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La population de la planète
vieillit. Les régimes de retraite aussi.
La baisse des taux de natalité et l'augmentation
de l'espérance de vie changent la composition
des sociétés dans le monde entier,
et notamment dans des pays en voie de développement.
Quelque soit le niveau de développement d'un
pays, les réformes des régimes de
retraite sont des défis majeurs. Qui doit
bénéficier des régimes de retraite?
Qui va payer aujourd'hui pour assurer demain ? Faut–il
réduire, augmenter, fragmenter les prestations
?
C'est à cela qu'a répondu
Robert Holzman, au cours d'une
discussion en ligne de « Vous avez la parole!
» le 8 février 2005. La transcription
de cet entretien se trouve ci-dessous.
Steve Mallowah :
Dans un pays où plus de 50% de la population
vit dans une pauvreté absolue, où
le chômage est élevé, et où,
de plus, l’assiette fiscale est très
réduite, est-il possible d’établir
un système de sécurité sociale
financé par les impôts? Est-il possible
de mettre en place un système de retraite
indexé dans un environnement à très
haute inflation et à croissance lente ?
Robert Holzmann :
Plus les ressources sont limitées dans une
économie, plus cette dernière devra
faire attention aux objectifs qu’elle choisit.
Ceci est particulièrement vrai dans un pays
où la pauvreté absolue et le chômage
sont très élevés. Dans ces
conditions, il faudra définir avec prudence
les couches les plus vulnérables de la population,
et assurer que des ressources ne sont dépensées
que pour ces populations-là. Le fait est
que, dans une situation pareille, les personnes
âgées ne sont pas nécessairement
les couches les plus vulnérables de la population.
Par conséquent, un système universel
de retraite pourrait ne pas être la solution
optimale. La Banque mondiale entreprend à
l’heure actuelle des études qui ont
pour objectif de définir les groupes de population
les plus vulnérables, et en particulier de
vérifier si les ménages de personnes
âgées, ou les ménages dirigés
par une personne âgée, sont effectivement
plus vulnérables que les autres.
La position de la Banque est que
les retraites devraient être en principe garanties
en termes réels, ou du moins ajustées
pour l’inflation, vu que les retraités
sont les moins capables de s’ajuster eux-mêmes
à l’inflation. On peut, par exemple,
augmenter leur participation à la population
active pour être mieux en mesure de résister
à une inflation élevée.
Shyam Prasad :
Comment un pays comme l’Inde pourrait-il adopter
le modèle de retraite proposé par
la Banque mondiale, alors que des millions de personnes
âgées sont trop pauvres pour financer
la transition ?
Robert Holzmann : La Banque propose
un système de retraites différentiées,
qui permet donc une adaptation aux différents
groupes de la société. Les principaux
groupes de la société identifiés
par la Banque sont les pauvres à vie, le
secteur informel, et le secteur formel.
Dans le cas de l’Inde, ceci
voudrait dire qu’à peine 20% de la
population pourrait jouir d’une retraite,
dont 10% dans le secteur formel, et 10% de familles.
Environ 30% de la population sont des pauvres à
vie. Le secteur informel occupe 50% de la population
; sa population n’est pas nécessairement
pauvre à l’heure actuelle, mais pourrait
le devenir si elle n’a aucuns actifs à
investir.
Cet exemple illustre comment un
système de couverture différencié
pourrait servir différents groupes. Les pauvres
à vie ont besoin d’un système
de retraite formelle, c’est-à-dire
notre premier et second pilier. Ils n’ont
pas les ressources qui leur permettent d’économiser
pour leurs vieux jours. Pour eux, ce qui est important
c’est l’existence d’une retraite
sociale. Ce type de mécanisme existe en principe
dans les états indiens et, en fait, fonctionne
bien dans plusieurs d’entre eux.
