne parviendra jamais aux projets, et cela donne au gouvernement un moyen d’éluder la question de la corruption. Pouvez-vous justifier votre raisonnement, puisque ça ne s’explique pas qu’un gouvernement s’efforce d’équilibrer son budget avec l’argent des bailleurs de fonds ?

William Byrd : Plusieurs raisons justifient le passage des fonds par le canal budgétaire, parmi lesquelles le programme de mise en place d’un État afghan et la production de résultats dont le mérite et la responsabilité reviendraient au gouvernement. Et le risque de corruption est tout à fait réel, mais n’allons pas penser que seuls les projets financés par le budget du Gouvernement afghan sont vulnérables à la corruption et que les autres projets ne le sont pas. La solution pour atténuer cette vulnérabilité consiste donc à améliorer davantage les mécanismes de gestion et de contrôle financiers, tel que le recommande le rapport.


Harriet Myers : Combien de temps cela prendra-t-il ? Pensez-vous que l’Afghanistan sera effectivement en mesure de gérer convenablement toute aide qui lui est octroyée ?

Stephane Guimbert : Le rapport reconnaît que les contraintes liées aux capacités du gouvernement sont réelles. Il laisse entendre toutefois que cette insuffisance de capacités pourrait très bien devenir une prophétie qui se réalise si l’on ne donne jamais au gouvernement la possibilité de gérer les ressources. L’expérience montre que les capacités peuvent être renforcées au fil du temps en gérant l’aide. Un bon exemple des progrès dans le renforcement des capacités au cours de ces dernières années est le processus budgétaire engagé d’une manière très rudimentaire en 2002, et le rapport fait état des progrès réalisés chaque année depuis 2002. Bien sûr, cela n’exclut pas la nécessité d’améliorer davantage le processus budgétaire dans le futur, tout comme les autres processus.



Marcus Wesley : Quels services exactement le gouvernement serait-il mieux à même de gérer personnellement... et quels services ferait-il simplement mieux de confier à d’autres acteurs ?

William Byrd : La réponse n’est pas aussi simple. Il peut y avoir une variété de mécanismes. Tout dépend des capacités du gouvernement et des caractéristiques du service. Dans le cas de l’Afghanistan, la gestion de l’enseignement primaire est assurée d’une manière centralisée par le gouvernement. Ce qui a, au cours de ces dernières années, donné lieu à une forte augmentation du taux de scolarisation, garçons et filles y compris, à des niveaux inédits dans l’histoire de l’Afghanistan. Ce type de mécanisme de fourniture de services peut contribuer à soutenir l’unification des programmes d’études. Mais l’aspect qualité suscite des préoccupations. Par exemple dans le domaine de la santé, le gouvernement a, sur une base compétitive, passé des marchés de fourniture de services de santé de base à des prestataires non gouvernementaux.
Je pense donc que de nombreuses formules sont possibles, et un point essentiel est que les marchés de fourniture de services commercialisables tels que l’électricité, l’eau, etc., devraient être confiés à des tiers et non exécutés par le gouvernement.



Haleem : Le Gouvernement afghan a-t-il vraiment les capacités d’utiliser les fonds judicieusement ? Y a-t-il des exemples concrets à cet effet ?

Stephane Guimbert : Le rapport fait état d’un certain nombre de secteurs où le Gouvernement afghan a démontré ses capacités à bien utiliser les fonds. Dans une de nos réponses précédentes, nous avons parlé du secteur de l’éducation. Deux des programmes les mieux réussis en Afghanistan sont le Programme de solidarité nationale et le programme de base de services de santé. Dans le cadre du Programme de solidarité nationale, des subventions sont accordées aux communautés qui planifient et mettent en œuvre des projets communautaires. Le programme de base de services de santé permet de fournir des prestations à la majorité des populations à travers le pays. Ces deux exemples sont intéressants parce que dans les deux cas, le gouvernement a démontré des capacités à superviser les programmes. Mais ces deux cas montrent également que tous ces services ne devraient pas nécessairement être fournis par le gouvernement. Ici les services sont fournis par des organisations non gouvernementales (ONG), sous la supervision du gouvernement.



Steve Renshaw : De quelles capacités le Gouvernement afghan dispose-t-il pour gérer le flux de fonds d’aide ? Après tout, l’Afghanistan est encore en proie à la guerre...

