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Durant les dix années qu'il
a passées à la présidence de
la Banque mondiale, M. James Wolfensohn a fait braquer
les projecteurs sur ce qui constitue le véritable
mandat de cette institution, à savoir lutter
contre la pauvreté partout dans le monde
et aider les plus démunis à améliorer
leurs conditions de vie. Sous sa direction, la Banque
mondiale a entrepris des réformes importantes
de sa propre organisation pour lui permettre de
réaliser son mandat, et a fait œuvre
de pionnière dans de nombreux domaines essentiels
tels que la lutte contre la corruption, l'allègement
de la dette, l'aide aux handicapés, la protection
de l'environnement et l'égalité entre
l'homme et la femme. M. Wolfensohn a attiré
l'attention sur la nécessité d'impliquer
les jeunes et d'élargir le dialogue sur le
développement en y invitant des acteurs clés
comme la société civile, les peuples
autochtones, les organismes religieux et autres
acteurs non gouvernementaux. Au moment où
il se prépare à quitter la Banque
le 31 mai pour devenir l'Envoyé spécial
pour le retrait de Gaza, M. Wolfensohn exhorte les
pays riches et pauvres à redonner au développement
économique et social l'attention urgente
qu'il mérite. Son message : Beaucoup plus
doit être fait pour faire en sorte que se
réalisent les objectifs de développement
pour le millénaire.
Jessica Shannon :
À votre avis, qu’avez-vous apporté
de particulier aux pays en développement
en votre qualité de président de la
Banque mondiale ?
James D. Wolfensohn :
Je pense que c’est le changement qui s’est
opéré au niveau de l’institution
; ses rapports aussi bien avec les dirigeants qu’avec
les populations des pays en développement
ont évolué ; aujourd’hui elle
n’est plus considérée comme
un gendarme, mais comme un partenaire. Je suis persuadé
que nous avons renforcé la compréhension
mutuelle. Nous sommes beaucoup plus à l’écoute
des pays, et plutôt que de leur imposer nos
objectifs, nous nous appliquons à les aider
à atteindre les leurs.
Michèle Voyer :
Monsieur le Président, je serais heureuse
de connaître le bilan que vous faites personnellement
de votre action à la tête de la Banque
mondiale. Quels ont été, à
votre avis, vos succès les plus éclatants,
quelles ont été les principales difficultés
que vous avez rencontrées, et dans quels
domaines éprouvez-vous un sentiment d’échec
? Je vous remercie d’avance pour votre réponse.
James D. Wolfensohn : Le plus grand
succès c’est la convergence de vues
entre moi-même et les 10 000 personnes qui
travaillent pour l’institution en ce qui concerne
les objectifs que nous poursuivons. Je pense que
mes collègues ont été une source
d’inspiration pour moi, et j’ai probablement
eu une certaine influence sur eux.
Mais notre action la plus remarquable,
c’est le fait que nous avons placé
la lutte contre la pauvreté au centre de
nos préoccupations, et accordé la
priorité non pas aux statistiques, mais aux
populations. Il s’agit là, à
mon avis, de notre plus grand succès dont
le mérite ne me revient à moi tout
seul, mais à l’ensemble de l’institution.
Ce que nous regrettons tous à
mon avis, c’est le fait que la communauté
internationale n’a pas encore compris que
le développement nous interpelle tous, et
qu’il est dans l’intérêt
de tous. La promotion du développement n’est
pas une œuvre de bienfaisance, ni un domaine
qui ne retient notre attention que quand tous les
problèmes ont été résolus
au niveau national. La promotion du développement
entre dans le cadre des actions menées pour
préparer l’avenir du monde, et je n’ai
pas réussi à faire passer ce message
aussi clairement que je l’aurais souhaité.
Katie : Monsieur
Wolfershon, je prépare un rapport sur la
Banque mondiale pour mon cours sur l’administration
américaine. J’aimerais savoir pourquoi
la Banque mondiale suscite autant de controverses.
James D. Wolfensohn : Je
pense que les raisons sont multiples. A mon avis,
la première c’est que les gouvernements
sont un sujet de préoccupation pour de nombreux
citoyens du monde. Ceux-ci entendent parler de mondialisation,
et ils se demandent bien qui en est responsable.
Ils sont conscients du fait que la situation qui
prévaut dans les pays pauvres a des répercussions
sur les conditions de vie des populations des pays
riches, et que les populations des pays pauvres
s’inquiètent du fait que leur avenir
dépend des pays riches. Les peuples à
travers le monde déploient des efforts considérables
pour trouver des institutions capables d’apporter
des réponses à leurs interrogations.
D’où les manifestations d’hostilité
contre le G-8 qui regroupe les principaux pays industrialisés,
contre les organisations internationales, contre
l’Organisation mondiale du commerce, contre
les Nations Unies, contre la Banque , contre le
Fonds monétaire international ; les populations
tirent sur nous à boulets rouges, d’une
part parce qu’elles ne nous comprennent pas,
et d’autre part parce qu’elles sont
frustrées par l’absence d’une
forme de leader chargé d’assumer la
direction du monde. Voilà la réponse
d’ordre générale que je peux
d’abord donner.
La deuxième raison c’est
qu’il est impossible de satisfaire tout le
monde. En effet, même si 90 ou 95% des gens
sont satisfaits, il y aura toujours 5% pour vous
critiquer et par conséquent, nul ne peut
échapper à la critique. Le plus important
pour nous c’est de relever les défis
qui nous sont lancés, et de nous efforcer
d’atteindre notre objectif premier qui est
de lutter contre la pauvreté et de promouvoir
le développement durable.