Pour le secteur informel, ce qui
est important c’est d’avoir accès
à des instruments d’épargne
qui leur permet de prendre l’argent gagné
aujourd’hui et de le mettre en place pour
préparer l’avenir. L’autre option,
c’est d’investir dans la propriété,
ce qui n’est pas nécessairement le
meilleur instrument de gestion de risques. Pour
la population du secteur formel, ce qui importe
c’est d’avoir un instrument qui, d’un
côté, la protège contre la pauvreté,
et de l’autre lui permet de consommer sans
trop de problèmes. Le modèle proposé
par la Banque mondiale est donc bien ajusté
aux différences entre les pays, et dépend
de l’existence et de la taille de ces différents
groupes, des programmes existants, mais également
de l’existence d’un environnement favorable,
par exemple, d’un marché financier.
Ces différents facteurs vont déterminer
le choix à faire par un pays, et nous leur
fournissons les capacités d’analyse
et de connaissance pour les aider à faire
ce choix.
Rodolfo Saldain :
La plupart des pays d’Amérique latine
et d’Europe de l’Est ont introduit un
premier pilier de protection pour les populations
âgées par le biais d’un système
d’assurance individuelle de capitalisation
et d’administration sur base concurrentielle
par des compagnies privées, appelé
AFP, ou d’autres systèmes semblables.
Cependant, il semble que cette concurrence se situe
essentiellement au niveau de l’effort de commercialisation,
et que les travailleurs restent très peu
sensibilisés à des facteurs essentiels
comme la rentabilité et les coûts (notamment
les commissions perçues pour les frais administratifs).
On peut dès lors se poser les questions suivantes
: Est-il possible d’avoir une véritable
concurrence dans ce qu’on pourrait appeler
un quasi-marché, vu que ce type de concurrence
semble essentiellement profiter aux vendeurs d’assurance
? Est-il possible d’améliorer les conditions
de concurrence de telle façon à ce
qu’elles bénéficient aux travailleurs
dans ce type de marché ? Quels sont les problèmes
de conception auxquels on est confronté dans
une telle situation ?
Robert Holzmann : Les niveaux élevés
de coûts et commissions des régimes
de retraite par capitalisation sont certainement
une frustration pour ceux qui ont à les supporter,
et une des principales raisons pour lesquelles les
gens n’aiment pas les régimes par capitalisation.
La véritable question est la suivante : Quels
sont les types d’instruments dont nous disposons
pour aborder ce type de situation ? À mon
sens, une des premières choses à faire
de façon à imposer les niveaux de
coûts et de commission est d’établir
une comparaison dans ce que j’appellerais
le cadre d’un cycle de vie. Si on ne prend
que les coûts et commissions en un seul point
du temps, on va comparer des pommes et des oranges.
En fait, il n’y a pas moyen de les comparer.
Deuxièmement, on constate, dans plusieurs
pays, comme d’ailleurs aux Etats-Unis, qu’au
moment du lancement d’un système, les
commissions sont élevées, mais qu’elles
diminuent avec le temps, et presque toujours avec
la même vitesse. Si on prend le Chili ou le
Mexique, ces commissions ont chuté d’un
tiers par rapport à ce qu’elles étaient
au début.
Troisièmement, nous avons
bien sûr des idées sur la façon
de faire baisser ces coûts, mais pas véritablement
des preuves. Par exemple, la publicité et
l’information sur les coûts et les commissions
sont absolument essentielles, parce qu’autrement
il n’y aurait pas véritablement une
compétition. Bien sûr, la concurrence
va contribuer à réduire les coûts,
mais son influence est limitée. Elle n’est
pas par elle-même la solution au problème.
Il est important de comprendre
que, si la réglementation est essentielle,
elle non plus, par elle-même, n’est
pas la solution. Quelques pays ont commencé
à tester des solutions innovatrices, en particulier
des pays très industrialisés, mais
leurs solutions ne sont pas nécessairement
transférables à d’autres pays.