William Byrd : En fait, l’un des premiers efforts déployés dans le cadre du programme de reconstruction consistait à doter le gouvernement des capacités appropriées pour gérer les fonds d’aide alloués au pays. Cette démarche est très importante, et a connu un certain succès, comme le montre l’évaluation du système de gestion des finances présentée dans le rapport qui indique que l’octroi des fonds présente le risque lié à la gestion saine des ressources budgétaires. L’essentiel pour l’avenir est qu’une grande partie de ces capacités a été mise à la disposition du pays, à travers des contrats signés avec des entreprises et des consultants internationaux, et le défi à relever sera de renforcer les capacités essentielles appropriées et durables au sein du gouvernement, afin qu’il ne dépende plus des capacités externes mises à sa disposition.



Harry Greenburg : La situation actuelle de la sécurité en Afghanistan ne bat-elle pas en brèche votre argument ? Car en effet, si en ce moment le gouvernement ne peut déjà maîtriser la situation, comment pouvez-vous espérer qu’il maintienne son contrôle sur les financements ?

William Byrd : La sécurité constitue le premier des défis dans le programme de reconstruction de l’Afghanistan, et la fourniture de services tels que l’éducation, la santé, la construction, l’infrastructure, etc., est beaucoup plus difficile et onéreuse dans un climat d’insécurité. Donc la situation de la sécurité a un effet pervers, notamment dans les parties du pays où le conflit perdure. Alors, la réponse à ce défi consistait notamment à constituer des forces de sécurité nationales afghanes tout en dépendant, sur le court terme, du soutien international. Et un aspect tout aussi important que l’armée nationale qu’on est en train de pourvoir en effectifs, c’est l’amélioration du corps de la police et du secteur de la justice. Le rapport présente une analyse détaillée du secteur de la sécurité sous l’angle des finances publiques et du développement, laquelle analyse reconnaît qu’il est important de résoudre le problème d’insécurité et d’instituer des pratiques saines de gestion financière dans le secteur de la sécurité tout comme dans les secteurs civils.



Manu Mago : Pourquoi la communauté internationale ne met-elle pas l’accent sur les réformes qui s’attaquent aux préoccupations immédiates telles que la pauvreté et l’autonomie complète plutôt que de placer le pays sous la férule d’un autre État, pour plus ou moins préserver l’identité de la nation afghane ? La communauté internationale devrait se contenter de fournir l’aide et éviter d’empiéter sur la volonté des citoyens afghans.

Stephane Guimbert : En effet, le rapport soutient que l’aide extérieure doit être fournie d’une manière qui souligne et renforce la légitimé du gouvernement vis-à-vis du peuple. Comme nous l’avons déjà dit dans des réponses précédentes, cela ne signifie pas que le gouvernement doit nécessairement fournir tous les services, mais plutôt qu’il faut doter le gouvernement de moyens lui permettant d’être comptable des résultats vis-à-vis du peuple. Par conséquent, le gouvernement doit être capable d’assurer une supervision adéquate des services dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’énergie. Et cet aspect des choses gagne d’ailleurs en importance avec l’élection récente du parlement qui devrait devenir une institution majeure permettant de renforcer l’obligation de rendre compte.



Anne Bradshaw : N’est-ce pas là une véritable condamnation des organisations non gouvernementales ? Après tout, je suppose que beaucoup d’ONG font partie de ces organismes utilisant ces fonds qui, d’après vous, devraient plutôt être remis au gouvernement ou transiter par ce dernier...

William Byrd : Le rapport ne condamne pas les ONG. Le principal point soulevé par le rapport, ou le thème traité, c’est le rôle de supervision que doit jouer le gouvernement et l’utilisation des processus budgétaires et financiers du gouvernement pour la fourniture de services publics et de l’aide ; et le rapport ne précise pas la manière dont la fourniture de l’aide devrait ou ne devrait pas se faire par le biais des ONG. Comme l’indiquent les réponses aux questions précédentes, il existe des exemples de programmes gouvernementaux mis en œuvre par le canal budgétaire pour lesquels les marchés de la fourniture de services ont été attribués à des ONG.
Donc, pour ce qui est des ressources, y compris l’aide passant par le budget de l’État, nous avons des cas où le gouvernement lui-même fournit le service, comme l’enseignement primaire, et des cas où une société ou un prestataire fournit le service, ou encore il peut s’agir d’ONG ou d’entreprises privées sous contrat. De la même manière, une grande partie de l’aide fournie hors budget l’est au moyen d’entreprises privées ou d’ONG engagées directement par les bailleurs de fonds.
Je pense que nous devons faire une distinction nette, sachant que nous parlons du rôle de supervision du gouvernement et du financement par le budget, ce qui ne signifie pas la non implication des ONG dans la fourniture de l’aide. La question du choix des entités devant assurer la fourniture de l’aide se distingue de celle de l’acheminement de l’aide par le canal budgétaire ou en dehors de celui-ci.