Je suis convaincu qu’en définitive,
notre action sera mieux connue et reconnue, et que
malgré les nombreuses critiques dont nous
sommes l’objet, nous ne perdons de vue ni
nos objectifs, ni les mesures que nous devons prendre
pour les atteindre.
Dr Upali Sedere : Les préoccupations
sécuritaires dans le monde ont sans aucun
doute entraîné la relégation
au second plan de la mise en œuvre de l’agenda
du développement des pays du tiers monde.
Quelles sont les initiatives que la Banque entend
prendre pour résoudre ce problème
lié aux conséquences du 11 septembre
? Pensez-vous qu’il est indispensable de s’attaquer
à certaines des causes profondes de l’insécurité,
de la pauvreté, de la corruption, de la violence,
de la persécution qui contribuent à
la mauvaise gouvernance et à la progression
du terrorisme ?
James D. Wolfensohn :
Il est tout à fait évident que des
ressources financières considérables
ont été consacrées au renforcement
de la sécurité, comme en témoigne
le fait que les dépenses militaires dans
le monde se chiffrent à mille milliards de
dollars par an. Malheureusement, la part des pays
en développement dans ce montant global est
de 200 milliards de dollars, celle des pays donateurs,
c’est-à-dire des pays riches, oscillant
autour de 750 milliards de dollars. Le renforcement
de la sécurité est donc fort coûteux.
Néanmoins, je suis persuadé que la
communauté internationale est de plus en
plus consciente du fait que les dépenses
militaires ne peuvent pas à elles seules
renforcer la paix. La paix ne peut régner
que si l’on donne aux peuples des raisons
d’espérer, si on leur donne des possibilités
de se réaliser pleinement, si on leur ouvre
des perspectives d’avenir, et c’est
à cet égard que le développement
revêt toute son importance.
Si des mesures sont prises pour
que la pauvreté cède le pas à
l’espoir et à de réelles perspectives
d’avenir, alors les chances de rétablissement
d’une paix durable seront grandes, et c’est
la raison pour laquelle mon vœu le plus cher
est que la communauté internationale prenne
de plus en plus conscience du fait que le renforcement
de la sécurité et la promotion du
développement sont étroitement liés,
et ce vœu est à mon avis en train de
se réaliser.
Dave Wiltzel :
La Banque mondiale est-elle encore la « banque
de connaissances » ? Sa contribution au développement
se limite-t-elle à ses opérations
de prêts ?
James D. Wolfensohn : Il est tout
à fait clair que la Banque mondiale est une
banque de connaissances. Elle n’est certainement
pas la seule, mais c’est probablement la mieux
structurée. Comme je l’ai souvent répété,
nous avons deux activités principales : consentir
des prêts et des dons et mettre en place des
financements assortis de taux d’intérêt
très faibles ; et permettre aux pays en développement,
confrontés à des problèmes
que nous connaissons déjà, de tirer
profit de notre expérience de plus de 60
ans. Le rôle que la Banque est susceptible
de jouer dans ce domaine est par conséquent
primordial, et l’importance de notre institution
en tant que banque de connaissances continuera d’être
capitale.
Mohammed Afzaz :
Quelles sont les missions futures de la Banque mondiale
? Ne pensez-vous pas que la Banque a changé
sa politique participative et qu’il ne s’agit
plus pour elle d’avoir les gouvernements pour
seuls interlocuteurs, mais d’associer les
citoyens et les organisations de la société
civile à ses interventions. Qu’est-ce
qui a justifié cette évolution ?
James D. Wolfensohn : Voyez-vous,
je pense que nous avons introduit des changements
en profondeur dans ce qu’on désignait
autrefois par "Cadre de développement
intégré" et qui se présente
désormais sous la forme d’une "stratégie
de réduction de la pauvreté"
pour un pays donné. Nous avons fait un grand
pas en avant en passant d’une situation où
l’avenir d’un pays était déterminé,
du moins en partie, par la Banque en collaboration
directe avec les États, à une politique
axée sur une participation plus large des
différentes composantes sociales dans l’élaboration
des programmes à long terme, notamment la
société civile et le secteur privé.
Cette politique est aujourd’hui mise en oeuvre
dans presque 70 pays. Les stratégies de réduction
de la pauvreté sont élaborées
non pas par les gouvernements mais par les diverses
composantes de la société, y compris
l’opposition.
Tous les gouvernements ne sont
pas disposés à adopter cette politique,
mais dans les pays où elle est mise en oeuvre,
elle permet une intériorisation à
l’échelle nationale qui transcende
les barrières politiques. Nous avons jusqu’ici
déployé des efforts considérables
pour favoriser la participation de tous à
l’élaboration des stratégies
nationales, et cet objectif sera toujours poursuivi
par notre institution.
Bryden Gage :
À votre avis, quels sont les pays africains
qui ont obtenu les résultats les plus remarquables
dans la recherche de solutions aux problèmes
tels que le SIDA, les droits de la femme, et l’enclavement
?
James D. Wolfensohn : Je peux citer
entre autres le Mozambique, l’Ouganda, la
Tanzanie à certains égards, et le
Sénégal et l’Ethiopie dans des
domaines tout à fait différents. On
constate que très souvent en Afrique, les
problèmes complexes sont résolus,
non pas de façon globale, mais par composantes.