La Suède, par exemple, a réduit un
régime par capitalisation, a spécialisé
certains fonds de retraite dans leur domaine d’origine,
et a confié à des chambres de compensation
le soin de régler les questions de collecte
des primes, de comptabilité, de décaissement,
etc. La chambre de compensation transfère
l’argent à des fonds d’investissement
de façon anonyme, dans ce qu’ils appellent
des « comptes à planification ».
Dans ce schéma, la concurrence entre les
fonds de pension porte sur les taux de rentabilité
de leurs investissements, et non pas de ce qu’ils
font pour des clients individuels, vu qu’ils
ne connaissent pas leurs propres clients. Cette
approche a permis de diminuer les coûts à
un niveau très bas. Le partage de cette information
et la recherche de nouvelles options, par exemple,
l’utilisation de paiements effectués
pour d’autres raisons, une recherche que nous
menons à l’heure actuelle, pourraient
mener à des réductions des coûts
et des commissions.
Michiel Van der Auwera
: Supposons qu’il n’existe
aucun régime de retraite dans le monde à
l’heure actuelle, et que nous ayons le luxe
de commencer à zéro. Quel serait le
système de retraite idéale qu’il
faudrait introduire ? Serait-il possible d’avoir
en fait un système unique ?
Robert Holzmann : Une bonne façon
de réfléchir à la manière
dont on pourrait structurer un régime de
retraite est de réfléchir d’abord
à la pression qui s’exerce pour réformer
le système actuel. Que faut-il faire avec
le régime actuel, faudrait-il en fait l’introduire
comme le nouveau régime, ou au contraire
le réformer. Quel est le régime actuel,
régime qui a probablement une longue histoire,
et quel serait l’environnement favorable pour
le mettre en œuvre ? Très peu de pays
n’ont aucun système de retraite. Démarrer
un nouveau système de retraite revient en
fait à faire des hypothèses sur ce
qu’est l’environnement dans lequel ce
système de retraite fonctionnera.
S’il fallait choisir un type
d’environnement sans aucun régime de
retraite, il est probable qu’on ne choisirait
pas un régime de retraite publique, vu que,
par définition, un tel système existerait
déjà. Il faut donc un environnement
où on puisse se consacrer aux personnes âgées,
où on puisse se consacrer à un système
volontaire, et où peut-être on pourrait
choisir un système du type régime
à capitalisation. Si on lance un régime
de retraite dans un environnement à faible
revenu, dans lequel le pays remplit à peine
les conditions nécessaires à l’existence
d’un régime par capitalisation, il
est probable qu’on ait à choisir entre
d’une part un pilier, relativement faible
à capitalisation, et d’autre part,
un pilier de régime de retraite par capitalisation
partielle, qui pourrait rencontrer des problèmes
dans l’avenir. Il est même très
probable qu’on envisage un régime à
cotisations déterminées, plutôt
qu’un régime à capitalisation
partielle, à cause des problèmes de
mobilité. Ceci risque de créer des
problèmes également au niveau des
incitatifs, et de la façon dont il faudra
traiter le vieillissement de la population, et on
finira par revenir à un régime de
capitalisation qu’il faut comparer à
un régime à capitalisation partielle.
Par conséquent, repartir
à zéro ne donnera pas la même
réponse partout. La réponse va varier
en fonction de l’environnement et en fonction
de ce que j’appellerais l’héritage
national.
Peter Abegley :
Dans mon pays, le Cameroun, la sécurité
sociale couvre trois domaines : la pension de vieillesse,
les allocations familiales, et les accidents du
travail. Dans lequel de ces trois domaines, nous,
les peuples de ce qu’on appelle le tiers monde
pourrions-nous amplifier notre sécurité
sociale ?