Patrice Yapi N'cho : Le souhait de toutes les institutions intervenant dans le développement serait que l'aide arrive majoritairement aux bénéficiaires que sont les populations. Ce qui a suscité la floraison d'ONG du Nord et du Sud dans l'exécution de certains projets communautaires dans les PMA et autres PVD. Au final, certains prêts provenant de la réalisation des projets exécutés par des ONG doivent être remboursés par les États. Notre préoccupation est de pouvoir élaborer une plateforme où les bailleurs de fonds, les États, les ONG et les vrais bénéficiaires (mairies, conseils généraux, organisations professionnelles agricoles, mutuelles de développement des localités ou structures légalement constituées et reconnues dans la région par ses actions au profit du développement) se rencontrent régulièrement pour discuter des projets dès la conception jusqu'au stade de l'évaluation. Messieurs, avez-vous fait allusion à ce type de procédures lors de la conception de votre projet ?

Stephane Guimbert : Le rapport, en effet, tel que revu, mentionne les procédures par lesquelles tous les acteurs que vous avez mentionnés (bailleurs de fonds, États, ONG et communautés) se mettront ensemble pour débattre de ces questions. Le rapport présente de solides arguments qui sous-tendent que la plateforme centrale de ce dialogue est le processus budgétaire. Le niveau stratégique est, en l’occurrence, la Stratégie nationale afghane de développement, qui est un document de stratégie élaboré par le gouvernement en consultation avec toutes ces parties prenantes, notamment les ONG et les communautés. Ce rapport est en fait examiné aujourd’hui à Londres par le gouvernement et la communauté internationale. C’est la première étape de cette stratégie, et le gouvernement envisage d’élaborer une stratégie complète au cours du mois prochain en consultation avec le peuple afghan.
La deuxième étape de ce processus, le forum de discussion, est le budget annuel, où la stratégie doit être traduite dans les faits tel présenté dans le rapport. Et puis vient la dernière étape du processus budgétaire, le vote par le parlement, qui, une fois de plus, constitue la réponse à la question du dialogue entre le gouvernement et le peuple, par le truchement de ses représentants.



Ismail : Êtes-vous en train de dire que les organisations non gouvernementales ne sont pas bien outillées pour gérer l’aide en direction de l’Afghanistan ?

William Byrd : Le rapport ne dit pas que les ONG sont outillées pour gérer l’aide en direction de l’Afghanistan. Je pense, comme cela a été mentionné précédemment, que la solution clé réside dans la supervision par le gouvernement et le fait d’œuvrer pour des programmes nationaux et des objectifs nationaux ; et une chose qui s’est avérée très efficace dans les programmes élaborés par le gouvernement et dans lesquels des ONG ont été impliquées est la passation des marchés par voie compétitive, la maîtrise des coûts, ainsi que le suivi et l’évaluation. Avec ce type de dispositions, qui constituent une bonne pratique en matière d’aide, les ONG représentent certainement l’un des mécanismes utiles de fourniture de l’aide.



Patrice Yapi N'cho : Dans le cadre de la réalisation des objectifs de développement pour le Millénaire, quels sont les objectifs qui ont été mis en relief dans la réalisation de cette étude ? Qu'est-ce qui a été concrètement fait dans le cadre de l'attribution des marchés publics ? Quel est le poids du secteur privé dans le développement du pays ?

Stephane Guimbert : Permettez-moi de commencer par les ODM. En 2005, le gouvernement s’était approprié les ODM. L’un des changements majeurs que le gouvernement a portés à ces objectifs consistait à y ajouter des objectifs liés à la sécurité, ce qui est révélateur du fait que la sécurité reste aujourd’hui une préoccupation majeure pour beaucoup d’Afghans.
Concernant les autres ODM, tels que passés en revue, il y a eu des progrès, certains très encourageants, comme l’augmentation sensible du taux de scolarisation qui est passé de seulement un million d’enfants scolarisés en 2001 à près de cinq millions aujourd’hui ; mais il faut des changements très importants pour atteindre les ODM dans le secteur de la santé, notamment pour ce qui est de la mortalité infantile et maternelle. Réduire les disparités entre les garçons et les filles et entre les hommes et les femmes reste également un énorme défi.
Permettez-moi maintenant d’aborder le second volet de votre question. Le gouvernement a adopté plusieurs mesures pour améliorer la passation des marchés. Bien plus tôt, il avait engagé une société internationale pour entreprendre ce processus de passation de marchés et pour l’accompagner de professionnalisme et de transparence, ce qui a permis d’améliorer considérablement l’efficacité de ses programmes. Mais il reste vrai que le secteur privé demeure très faible dans le pays, aussi les règles régissant la passation des marchés doivent-elles veiller à soutenir l’émergence d’un secteur privé dynamique en Afghanistan.