S’agissant du SIDA, il continue
de faire des ravages sur le continent, en dépit
du fait que les pays que je viens de citer, le Sénégal
et bien d’autres ont réduit sa prévalence
de façon considérable parce que les
dirigeants de ces pays ont pris conscience de la
nécessité de s’attaquer résolument
aux problèmes liés à la sexualité
et à la toxicomanie, et de mener des actions
en faveur de la prévention et de la prise
en charge des malades.
Une lutte sans merci contre le
SIDA est indispensable à la survie de l’Afrique.
Il n’y a pas d’avenir pour l’Afrique
sans lutte contre le SIDA jusqu’à la
victoire finale, et je dois par ailleurs ajouter
que le paludisme est l’autre ennemi qu’il
convient d’abattre. Nos efforts contre la
tuberculose ont été couronnés
de succès, mais pour répondre à
votre question, je dirais que les dirigeants de
certains des pays que j’ai cités ont
montré une réelle volonté politique,
donnant ainsi la preuve qu’il est possible
de mener de front les actions en faveur du développement
économique et celles relatives à la
lutte contre le SIDA. Permettez-moi de dire en outre
qu’avec le NEPAD et la mise en place du mécanisme
d’évaluation par les pairs, nous espérons
pouvoir aboutir à l’adoption d’une
politique de développement plus cohérente
dans les pays francophones d’Afrique sub-saharienne.
Kwame Awere-Gyekye :
Monsieur Wolfensohn, vous vous êtes fait à
la Banque mondiale le champion de l’éradication
de la pauvreté dans le monde. Cependant,
en ce qui concerne l’Afrique, les progrès
enregistrés ont été négligeables.
Pensez-vous que la Banque mondiale a échoué
en Afrique ?
James D. Wolfensohn : Permettez-moi
de dire tout d’abord que le succès
ou l’échec des actions engagées
en matière de lutte contre la pauvreté
ne dépend pas de la Banque seule, sinon,
je dirais que nous avons réussi en Chine
et en Inde où des centaines de millions de
personnes sortent de la misère.
Je pense que la Banque mondiale
a apporté son appui à la Chine et
à l’Inde, et je peux affirmer que nous
avons aidé l’Afrique. Je suis convaincu
que nous avons été d’un grand
secours pour l’Afrique, mais je suis cependant
déçu, tout comme la majorité
des dirigeants africains, par les résultats
enregistrés. L’avenir de l’Afrique
à l’instar de celui de la Chine ou
de l’Inde ne dépend pas de l’action
de la Banque mondiale, dans ce sens que je ne suis
pas le président de la Chine, ni celui de
l’Inde, ni celui de 47 pays africains.
Nous devons être conscients
de nos possibilités et de nos limites. Nous
pouvons aider. Nous pouvons donner des conseils.
Nous pouvons être très actifs par le
biais de nos représentations locales, et
c’est effectivement le cas. Mais le destin
de l’Afrique est entre les mains de ses dirigeants
; il ne dépend pas des dirigeants de la Banque
mondiale, et notre mission consiste à responsabiliser
et à soutenir les dirigeants africains qui
sont déterminés à agir, à
prendre les risques nécessaires, et à
surmonter tous les obstacles au développement
de l’Afrique. Pour ma part, ces 10 dernières
années ont été marquées
par le fait que les Africains ont beaucoup plus
confiance en leurs capacités et comprennent
de mieux en mieux qu’il ne s’agit pas
pour l’Afrique de vivre de la charité
des autres, ou d’être traitée
comme un enfant ou d’être une colonie.
Il s’agit pour l’Afrique de relever
la tête en même temps que ses dirigeants,
pour qu’elle devienne plus mûre, plus
déterminée, plus riche en ressources
humaines. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui,
je suis plus confiant en l’avenir de l’Afrique
qu’il y a 10 ans. Je suis persuadé
que nous assistons à l’émergence
d’une génération nouvelle. La
métamorphose ne se fera pas en cinq minutes,
mais je suis convaincu que les perspectives d’avenir
de l’Afrique sont loin d’être
sombres.
Bien entendu, je déplore
comme les Africains la lenteur des progrès
enregistrés, mais j’espère que
ces progrès seront plus significatifs dans
les années à venir.
Berthran Ugeh :
Monsieur Wolfensohn, fort de l’expérience
que vous avez acquise dans le cadre de vos interventions
en Afrique, pensez-vous que les solutions aux problèmes
africains doivent être davantage africaines
et moins occidentales ?
James D. Wolfensohn : Je pense
que la réponse est un oui sans équivoque,
et il est clair que les solutions occidentales apportées
aux problèmes africains manquent d’efficacité.
En d’autres termes, même lorsqu’une
solution est d’origine occidentale, il importe
d’en trouver une qui soit typiquement africaine.
Nous assistons à un renforcement de la confiance
à l’égard de l’Afrique,
et les Africains eux-mêmes font preuve de
créativité pour trouver des solutions
adaptées à leur contexte.
Oluyinka Akintunde :
L’Afrique a demandé l’augmentation
du nombre de ses représentants aux conseils
d’administration de la Banque mondiale et
du FMI. Quand la Banque envisage-t-elle de satisfaire
cette demande ?