Robert Holzmann : L’objectif
de la sécurité sociale est de fournir
une gestion des risques sur le plan social. La question,
lorsqu’on envisage une expansion, est donc
de définir l’importance relative des
risques pour les individus. Ces risques ne sont
pas nécessairement ceux qui sont couverts
par le système de retraite, par exemple,
celui de l’OIT. On peut imaginer des risques
plus urgents, qui influencent le bien-être
des individus, par exemple, la sécheresse,
des inondations, des tremblements de terre, des
maladies spécifiques. Si l’on envisage
une expansion, il faut donc connaître les
priorités d’un pays dans le contexte
de sa capacité financière.
Si l’on reste dans le cadre
des conventions sociales traditionnelles, une des
premières choses, qu’à mon avis
le Cameroun devra envisager, est le montant qui
sera nécessaire pour augmenter la couverture.
Il faut bien comprendre ceci. Il y a la pension
de vieillesse, il y a les régimes d’assurance,
il y a également la maternité, mais
tout ceci ne s’applique qu’au secteur
formel, c’est-à-dire à peut-être
20% de la population. Que se passe-t-il avec les
autres 80% ? Ont-ils besoin de ce type d’assurance,
et, s’ils en ont besoin, comment peut-on la
leur fournir avant d’envisager la couverture
d’autres risques ?
Il faut aussi observer ce qui est
arrivé dans d’autres pays qui ont fait
l’expérience d’expansion de leur
système de sécurité sociale,
par exemple, dans le domaine des filets de sécurité,
vu que les filets de sécurité sociaux
sont là pour aider les gens à s’en
sortir, une fois que le risque s’est matérialisé,
pour couvrir l’investissement qu’ils
auront à faire, par exemple, des investissements
dans le domaine de la santé, comme l’accouchement,
ou la santé prénatale. Les pays ont
découvert qu’il existe en fait deux
types d’instruments ciblés qui ont
été appliqués avec pas mal
de succès. Le premier est le transfert de
fonds conditionnel. Dans ce système, non
seulement la personne reçoit l’argent
dont elle a besoin, mais elle reçoit cet
argent pour pouvoir réaliser certaines choses,
par exemple, maintenir l’enfant à l’école,
aller chez le docteur avec son nouveau-né,
ou simplement faire des examens médicaux
qu’elle ne pourrait pas se permettre autrement.
Ce système a été expérimenté
au Mexique et au Brésil. Aujourd’hui,
plusieurs pays le mettent en vigueur, et plusieurs
autres envisagent d’en faire autant.
Il existe d’autre système,
notamment en Afrique, conçus pour faire face
à des problèmes macro-économiques
ou à des fluctuations cycliques, notamment
en ayant recours aux travaux publics. Si ces systèmes
paraissent souvent bons sur papier, nombreux sont
ceux dont l’exécution a posé
des problèmes. Néanmoins, ils ont
leur utilité et permettent de réduire
le chômage.
Finalement, les gens commencent
à réaliser, à la fois à
l’intérieur et à l’extérieur
de la Banque, et ici nous sommes en parfaite entente
avec l’OIT, qu’un emploi décent
est finalement le meilleur système de sécurité
sociale. Si les gens ont la possibilité de
trouver du travail, cela les aidera, et le reste
de l’économie fonctionnera bien. La
création d’emploi est finalement le
système de sécurité sociale
le meilleur.
Ed Gammad : Un
des plus grands obstacles à une réforme
des retraites est l’indifférence, voire
le refus par les autorités aux échelons
les plus élevés du gouvernement de
reconnaître qu’il y a un problème,
et que ce problème doit être corrigé
maintenant, et que, par conséquent, ils se
doivent d’être les champions de cette
cause, et que les administrations qui leur succèderont
auront à l’être également
longtemps après qu’ils auront pris
leur retraite de la fonction publique. Malheureusement,
les retraites et la question plus vaste de réforme
de la sécurité sociale restent souvent
un pion utilisé au moment des élections,
comme une carte maîtresse qu’on garde
en réserve et qu’on sort au bon moment.