Caroline Escobar : Votre théorie ne devrait-elle pas s’appliquer aux gouvernements de tous les pays – la seule manière alors de vraiment les aider serait de faire transiter tous les fonds d’aide par le gouvernement plutôt que par d’autres organismes ?

William Byrd : En effet, les principes généraux et les bonnes pratiques de gestion financière relevés dans le rapport sont applicables à grande échelle. La raison pour laquelle la situation et les recommandations, ainsi que les mises en garde, si vous voulez, sont si importantes pour l’Afghanistan est liée au fait que la situation du pays, qui sort d’un conflit et dont les recettes fiscales sont très faibles, l’amène à dépendre, pour l’essentiel, de l’aide extérieure qui représente 92 % des dépenses de l’Afghanistan ; les dépenses publiques de l’Afghanistan sont financées par l’aide. Dans ce type de situation, la nécessité de passer par le budget et de respecter des procédures de gestion financière saines est patente. Dans un pays plus classique, un pays en développement, où l’aide représenterait 10 à 20 % de la totalité des dépenses publiques, le problème se poserait avec moins d’acuité parce que si 10 ou 20 % de ces dépenses passaient hors du canal budgétaire et hors du contrôle du gouvernement, ce serait bien évidemment beaucoup moins grave que si 92 ou 75 % de la dépense publique étaient exécutés hors du contrôle du gouvernement, particulièrement en Afghanistan où construire l’appareil étatique et les institutions gouvernementales constitue une partie essentielle de l’effort de réforme.
Donc, les principes et l’analyse s’appuyant sur l’expérience à l’échelon international sont appliqués, mais ils sont plus stricts en Afghanistan, pays sortant d’un conflit, en raison de la forte proportion que représente l’aide, laquelle est financée par la communauté internationale et qui ne passe pas par le processus budgétaire.



Kevin Wheeling : Pouvez-vous davantage expliquer le Pacte pour l’Afghanistan ? Quel en est le but ?

William Byrd : Le Pacte pour l’Afghanistan, qui fait l’objet d’une conférence à haut niveau sur l’Afghanistan organisée aujourd’hui et demain, devrait constituer un engagement quinquennal du gouvernement et des bailleurs de fonds. Le gouvernement s’engage à mettre en œuvre la Stratégie nationale afghane intérimaire de développement élaborée le mois dernier, non seulement pour atteindre des résultats, mais aussi pour réaliser une modeste amélioration des revenus nationaux, de la gestion et de l’efficacité de l’utilisation des fonds. Les bailleurs de fonds pour leur part s’engagent, sur le moyen terme, à maintenir des niveaux élevés de l’aide à l’Afghanistan et à davantage harmoniser et renforcer l’aide, et, avec de l’espoir, faire passer une plus grande partie de l’aide par le budget de l’État afghan.
Ce Pacte est très important parce qu’il établit un cadre à moyen terme, appelle un effort mutuel et renforce l’engagement à long terme des deux parties à la reconstruction de l’Afghanistan. Dans beaucoup de pays sortant d’un conflit, un modèle classique est celui où environ cinq, six ou sept ans après la fin du conflit, les ressources fournies par les bailleurs de fonds s’épuisent, l’attention étant tournée vers d’autres points névralgiques du globe, au moment même où le gouvernement renforce ses capacités et est prêt à absorber l’aide d’une manière plus productive et à mieux l’utiliser. Donc, en Afghanistan, le Pacte et l’engagement tant du gouvernement que des bailleurs de fonds visent à éviter ce type de problème, et plutôt à maintenir le cap, à mener à terme le processus de reconstruction.



Jalil Alkozai : Les États-Unis fournissent environ deux milliards de dollars à l’Égypte et trois milliards de dollars à Israël chaque année. Consacrer seulement 600 millions de dollars à l’Afghanistan, c’est ce que d’autres personnes et moi-même appelons « bâtir une nation à petits sous ». Pourquoi ces soit disant superpuissances ne tirent-elles pas des enseignements de leurs erreurs passées