James D. Wolfensohn : Le Conseil
qui examine cette demande. Comme vous le savez,
la Banque compte plus de 180 États membres,
et chacun détient un certain nombre de parts
du capital de la Banque, et la représentation
des pays au sein du Conseil est proportionnelle
au nombre de leurs parts dans ce capital. Ce sont,
bien entendu, les États qui détiennent
les parts les plus importantes du capital de la
Banque et de celui du FMI qui ont le plus grand
nombre d’administrateurs aux Conseils respectifs
de ces deux institutions. Cependant, le Conseil
d’administration cherche les voies et moyens
de permettre aux Africains d’être mieux
représentés et mieux informés,
et de bénéficier d’un meilleur
encadrement au sein du Conseil. Mon souhait est
qu’au cours des prochains mois, les actionnaires
apportent des améliorations à la situation
actuelle, mais en ce qui concerne la Banque, ce
dossier a été confié au Comité
du développement qui est présidé
par Trevor Manuel, le ministre sud-africain des
Finances qui a une parfaite connaissance des enjeux,
et j’espère qu’il saura examiner
ces problèmes et parvenir à une solution.
Nana Pélagie :
La Banque mondiale dans sa politique de lutte contre
la pauvreté octroie des dons et des crédits
aux gouvernements africains ; alors, j’aimerais
savoir si elle s’assure réellement
que l’argent a été investi dans
ce domaine. Dans mon pays, on constate en effet
que le taux de chômage augmente d’année
en année. Je vous remercie.
James D. Wolfensohn : C’est
ce que nous nous efforçons de faire. En effet,
tous les dons ou prêts passent par notre Conseil
d’administration où siègent
des administrateurs africains, et nous pouvons affirmer
qu’aucun prêt ne peut être approuvé
par le Conseil si les directeurs exécutifs
africains s’y opposent. Donc, nos prêts
sont destinés à la réduction
de la pauvreté et à la recherche de
solutions adaptées au contexte africain.
La véritable question est de savoir s’ils
permettent d’atteindre les objectifs fixés,
et nous nous entourons de toutes les garanties nécessaires.
C’est pourquoi nous nous penchons sur les
problèmes liés à la gouvernance,
à la corruption, et au renforcement de l’efficacité
de nos interventions. Je pense que nos intentions
et nos objectifs sont louables. La question qu’il
convient de se poser est de savoir dans quelles
conditions les projets sont exécutés,
quelle est leur efficacité, et à quoi
servent les crédits qui sont octroyés.
C’est la réponse à cette interrogation
qui retient aujourd’hui toute notre attention.
Zijing Niu : 1-Quelle
sera le rôle de la Banque mondiale en Chine
au cours des 20 prochaines années par rapport
à la dernière décennie ? 2-
Prévoyez-vous des changements dans les critères
de recrutement du personnel dont elle a besoin pour
ses interventions à travers le monde ?
James D. Wolfensohn : Il y a, à
mon avis, une grande différence entre ce
que nous pouvons faire en Chine aujourd’hui
et ce que nous pouvions y faire il y a dix ou vingt
ans. Ce que je veux dire, c’est qu’il
y a vingt ans, notre ambition était de fournir
des informations de base aux autorités chinoises,
de les aider à former leur personnel. Notre
objectif était de leur fournir, en matière
de mise en œuvre de leurs politiques, un cadre
qui soit adapté à leurs plans quinquennaux
et qui puisse dans certains cas les orienter.
Aujourd’hui, les autorités
chinoises sont très averties et extrêmement
bien informées, et le pays est très
riche en termes de réserves et de liquidités.
Par conséquent, elles n’ont plus besoin
des financements que nous leur accordions. Elles
recherchent toujours des prêts à des
conditions favorables, mais dans des proportions
beaucoup moins importantes que par le passé,
grâce aux réserves considérables
que la Chine s’est constituées.
De ce fait, notre rôle en
Chine est désormais celui de conseiller,
et consiste en outre à tenir les autorités
chinoises informées de l’évolution
de la situation dans d’autres parties du monde.
Je voudrais ajouter qu’en ce qui nous concerne,
nous nous inspirons également de l’expérience
chinoise. L’année dernière,
nous avons organisé une importante réunion
en Chine sur ce que nous appelons l’extension
des projets à l’échelle nationale,
c’est-à-dire comment exécuter
un petit projet et l’étendre à
grande échelle, et la raison pour laquelle
nous avons mis en œuvre ce programme à
Shanghai est que l’expérience de la
Chine en matière d’extension des petits
projets est sans pareille, et que seule celle de
l’Inde s’en approche quelque peu.
Donc, nous avons beaucoup à
apprendre de la Chine, de même que nous pouvons
lui être d’un grand secours, mais nous
parlons ici de la formation aux niveaux des second
et troisième cycles de l’enseignement
supérieur. Il y a dix ans, nous intervenions
au niveau du premier cycle, et aujourd’hui,
la situation a évolué. Notre collaboration
avec la Chine se situe donc à un niveau tout
à fait différent de celui d’il
y a dix ans, et je dois dire qu’elle demeure
tout aussi enrichissante. Les liens d’amitié
tissés au cours des dernières décennies
sont intacts, et nous serons heureux de maintenir
ces liens de collaboration avec la Chine.
Guna Raj Pathak :
Monsieur le Président, quelle est votre évaluation
de la situation en matière de paix et de
pauvreté dans les pays sortant d’un
conflit tel que le Népal ? Ce n’est
un secret pour personne, sans ressources suffisantes
et sans gestion judicieuse de ces ressources en
faveur de la réduction de la pauvreté,
le rétablissement d’une paix durable
n’est pas possible. Pensez-vous que la présentation
par les États et par le Groupe de la Banque
mondiale de statistiques maquillées voire
hypothétiques sur la réduction de
la pauvreté ne reviendrait pas à jeter
de la poudre aux yeux des pauvres des pays concernés
? Ou alors le Groupe de la Banque mondiale a-t-il
élaboré une stratégie adéquate
dans ce domaine ? Je vous remercie.