Les efforts de la Banque et ceux des autres organisations
internationales dans des domaines comme la réforme
des pensions et la gouvernance semblent n’avoir
jamais été que des spots temporaires
et intermittents sur les écrans radar des
pays en développement. La Banque devrait
s’efforcer de mettre en place ce type de programmes,
mais de le rendre durable et soutenable, même
s’il y a changement de régime, et de
s’assurer que les administrations d’aujourd’hui
et celles de demain restent les championnes de ce
type de réformes.
Robert Holzmann : Entreprendre une
réforme des retraites et la réussir
sont des défis difficiles. En matière
de l’économie politique de la réforme,
nous avons réalisé des progrès
au cours de la dernière décennie,
même sans être des experts en la matière
; en fait personne ne l’est. Ce qui se dégage
de cette expérience est qu’il faut
comprendre les raisons pour lesquelles un pays pense
mettre en place une réforme de ses régimes
de pension. La principale raison qui semble émerger
est qu’il faut qu’il y ait un calcul
que personne ne conteste, et qui montre que le régime
actuel n’est pas soutenable. Sans cela, il
est difficile de convaincre l’ensemble du
public.
La deuxième raison qui émerge
est qu’il est capital d’expliquer à
la nation et à sa population qu’il
existe des alternatives, et que certaines de celles-ci
ont réussi à réformer le système.
Il faut donc leur passer le message qu’une
réforme des retraites est possible.
La troisième idée
qui émerge est que la conduite d’une
réforme des retraites va demander un champion,
c’est-à-dire quelqu’un qui soit
capable de faire sienne la cause des retraites,
et de la défendre jusqu’au bout. S’il
n’existe pas un champion de la réforme,
la réforme des retraites ne se fera pas.
Il faut que le champion trouve des groupes d’intérêts
qui pourront identifier des propositions, lesquelles,
à leur tour, pourront recueillir l’appui
d’une assemblée nationale et des syndicats,
pour que cette réforme se fasse.
Finalement, il apparaît aussi
que le soin apporté à l’exécution
de la réforme est absolument essentiel. Avoir
les bonnes lois et règlementations ne représente
que 10% de l’effort. Il reste 90% à
faire lorsque la loi a été votée,
et cela, souvent, n’est pas véritablement
compris.
Dès lors, lorsqu’on
a à la fois cette transparence et cette connaissance,
on peut à ce moment-là s’engager
dans une réforme des pensions. Les éléments
que je viens de citer sont des conditions nécessaires,
mais ils ne sont pas suffisants. Et nous continuons
les recherches à ce sujet.
Remi Maier-Rigaud :
La Banque mondiale a réussi à encourager
des réformes de régime à plusieurs
piliers en Amérique latine et en Europe de
l’Est. Les régimes à capitalisation
(c’est-à-dire où les cotisations
sont gérées et définies de
façon privée) ont joué un rôle
important dans ces réformes des régimes
de retraite. Néanmoins, d’autres institutions
impliquées dans les politiques de retraite,
telles l’OIT, ont une position différente.
Comment la Banque mondiale réagit-elle avec
ces désaccords sur sa position ?
Robert Holzmann : En effet, il y
a une différence de position entre la Banque
mondiale et l’OIT, et il y a à cela
plusieurs raisons.
Tout d’abord, il faut savoir
que les différences se sont réduites
au cours de cette dernière décennie,
en raison d’un dialogue intensif à
tous les niveaux, mais également au niveau
individuel bilatéral. Ce dialogue visait
à mieux comprendre les positions des uns
et des autres en matière de retraite. Les
différences sont, aujourd’hui, plus
au niveau de la formulation que de la substance.