Stephane Guimbert : Au cours des trois à quatre dernières années, l’Afghanistan a bénéficié d’une aide extérieure importante. Par exemple, en 2004, l’aide extérieure était dix fois supérieure au revenu national. Mais au-delà du montant, il est important d’examiner les modalités de fourniture de l’aide dans le pays. C’est ce qui déterminera l’efficacité ou la non efficacité de l’aide.
La première modalité est la prévisibilité de l’aide. Le gouvernement a besoin de souplesse, dans le moyen terme, pour gérer les ressources qui sont mises à sa disposition, faute de quoi il ne peut pas prendre des décisions sur les projets à financer et les projets à ne pas financer.
Une autre modalité consiste à s’assurer que les responsabilités sont clairement définies en ce qui concerne l’aide qui est supposée être fournie. Comme le soutient le rapport, l’option privilégiée devrait être de tenir le gouvernement entièrement comptable des résultats, ce qui implique qu’il exerce un certain contrôle sur l’aide extérieure.
Et enfin, dernière modalité, l’opportunité de l’aide. Comme il a été noté dans une réponse précédente, il faut du temps pour renforcer les capacités afin que l’aide soit efficace en Afghanistan. À la lumière de l’expérience d’autres pays, il est possible que l’aide décroisse au moment même où les capacités sont en train d’être renforcées.



Vishal : Pourquoi la pauvreté n’est-elle pas éliminée dans les pays en développement comme l’Afghanistan alors que la Banque mondiale est une organisation couronnée de succès depuis fort longtemps ?

William Byrd : La véritable réponse est que la pauvreté est un phénomène profondément enraciné et un défi à plusieurs facettes ; et l’aide fournie par la Banque mondiale ou d’autres organismes peut contribuer à éliminer la pauvreté, mais elle ne peut certainement pas, à elle toute seule, éliminer la pauvreté, sans que d’autres conditions ne soient réunies. Et, ne perdons pas de vue que, pris comme portion du PIB des pays développés, ou suivant d’autres bases de mesure, le montant réel de l’aide est relativement faible.
Un aspect clé de l’efficacité de l’aide est d’arriver à assurer au fil du temps un niveau de sécurité des institutions permettant au pays de prendre lui-même la responsabilité de réduire et éventuellement d’éliminer la pauvreté ; et je pense que cet aspect des choses est une raison essentielle pour laquelle l’appareil étatique et les institutions gouvernementales doivent être construits d’une manière viable, aussi bien au plan financier qu’institutionnel, en termes de ressources humaines et d’organisations, toutes choses qui sont si capitales.
L’aide peut donc permettre un soulagement à court terme, si vous voulez, en atténuant les symptômes de la pauvreté, mais ce qui est beaucoup plus important c’est l’impact de l’aide, à long terme, sur l’assistance fournie aux pays en vue de mettre en place leurs institutions et de renforcer leurs capacités à réduire eux-mêmes la pauvreté, et c’est cela même qui fait l’objet de notre rapport, à savoir comment l’aide et les ressources peuvent être exploitées de manière à renforcer l’appareil étatique et, à terme, éliminer la pauvreté, plutôt que de trouver des palliatifs pour amoindrir le problème sur le long terme.



Manuel Sarlin : Lorsqu’un projet de renforcement des capacités est mis en œuvre par le gouvernement (ou un organisme d’exécution engagé par le gouvernement), comment les bailleurs de fonds peuvent-ils suivre les résultats et éviter le népotisme ? Pourquoi les dons conditionnels sont-ils si rares ? Il semble si évident que tout don qui n’est pas assorti d’indicateurs de performance ni de conditions pour le déblocage des fonds ouvre largement la voie à l’inefficacité. Donneriez-vous 300 dollars d’argent de poche à vos enfants sans aucune condition ? Je préfèrerais donner 20 dollars par semaine et attendre les résultats avant de continuer à donner de l’argent, à moins que je ne me soucie pas vraiment de l’autonomie future de mes enfants (ou que je ne me soucie pas de mon argent) !
Stephane Guimbert : Cette question soulève l’important problème du suivi et de l’évaluation de la dépense publique et de l’aide octroyée à l’Afghanistan. Le rapport examine ce problème plus ou moins en détail, et souligne en particulier les réalisations décisives faites par le gouvernement dans les domaines de la gestion financière et de l’établissement de rapports financiers. Le gouvernement a en effet mis en place un système informatisé qui lui permet de produire régulièrement des rapports financiers sur la gestion des fonds publics. Comme le note le rapport toutefois, la question plus large du suivi et de l’évaluation et la question plus large des capacités en matière de statistiques demeurent une véritable gageure en Afghanistan. En effet, l’absence de données constitue une entrave majeure lorsqu’il s’agit de savoir si les programmes du gouvernement n’atteignent pas leurs objectifs.
Parlant spécifiquement des projets de renforcement des capacités mentionnés dans la question, il va de soi que les mêmes questions de suivi et d’évaluation s’appliquent à ce type de projet ; mais dans ce cas, il est particulièrement important, si l’on voudrait vraiment que le projet permette de renforcer les capacités, de donner aux pouvoirs publics la possibilité de le faire et par conséquent, de ne pas chercher à gérer le projet en outrepassant complètement le gouvernement.