James D. Wolfensohn : Tout d’abord,
jeter de la poudre aux yeux ou maquiller des chiffres
ne peuvent être d’aucune utilité
ni pour la Banque mondiale, ni pour qui que ce soit.
J’espère que nous n’avons pas
recours à de telles manœuvres, et si
c’est l’impression que nous produisons,
alors nos efforts sont vains.
Ce qui importe, c’est la
situation qui prévaut réellement,
et dans votre pays le Népal, cette situation
a été malheureusement très
difficile pour les pauvres. De nombreux gouvernements
se sont succédés à la tête
de votre pays, vous avez vécu de multiples
tragédies, et vous avez, en outre, été
confrontés à des conflits internes
que vous connaissez mieux que moi.
Nous continuons d’accorder
notre aide au Népal, mais comme je l’ai
déjà dit en ce qui concerne l’Afrique,
l’avenir du Népal est entre les mains
des Népalais et de celles de vos dirigeants,
et nous ne pouvons que prodiguer des conseils et
vous apporter notre appui, et nous entendons poursuivre
les efforts engagés dans ce sens. Nous sommes
disposés non seulement à vous apporter
notre soutien, mais aussi à prier pour vous
parce que le Népal a connu une période
très douloureuse et nous sommes disposés
à contribuer de façon constante au
développement de votre pays en fonction de
nos possibilités.
Carmen Ramos Castillo :
Pourquoi est-il si difficile de mettre fin à
la corruption, à la pauvreté, à
la discrimination et au racisme en Amérique
latine et dans les autres régions du tiers
monde ? Qui favorise le terrorisme économique
dans le tiers monde ? Pourquoi la Banque mondiale
ne demande-t-elle pas aux pays du tiers monde de
consacrer plus de ressources à l’éducation
et à la santé avant la mise en place
de tout financement ?
James D. Wolfensohn : Pour commencer,
s’agissant du dernier point, nous faisons
actuellement l’objet de nombreuses critiques
parce que nous mettons un accent trop grand sur
l’éducation et sur la santé,
et je suis heureux de constater que vous estimez
que nous pouvons aller plus loin. Ce point de vue
est pour nous un encouragement et nous allons continuer
d’intervenir dans les domaines de la santé
et de l’éducation, nous allons poursuivre
les actions que nous menons dans ces secteurs en
Amérique latine, dans le cadre d’importants
programmes tels que ceux que nous mettons en œuvre
au Mexique et au Brésil pour soutenir les
pouvoirs publics dans leurs efforts qui visent à
accorder des subventions aux familles pauvres pour
promouvoir l’éducation et la santé
de leurs enfants. Je suis en fait très fier
de nos interventions actuelles et passées
en Amérique latine dans les secteurs de l’éducation
et de la santé.
S’agissant maintenant de
votre première question relative à
la corruption et aux inégalités, il
est clair que, depuis des décennies, et probablement
depuis des générations, l’Amérique
latine est la région où les inégalités
en matière de distribution des revenus sont
les plus profondes. Il ne s’agit pas d’une
situation dont je n’ai pris conscience qu’à
mon arrivée à la Banque mondiale.
J’ai une expérience de l’Amérique
latine qui est vieille de trente ou quarante ans,
et j’ai pu me rendre compte, dès mon
premier voyage dans cette région, que dans
de nombreux pays, le fossé entre les riches
et les pauvres était inacceptable et que
la situation était intenable.
Les évènements qui
se produisent actuellement en Amérique latine
découlent de cette situation. Dans certains
cas il s’agit d’incidents, dans d’autres
se sont les urnes qui créent l’évènement.
Mais dans des pays tels que le Brésil où
le président Lula a été démocratiquement
élu, on assiste à ce qui est probablement
la plus importante expérience en cours aujourd’hui
en Amérique latine, à savoir un président
porté au pouvoir par les suffrages des électeurs
et qui s’attaque aux problèmes que
vous venez d’évoquer - la corruption,
les inégalités, la justice sociale-
et qui obtient des résultats satisfaisants.
Mon souhait qui est, j’en suis persuadé,
celui de ceux qui sont les amis de l’Amérique
latine, est que cette transition en douceur, et
si je peux m’exprimer ainsi ce changement
de culture en douceur prenne racine.
Par conséquent, beaucoup
dépend des dirigeants de l’Amérique
latine, et de la détermination des pays à
poursuivre la mise en œuvre de ces programmes
pour aboutir à des résultats satisfaisants.
Ouedraogo Michel Frédéric
: Bonjour Monsieur James D. Wolfensohn.
J’ai participé au premier forum de
la jeunesse sur le développement et la paix.
Quelle a été votre principale stratégie
dans la gestion de l’organisation? Quel bilan
faites-vous de votre passage à la Banque
mondiale? Que devient l’initiative de la Banque
en faveur des enfants et des jeunes?
James D. Wolfensohn : Je pense que
nous avons fait beaucoup pour les jeunes depuis
cette première initiative, que je salue d’ailleurs.
A l’époque, l’un d’entre
vous m’avait dit que la jeunesse n’était
pas l’avenir mais plutôt le présent.
Je n’ai jamais oublié cette leçon.
En effet, les jeunes constituent le présent
parce que non seulement les personnes de moins de
12 ans sont au nombre de 1,8 milliard mais également
parce que près de la moitié de la
population a moins de 23 ans. Cette conférence
m’a permis de me rendre compte du nombre important
des jeunes et de la nécessité de les
cibler et de les écouter davantage. Je suis
donc heureux de ce que nous avons pu faire, au cours
de ces dernières années, pour cette
frange de la population. À ce jour, une vingtaine
de nos bureaux travaille avec des groupes de jeunes,
issus des différentes classes sociales, pour
recueillir leurs avis et commentaires sur nos projets.