L’OIT reconnaît l’importance de
la capitalisation, mais lui accorde peut-être
moins de bénéfice que ne le fait la
Banque mondiale. Ceci provient probablement du fait
que la Banque mondiale est une institution de développement
qui donne de l’importance au développement
des marchés financiers, et à la contribution
que des réformes des régimes de retraite
convenablement faites peuvent apporter aux développements
du marché financier. Notre propre recherche
nous a appris que les marchés financiers
sont essentiels aux perspectives de croissance durable
à long terme des pays. On ne peut donc pas
les ignorer, en particulier dans un contexte où
tout type de retraite devra être payé
par les revenus des populations à venir.
La deuxième chose est qu’il est bon
d’avoir des différences, car elles
permettent aux pays membres d’entendre deux
sons de cloche différents, peut-être
également d’écouter ce que le
Fonds monétaire, ou d’autres banques
de développement ont à dire sur cette
question. Il serait, en effet, tragique qu’il
n’y ait pas une pluralité d’opinions
sur ce sujet, des vues différentes, et donc
la possibilité pour un client d’être
mieux informé sur les produits possibles.
La concurrence intellectuelle est également
intéressante dans le domaine de la réforme
des pensions.
Il faut également ajouter
que des institutions, comme la Banque mondiale,
l’OIT, le FMI, font valoir leurs opinions
du point de vue de leur mandat. L’OIT est
très liée au marché du travail
dans le secteur formel, tandis que la Banque a essentiellement
une mission de réduction de la pauvreté
et le Fonds monétaire se préoccupe
de la stabilité macro-économique.
Par conséquent, avec des mandats et des objectifs
aussi différents, il est absolument évident
que des opinions différentes doivent faire
surface. Et comme je l’ai dit, ces différences
se sont réduites avec le temps.
Donna Borak :
L’Europe n’a pas échappé
à un vieillissement croissant de sa population,
et, comme le montre l’agenda de Lisbonne,
la Communauté européenne a pour priorité
d’accroître sa population active en
utilisant des stratégies comme la création
d’une politique d’émigration
plus souple. D’après vous, quelles
sont les sources du problème de l’Union
européenne ? Comment l’Union européenne
devra-t-elle traiter ces problèmes de façon
à alléger le fardeau financier qui
pèse sur elle, et pourra-t-elle réussir
avant que le problème ne prenne des dimensions
qui le rendent ingérable ?
Robert Holzmann : L’Europe
possède une population dont le vieillissement
est le plus élevé au monde, avec le
Japon comme seul rival. Ce vieillissement de la
population fait peser un fardeau très lourd
sur les régimes de retraite. Il y a deux
raisons à cela. La première est liée
au vieillissement de la population. Ce problème
peut être relativement facilement résolu,
simplement en permettant aux gens de travailler
un peu plus longtemps et en repoussant l’âge
de la retraite. Aujourd’hui, les gens sont
en meilleure santé qu’il y a, par exemple,
20 ans. Par contre, le déclin de la natalité
est un problème plus difficile, car il a
pour résultat un rétrécissement
de la population, et, en particulier, de la population
active. Ce rétrécissement, dont le
taux est d’environ ½% par an jusqu’en
l’an 2050, pèse lourd sur le taux de
rentabilité interne des régimes à
capitalisation partielle. Le taux de rentabilité
interne d’un régime à capitalisation
partielle dépend d’une croissance de
la productivité proportionnelle à
la croissance de la population. La croissance de
la productivité va probablement se réduire
avec le vieillissement de la population. Une étude
du Fonds monétaire portant sur plusieurs
pays, et publiée en septembre dernier, le
World Economic Outlook, estime que le vieillissement
causera un déclin d’1/2% de la productivité
au cours des 50 prochaines années. Si l’on
ajoute à cela un rétrécissement
de la population active, le déclin total,
qui en résulterait en termes réels,
serait de l’ordre de 1%, ce qui est relativement
important. Si l’on ajoute à cela le
changement dans les prix relatifs des soins à
long terme, il risque de ne pas y avoir de taux
de rentabilité positif à un régime
de capitalisation partielle dans l’avenir.