Mohammad N Azizi : Quatre années se sont écoulées depuis la chute du pouvoir des talibans. Il y a eu de nombreuses réalisations dans plusieurs domaines en Afghanistan, cependant le pays reste bien en marge du train du développement réel. Pendant combien d’années encore l’Afghanistan aura-t-il besoin des faramineux montants de fonds octroyés par les bailleurs de fonds ? Et si nous disons que l’Afghanistan a besoin de 7 à 10 années supplémentaires, que sera ce pays dans 7 à 10 ans comparé à ses voisins immédiats de la région.

William Byrd : Le rapport fait effectivement une analyse et des prévisions ou des projections du revenu national de l’Afghanistan et des dépenses courantes du gouvernement, c’est-à-dire celles nécessaires à son fonctionnement, parce que l’une des principales exigences est que le gouvernement mobilise un revenu national suffisant pour pouvoir couvrir ses besoins essentiels de fonctionnement. L’Afghanistan n’en est pas encore là. À l’heure actuelle, le revenu national ne couvre que près de la moitié de ce qui est prévu dans le budget de fonctionnement de l’État, soit les dépenses courantes.
Le rapport révèle que grâce à de sérieux efforts de mobilisation de plus de recettes fiscales et de maîtrise de la dépense globale, il est possible que, dans les deux prochaines années, les revenus couvrent au moins la masse salariale de la fonction publique, c.-à-d. le coût des employés de l’État, et d’ici 2011 ou 2012, le budget devrait pouvoir couvrir les dépenses courantes.
Mais ce n’est pas tout, car il y a également des dépenses courantes qui font partie du budget d’équipement, comme par exemple, les services de santé et les transferts, qui constituent également, dans un certain sens, une partie des dépenses courantes du gouvernement, et il faudra plus de temps pour recouvrer ces dépenses.
Donc, l’Afghanistan aura besoin de l’aide extérieure pendant longtemps et, comme beaucoup d’autres pays en développement, de l’aide extérieure pour financer son budget d’équipement pour les projets d’investissement, qu’il s’agisse de barrages, de routes ou de projets similaires. Cela sera nécessaire pendant encore un certain temps, mais le principal effort à fournir dans les prochaines années consistera à mobiliser plus de revenus pour couvrir le budget de fonctionnement et réduire, et progressivement éliminer, les besoins en aide extérieure pour le budget de fonctionnement ; le rapport présente une série de mesures et un programme stratégique pour y parvenir, et le gouvernement est résolu à le faire dans le cadre de la Stratégie nationale de développement élaborée récemment.



Marcus Ridner : Pourquoi aidons-nous les autres pays, alors que beaucoup d’entre eux ont gaspillé notre argent ? Et il nous faudra en présenter le retour sur investissement dans 50 ans. Si nous donnons 5 milliards de dollars à un pays, nous devrions contrôler cet argent et ne le dépenser que pour des acquisitions légitimes, contre reçu, de sorte qu’ils ne puissent pas l’empocher, et grâce à ce type de responsabilisation, le pays s’en porterait mieux. L’excès de générosité libérale entraîne l’excès de dépendance. Qu’ont fait les pays avec l’argent qu’ils ont reçu ? Je ne vois pas de progrès dans beaucoup de pays, vous les connaissez, et vous ne les connaissez que trop bien. C’est stupide d’annuler 40 milliards de dette d’un pays ; il faut apprendre aux gens comment gagner de l’argent, et non en faire grâce. Il semble qu’aucun dirigeant d’un pays étranger ayant emprunté de l’argent auprès des États-Unis ou d’autres pays n’a la capacité d’en faire profiter son pays ou n’engage la démarche prospective consistant à maintenir à disposition un compte en prévisions des catastrophes naturelles se chiffrant à plusieurs milliards de dollars ; ils pourraient retenir 10 % de leur PIB pour les situations d’urgence. Soit personne ne pense à l’avenir de leurs pays ou ne le planifie soit ils n’en ont cure. Qu’est-ce qui nous rend responsables de l’irresponsabilité des autres ? Veuillez m’expliquer cela, et ne vous donnez surtout pas de mal si vous ne pouvez pas répondre à mes questions. Un véritable dirigeant de quelque type que ce soit a le devoir de créer et de trouver des solutions pour améliorer la qualité de la vie de tous ceux et celles dont il a la charge ou les possibilités pour eux d’en titrer parti, y compris améliorer l’économie. Certains dirigeants ne pensent qu’à eux-mêmes, et c’est pathétique. Des solutions peuvent être trouvées et les personnes qui en veulent peuvent réussir. Veuillez me répondre par courrier électronique, il me tarde de voir quelles sont vos solutions. Vous m’avez l’air d’une bande de personnes futées. Certains des hommes d’affaires les plus légitimement riches peuvent apporter leur aide sous forme de conseils et d’orientation sur comment améliorer presque toute économie étrangère, et non les économistes formés à Harvard, parce que je n’en connais pas qui soit multimillionnaire. Ce ne sont que des professeurs qui gagnent un salaire en travaillant pour quelqu’un d’autre, qui vivent de dons de 30 à 40 millions de dollars octroyés à leur université par les plus nantis pour qu’ils puissent bénéficier d’un salaire. Peut-être devriez-vous vous renseigner auprès des personnes qui ont réalisé plus de 100 millions de dollars de bénéfice en faisant du commerce international, pour obtenir des conseils, moi je le ferais. Rappelez-vous qu’il ne s’agit pas de moi, mais de vos collègues et de vous qui êtes en quête de solutions. Merci de vous être donné la peine de lire, de débattre et de mettre en pratique mes propos. Rappelez-vous : c’est l’action qui entraîne le changement, et non Ie racquetball intellectuel. Une fois de plus, merci !