Il y a eu des résultats
extrêmement importants. De cette manière,
l’institution a élargi son champ de
vision. Mon souhait est que notre exemple soit suivi
par beaucoup d’autres institutions multinationales
afin d’éveiller la conscience des uns
et des autres sur le fait que les jeunes de 23 ans
constituent près de la moitié de la
population mondiale et que, de ce fait, personne
ne devrait prendre leurs décisions à
leur place, encore moins les personnes de 40 à
50 ans. Nous devons les écouter dans leur
diversité car ils sont plus informés
que nous ne l’étions à leur
âge.
Nous sommes, à mon avis,
en pleine révolution pour ce qui concerne
la promotion de la jeunesse. D’autres changements
interviendront plus tard. Je souhaite donc que les
jeunes d’aujourd’hui, une fois adultes,
ne se consacrent pas uniquement à eux, mais
continuent de penser aux plus jeunes qu’eux.
Dans une dizaine d’années,
ce sera à vous et non à moi de terminer
ce processus. J’aimerais que vous vous souveniez
de cette question quand vous aurez des enfants,
surtout pendant leur adolescence, afin de les écouter
réellement plutôt que de chercher à
les faire taire.
En matière de promotion
de la jeunesse, nous faisons de notre mieux et avons
enregistré des résultats assez satisfaisants.
Mais les changements véritables se feront
avec les générations à venir
et surtout la vôtre.
Agus Sobari, M.sc :
Ma question est très simple. Que peut faire
la Banque pour aider les pays en développement
à se défaire de la corruption qui
mine leurs économies? Pourquoi est ce que
les valeurs spirituelles ne peuvent-elles pas permettre
de lutter contre ce virus?
James D. Wolfensohn : Je pense qu’il
nous faut d’abord créer un cadre dans
lequel les gens pourraient parler de la corruption.
Nous avons, je crois, réussi à ouvrir
le débat. A mon arrivée à la
Banque, il y a dix ans, la question de la corruption
était occultée. Aujourd’hui,
nous avons des programmes de lutte anti-corruption
dans une centaine de pays. D’ailleurs, cette
question est régulièrement au cœur
des débats. Dix ans auparavant, quand j’ai
abordé la question de la corruption, les
gens n’en voyaient pas l’importance
parce qu’ils étaient convaincus qu’on
n’y pouvait rien. Et pourtant, nous avons,
au cours de ces dix dernières années,
enregistré d’énormes progrès
en matière de lutte contre la corruption,
en témoigne les différentes approches
initiées pour proscrire la corruption dans
les pays riches et ouvrir le débat dans les
pays en développement. Je crois que nous
devons tous comprendre, qu’un discours du
secrétaire général, du président
des États Unis ou de moi-même, sur
la corruption ne va rien changer à la situation
des pays en développement qui connaissent
ce phénomène. Je veux dire que nos
allégations ne vont en rien affecter le débat,
ni l’empêcher de continuer.
Mais j’ai tout de même
appris, que le mal de la corruption ne peut se résoudre
qu’à l’intérieur des pays.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est créer
un environnement où la presse y compris la
radio, pourront s’exprimer librement et mettre
beaucoup plus de pressions sur les politiciens.
Si ces derniers réalisent qu’ils peuvent
perdre les élections à cause de la
corruption ou de la fraude, nous aurons des chances
de venir à bout de ce fléau, qui est
pour le citoyen moyen des pays en développement,
un problème crucial qui affecte plus les
pauvres que les riches et qui exacerbe l’inégalité
et l’injustice sociale.
Je suis optimiste quant à
l’issue de la lutte contre la pauvreté
mais je crois que le mal de la corruption ne peut
se soigner qu’au niveau interne. De notre
côté, nous ne pouvons qu’exercer
des pressions externes sur les leaders afin d’aider
les populations concernées à œuvrer
pour des changements.
Krishna B. Karki :
Les objectifs de développement pour le millénaire
(ODM) étaient-ils réalistes au regard
des progrès insignifiants enregistrés
dans les pays en développement comme le Népal
et l’Afrique subsaharienne? Si non, pourquoi
avoir retenu des objectifs aussi irréalistes
et utopiques ? Serait-ce pour duper les gens ?
James D. Wolfensohn : La réponse
à votre question se trouve dans le fait que
tous ces pays ont adhéré aux objectifs
de développement du millénaire en
2000. Souvenez-vous que ces objectifs ont été
fixés lors d’une réunion des
Nations Unies et que près de 200 dirigeants
y ont adhéré. Et, je pense que s’ils
l’ont fait, c’est parce qu’ils
les ont trouvés objectifs.
Par ailleurs, ces objectifs sont
proportionnels et non absolus. Ils visent à
réduire de moitié la pauvreté
de sorte que si vous avez un nombre important de
pauvres, votre objectif sera de diviser ce nombre
par deux. Vous pouvez ne pas arriver à des
normes absolues mais vous aurez néanmoins
atteint notre objectif qui est de réduire
la pauvreté ainsi que la mortalité
infantile et maternelle. L’un des objectifs
absolus, d’ailleurs très à propos,
était d’envoyer tous les enfants à
l’école. On ne peut remettre ces objectifs
en question. Ils sont, à mon avis, opportuns
et raisonnables. Certes les succès varient
d’un pays à l’autre mais je pense
qu’il vaut mieux avoir de bons objectifs et
travailler à les atteindre. D’ailleurs,
certains pays africains, asiatiques ou latino-américains
sont sur la bonne voie.