Ceci veut dire que pour réaliser le même
niveau de taux de remplacement, même en reportant
l’âge de la retraite, les gens auront
à travailler plus, ou à contribuer
plus.
En d’autres termes, pour
faire face au vieillissement, il faudra repousser
l’âge de leur retraite, par exemple,
d’environ cinq ans. Pour pouvoir faire face
au déclin de la population active, il faudra
le repousser à nouveau de cinq ans, pour
permettre au système de retrouver son équilibre.
Dans ce contexte, je pense que la question de l’immigration
doit être envisagée. L’immigration
n’est pas seulement un moyen de traiter avec
une augmentation de l’espérance de
vie, parce que les immigrants, aussi, vieillissent.
Pour pouvoir conserver un âge de la retraite
constant, il faut que l’immigration augmente
de façon exponentielle, ce qui est économiquement
et politiquement infaisable. Pourtant, cette augmentation
pourrait stabiliser la population active et créer
l’appui nécessaire à maintenir
un dynamisme plus grand dans l’économie.
De combien avons-nous besoin ?
En Europe, entre aujourd’hui et 2050, la participation
à la population active diminuera de 50 milliards,
tandis que la population active dans la région
Moyen-orient et Afrique du Nord au cours de la même
période, augmentera de 170 milliards. Ceci
crée un déséquilibre, comme
le diraient les économistes. S’il y
a déséquilibre, il y a par conséquent
la possibilité d’arbitrage. Quelles
sont donc les conditions à remplir pour qu’un
arbitrage puisse réaliser une situation gagnant-gagnant-gagnant,
c’est-à-dire gagnant pour les immigrants,
gagnant pour le pays exportateur de main d’œuvre,
et gagnant pour les pays qui recevront cette main
d’œuvre ? Si vous allez sur le site web
de la Banque, vous y trouverez un article qui pourra
vous donner quelques réponses.
Peter D’Anna :
Comment le Président Bush peut-il proposer
un emprunt massif pour la privatisation de la sécurité
sociale aux Etats-Unis sans faire quelque chose
pour freiner l’augmentation de la dette nationale
?
Robert Holzmann : La proposition
a deux éléments qui sont en fait interconnectés.
Le premier est de rendre le système soutenable.
Ceci doit être fait, qu’il s’agisse
d’un système de capitalisation, ou
à capitalisation partielle. Et pour le réaliser,
il faut repousser l’âge de la retraite,
ou augmenter les contributions, ou encore couper
dans les bénéfices. C’est le
premier problème à résoudre,
vu que le système dans son état actuel
montre un déficit qui, en fin de compte,
va devoir être comblé.
La deuxième partie de cette
proposition est de passer partiellement d’un
système actuel qui est, en majorité,
à capitalisation partielle, à un système
de capitalisation. Ce dernier permettra essentiellement
de corriger une distribution initiale qui était
beaucoup trop en faveur de la génération
de mise en place du régime. Les bénéfices
que cette génération recevait étaient
en effet disproportionnés vu qu’il
n’y avait pas encore eu d’accumulation
des contributions, et partant pas les intérêts
dégagés restaient très limités.
Le passage vers un régime
de retraite individualisée par capitalisation
partielle rend cette dette implicite, au lieu d’être
explicite. Et ceci est le déficit qui pourrait
se dégager si cette proposition est introduite,
et qu’il y ait une augmentation de la dette
totale. Cette augmentation est en fait le passage
d’une dette implicite vers une dette explicite.
Mais il est probable que la dette explicite devra
être remboursée, ce qui, à son
tour, va exiger une contribution de la génération
actuelle, et des générations à
venir.
Merci d’avoir pris part à
cette discussion. Si vous voulez en savoir plus
sur la position de la Banque mondiale en ce qui
concerne les retraites, veuillez consulter :
La
Banque mondiale et la protection sociale (a)
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