Stephane Guimbert : Tout d’abord, le rapport fait état des progrès réalisés par les gouvernements et par l’Afghanistan au cours de ces dernières années. Nous avons déjà mentionné la scolarisation. Nous avons également mentionné l’expansion de la croissance. La croissance économique a été sensible, le taux se situant entre 10 et 20 % au cours des deux dernières années. Ce sont des réalisations majeures dont une partie est le fait de l’aide extérieure fournie au gouvernement.
Alors, les défis futurs demeurent gigantesques, et il faudra effectivement de vrais dirigeants pour trouver les solutions à ces défis. La Stratégie nationale afghane de développement, qui fait l’objet d’une conférence aujourd’hui à Londres, est le processus par lequel le gouvernement devra faire face à ces défis et proposer une démarche à suivre pour l’avenir.



Marcus Ridner : Autre question : Se pourrait-il que les dirigeants étrangers manquent de s’entourer de personnes plus intelligentes, plus capables, qui réussissent mieux et qui ont plus d’aplomb qu’eux, et ont effectivement créé une entreprise ou savent comment obtenir le bon conseil ? Peut-être que certains de ces dirigeants font ou ont fait certaines de ces choses, tant mieux pour eux. Si un dirigeant étranger vient à la Banque mondiale pour solliciter un prêt, je pense que des conditions très strictes de responsabilité devraient lui être imposées quelles que soient ses protestations ou son mécontentement. S’il demande 10 millions de dollars, ne lui donnez que 500 000 dollars et lorsqu’il a remboursé cette somme, donnez-lui un petit plus. J’espère que mes questions incitent et provoquent quiconque pourrait les lire et susciter un changement profond et durable chez des dirigeants qui les écoutent concernant toute sorte d’aide extérieure. Merci encore. J’attends avec impatience vos impressionnants résultats.

William Byrd : L’argument concernant la nécessité d’une responsabilité et de résultats stricts est très important, et, comme le stipule le rapport, ce n’est pas seulement important pour les bailleurs de fonds qui octroient l’aide, ou pour la Banque mondiale comme Marcus l’a proposé dans son exemple, mais il est également très important que les populations du pays qui reçoit l’argent sachent qu’il a été judicieusement utilisé. C’est un point de vue très important que nous partageons entièrement.
Je crois qu’il est nécessaire de constituer un volume critique de sorte que le montant de l’aide soit approprié pour vraiment partir du bon pied. Et fractionner ce montant en de toutes petites portions pourrait en réalité aboutir à l’inefficacité de l’utilisation de l’aide ou à une utilisation pas tout aussi efficace que nécessaire. Aussi a-t-on besoin d’une approche programmatique qui considère l’essentiel du pays dans une perspective sectorielle, qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé ou de tout autre secteur ; donc un niveau programmatique englobant beaucoup de petits projets fragmentés, ce qui aurait une incidence certaine sur le volume de l’aide requise.
En outre, le rapport révèle que l’Afghanistan ne peut simplement pas se permettre de contracter trop de prêts à l’heure actuelle. La majeure partie de l’aide extérieure fournie à l’Afghanistan doit donc revêtir la forme de dons parce qu’autrement le pays ne sera pas en mesure de rembourser sa dette, et il ne sert vraiment à rien d’accorder des prêts à un pays qui est incapable de les rembourser, même en déployant les plus gros efforts pour mobiliser plus de revenus et même avec les meilleures politiques.