Sing Bean : Pendant
votre mandat, vous avez mis l’accent sur les
objectifs de développement pour le millénaire.
À votre avis, quel est le principal défi
dans la réalisation de ces objectifs? Avez-vous
des recommandations particulières à
faire aux pays les moins avancés et à
la communauté des bailleurs de fonds avant
l’échéance 2015 ?
James D. Wolfensohn : La réponse
me parait évidente. Nous avons mis l’accent
sur les ODM parce qu’un partenariat a été
signé entre les pays riches et les pays en
développement, à Monterrey. Les pays
en développement s’y sont engagés
non pas à cause de Washington, de Londres
ou de Paris, mais plutôt parce qu’ils
savaient que c’était dans leur intérêt
de renforcer les capacités de leurs gouvernements,
d’avoir des systèmes juridiques et
judiciaires qui protègent les droits et les
contrats ainsi que des systèmes financiers
irréprochables, de fournir des micro-crédits
à travers des investissements industriels
et des crédits-bails. Ils se sont également
engagés à lutter contre la corruption
et nous sommes optimistes quant à l’issue
de cette bataille. Ils ont, en outre, fait des suggestions,
pour nous aider à atteindre nos objectifs.
Ils ont plus ou moins réitéré
ces objectifs dans l’accord du NEPAD. Les
pays riches ont convenu d’appuyer le renforcement
des capacités dans les pays en développement,
de relever le niveau de l’aide et d’ouvrir
leurs marchés. Malheureusement, les progrès
sont en deçà des attentes même
si les Européens ont annoncé aujourd’hui
qu’ils doubleraient, d’ici 2010, leur
aide de 40 à 80 milliards de dollars EU.
Je crois que les termes du contrat
sont très clairs. Les responsabilités
sont partagées entre les pays en développement
et les pays riches. Nous espérons de meilleurs
résultats lors de la table ronde de Doha
sur le commerce et attendons de meilleures performances
de la part des dirigeants des pays en développement.
Comme je l’avais dit précédemment,
les termes du partenariat sont bien rédigés.
Il ne nous reste plus qu’à souhaiter
qu’ils soient respectés.
Je dirai que les principaux défis,
résident dans notre capacité à
tenir nos promesses. Je pense que la réponse
se trouve dans l’accord de Monterrey. Nous
avons besoin de performances et je ne pense pas
qu’il faille aller au-delà de ces objectifs
pour atteindre nos propres objectifs en matière
de lutte contre la pauvreté et de développement.
Sharon : Pendant
ces dix ans, quelle a été, à
votre avis, la plus grande action de la Banque mondiale
en faveur de la promotion économique des
femmes dans les pays en développement?
James D. Wolfensohn : Je pense
que nous avons fait beaucoup en faveur de l’égalité
des femmes en commençant par avoir beaucoup
plus de femmes vice–présidentes au
sein de la Banque mondiale et en leur offrant plus
d’opportunités. Je suis quelque peu
honteux d’avouer, qu’à mon arrivée
à la Banque, il n’y avait que très
peu de femmes à des postes de responsabilité.
Heureusement, cette tendance a été
renversée.
Au-delà de l’institution,
nous nous sommes illustrés à travers
nos interventions en faveur des femmes y compris
les échanges, les activités d’autonomisation
des femmes et d’appui aux activités
féminines, la valorisation des d’initiatives
féminines au niveau gouvernemental et de
la société civile. Nous avons également
publié le «engendering development
» (féminiser le développement),
une revue spécialisée sur la sexospécificité.
Je dois dire que même si je n’avais
pas travaillé pendant dix ans sur ces questions,
j’y aurais été obligé
pour avoir pris part à la conférence
de Beijing et pour y avoir été interpellé
par un groupe de femmes sur les activités
de la Banque mondiale en la matière. Je salue
donc la tenue de cette conférence de Beijing
et je puis vous dire que ma dernière apparition
devant un groupe de femmes a été pour
recevoir leurs compliments et leur soutien, une
situation tout à fait différente de
celle d’il y a dix ans.
On ne peut pas être totalement satisfait de
ce que l’on fait pour les femmes et je pense,
qu’elles ne doivent pas être satisfaites
non plus de nos actions. Mais je peux vous assurer
que mon engagement à la cause de la femme
va continuer ne serait-ce que pour ma femme et pour
mes filles. Je suis fier des progrès notables
réalisés par la Banque mondiale dans
le domaine de la promotion féminine.
Rachel : Quel
est le rôle du dialogue inter-religieux dans
le développement mondial ?
James D. Wolfensohn : Cette question
est à mon avis très importante bien
qu’elle ait suscité quelques émois
depuis mon arrivée à la Banque, émois
que je ne comprends d’ailleurs pas. Il faut
tout d’abord savoir qu’on ne peut parler
de développement sans dialogue inter-religieux.
Malheureusement, nombreuses sont les personnes qui
font une distinction entre les institutions financières
internationales et les organisations religieuses,
ce que je rejette. Je crois qu’il est absolument
nécessaire que les institutions financières
et les organismes de développement comprennent
et échangent avec les différentes
confessions religieuses. L’Archevêque
de Canterburry et moi avons créé ce
que nous avons appelé le World Faith and
Development dialogue (Dialogue inter-religieux sur
le développement). Dans ce cadre, nous avons
eu plusieurs rencontres avec les leaders religieux,
ce qui a permis d’élaborer des approches
conjointes en matière de lutte contre le
SIDA, d’éducation et de stratégies
d’entraide mutuelle.