Pankaj Kumar : Quel est le rôle de la société civile et des médias et quel est la place de la démocratie dans le processus de reconstruction en Afghanistan ?

Stephane Guimbert : La société civile, le parlement, le conseil provincial récemment élu, les médias, toutes ces parties prenantes ont un rôle important à jouer dans le processus de reconstruction en Afghanistan. Le rapport met l’accent sur la gestion des finances publiques et, de ce fait, sur le rôle de la société civile dans le processus budgétaire. Nous pouvons y voir deux rôles pour la société civile : tout d’abord il y a le rôle de participation dans le processus budgétaire à travers la communication d’informations au gouvernement sur les priorités et les besoins des populations ; ensuite il y a le rôle de supervision de l’exécution du budget, c’est-à-dire après son approbation, la société civile, et surtout le parlement, jouent le rôle d’examiner la manière dont le gouvernement exécute le budget, passent en revue les états financiers du gouvernement et les rapports des auditeurs externes.
Le parlement récemment élu jouera un rôle capital dans le renforcement de la société civile en double qualité : d’abord en tant qu’approbateur du budget, ensuite en tant qu’examinateur de l’exécution du budget.



Nicole : Combien faut-il pour reconstruire l’Afghanistan? Et pourquoi les progrès sont-ils si timides ? La Banque est-elle toujours un « reconstructeur » efficace des économies ?

William Byrd : En réponse à la première question, disons que la Gouvernement afghan, avec le soutien des institutions internationales, la Banque mondiale y comprise, a présenté une estimation détaillée du montant des sommes nécessaires pour la reconstruction de l’Afghanistan, et le montant total requis se situe autour de 4 milliards de dollars par an pendant les sept prochaines années ou plus. Ce montant est énorme, à coup sûr, mais même par rapport aux besoins, il n’est pas aussi important que ça dans la mesure où si vous prenez les très grands projets qui changeront effectivement les acquis de l’Afghanistan en termes de capacité à utiliser ses ressources en eau, ses ressources hydroélectriques ou ses ressources minières, les investissements deviennent colossaux.
Avec le temps, beaucoup de ces investissements pourront être entrepris par le secteur privé, mais pour l’instant il est très difficile d’inciter le secteur privé à investir dans certaines de ces activités de grande envergure.
Concernant la raison pour laquelle les progrès sont si timides, je pense que la réponse a plusieurs volets, mais parmi les principaux facteurs figure la sécurité, tel que l’ont fait ressortir d’autres questions. L’effort de reconstruction alors que le conflit perdure, d’autres formes d’insécurité, y compris le marché des stupéfiants, concourent certainement à ralentir les progrès dans la reconstruction.
Un autre facteur majeur est celui lié au fait que le problème de capacités qui se pose pour le gouvernement se pose également pour le secteur privé afghan qui sort d’un conflit, et c’est la raison pour laquelle le rapport souligne tant la nécessité de renforcer les capacités dans toutes les sphères de l’économie afghane et du gouvernement. Voilà deux éléments de réponse à cette question.
L’autre élément de réponse est que dans toute situation de pays sortant d’un conflit, il y a une période de relance qui peut durer de la première à la troisième année. C’est une phase où on a difficilement des résultats parce que les institutions et les capacités de base sont en train d’être renforcées, et c’est en fait entre la troisième et la septième, voire la dixième année de la reconstruction que l’on commence à enregistrer des progrès réels dans l’obtention de résultats sur le terrain, ce qui, évidemment, est important pour les populations. Et l’Afghanistan n’en fait nullement l’exception. En fait, compte tenu de ce que le conflit a duré pendant 25 ans et sérieusement détruit le capital humain, matériel et institutionnel, ce processus de relance sera, à coup sûr, plus long que dans les autres pays sortant d’un conflit.
Pour ce qui est de la question concernant la Banque, je pense qu’elle peut aider à financer le développement, mais la reconstruction des économies est un effort entièrement national, la Banque n’est qu’un partenaire mineur dans cet effort et peut être utile. Mais elle ne peut certainement pas faire une grosse différence sans la cohésion et la direction du pays.

 

 

(a) indique une page en anglais.

 
 

 

 

Globe logo
Accueil | Plan du site | Index | FAQ | Contacts | Recherche
© Le Groupe Banque mondiale, tous droits réservés. Droits.