J’ai cependant remarqué
que le dialogue inter-religieux est quasi-inexistant
dans la pratique du développement. Les préoccupations
en matière de religion et de développement
semblent ne pas s’accorder. La religion n’aborde
pas les aspects humains du développement
comme je l’aurais souhaité. J’ai
été un peu déçu par
le fait qu’elle semble se préoccuper
beaucoup plus de la spiritualité que des
questions d’humanité. Ce n’est
pas surprenant, au regard des objectifs de chaque
religion. Néanmoins, nous avons quelque peu
réussi à nouer le dialogue avec les
leaders religieux afin qu’ils aillent un peu
au-delà de la spiritualité pour voir
l’aspect humain qui se cache derrière.
« C’est élémentaire »
diront certains. Mais je pense que nous avons été
des catalyseurs en favorisant le dialogue entre
ces différentes religions. Des progrès
ont, certes, été enregistrés
en matière de dialogue inter-religieux mais
beaucoup reste à faire, surtout pour concilier
les activités religieuses et celles des institutions
comme la Banque mondiale. Je crois que c’est
une question très importante, surtout, en
ce moment où les religions peuvent prôner
le bien mais devenir, en cas de déviation,
de véritables suppôts du diable. Je
n’indexe aucune religion en particulier. Je
parle en général de l’extrémisme,
sous toutes ses formes, qui constitue une entrave
à la construction de la paix et à
la lutte contre la pauvreté.
Marcel : Monsieur
Wolfensohn, que pensez-vous de la proposition faite
par M. Gordon Brown sur l’allègement
de la dette et comment envisagez-vous l’avenir
de cet allègement qui semble ne pas s’inscrire
dans la formule traditionnelle? Merci.
James D. Wolfensohn : Je pense,
tout d’abord, que M. Gordon Brown a vraiment
lutté pour l’allègement de la
dette et qu’il devrait être soutenu
dans son action. Sa proposition dépasse largement
les 52 milliards de dollars EU d’allègement
de dette déjà consentis par la Banque,
dans le cadre de l’initiative PPTE. Il est
grand temps d’analyser l’ensemble des
questions relatives à l’allègement
de la dette des pays les plus pauvres. Il n’y
a pas que M. Gordon qui se soit prononcé
en faveur de l’allègement de la dette.
Il y a eu également les Japonais, les Canadiens
et les Américains, même si les périodes
suggérées par les uns et les autres
comportaient quelques variantes.
Nous devons néanmoins essayer
de mieux appréhender la question. Je crois
que l’allègement de la dette à
lui seule ne peut être la clé du développement.
Il doit se faire sous certaines conditions très
précises. Prenez le cas d’un ivrogne
ou d’un toxicomane. Si vous réduisez
sa dette, il sera soulagé mais pas pour longtemps
parce qu’il va retomber dans ses mauvaises
habitudes et contracter d’autres prêts.
Votre action n’aurait aucun effet à
long terme. De même, avant de procéder
à l’allègement de la dette d’un
pays, il faut s’assurer que celui-ci intervient
dans le cadre d’un programme constructeur
à même d’aider le pays à
reprendre le chemin du développement. Il
faut également éviter de ruiner les
chances de ces pays d’accéder à
des prêts car si les gens sont convaincus
que les dettes des pays en développement
ne seront jamais remboursées, qui voudra
leur prêter de l’argent ?
Je pense, donc, que la question
de l’allègement de la dette est très
importante. Je crois que l’approche de Gordon
Brown et des autres est constructive et je fonde
l’espoir qu’à la prochaine réunion
annuelle de la Banque en septembre prochain, il
sera fait cas des progrès en la matière
et des moyens de financement de cette aide.
Gabrielle : Quelle
est la plus grande leçon de toute votre carrière
à la Banque mondiale et quel conseil donneriez-vous
à votre successeur ?
James D. Wolfensohn : En fait, j’ai
réalisé que la pauvreté était
une question de droits humains et pas seulement
des statistiques. C’est une question qu’il
faut considérer sous un angle humain si l’on
veut conserver sa passion, son enthousiasme et sa
foi en ce que l’on fait. Je crois que ce n’est
pas un travail pour des techniciens. Je crois qu’il
faut non seulement avoir des aptitudes, des technologies
et des procédures remarquables mais également
une équipe formidable comme les 10.000 personnes
qui travaillent à la Banque mondiale.
Finalement, la plus grande leçon
aura été de reconnaître que
les pauvres ne quémandent pas la charité
mais veulent qu’on leur donne une chance.
Tout comme les citoyens ordinaires des pays riches,
la plupart de ces personnes sont conscientes de
leurs valeurs. Elles ne demandent que des occasions
de s’affirmer. Elles veulent que leurs enfants
soient éduqués. Elles veulent être
libres et s’exprimer. Les femmes ne veulent
pas être battues ni subir de violences de
la part des hommes. Ces personnes revendiquent le
droit d’espérer. Nous devons leur donner
cet espoir et les aider à se libérer
de l’étau de la pauvreté. Nous
devons savoir que nos vies perdraient de leur attrait
si nous ne créons pas un environnement durable
pour tous. Mon vœu le plus cher est que mon
successeur capitalise toutes ces expériences
et s’en serve pour œuvrer davantage à
l’éradication de la pauvreté
dans le monde. Je pense qu’il le fera.
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